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L'information

La notion d''information (Informatio = action de façonner, de informatum, supin de informare = façonner) se réfère en général à des données, des faits, des connaissances ou des messages qui sont communiqués ou reçus et qui ont une signification pour un récepteur. La valeur de l'information réside dans sa capacité à réduire l'incertitude, à accroître la connaissance ou à améliorer la communication.

Pendant des siècles, le terme a désigné l'action de communiquer une connaissance ou une nouvelle, une transmission de sens entre des esprits. Dans le langage scolastique l'information est l'acte par lequel une forme substantielle ou accidentelle s'applique à une matière et la détermine, S'informer signifie aussi : 

a) prendre la forme des choses, les connaître. Théorie de l'assimilation des Scolastiques; 

b) ce que l'on cherche à connaître : sources d'information de la psychologie. 

Mais à partir du milieu du XXe siècle, ce concept a connu une mutation radicale, portée par l'émergence des télécommunications, de l'informatique et de la biologie moléculaire. Aujourd'hui, l'information ne renvoie plus seulement à ce qu'un message veut dire, mais aussi à une grandeur mesurable, à une structure physique et à un principe organisateur du vivant et de la matière.

L'étape fondatrice de cette transformation est la théorie mathématique de la communication élaborée par Claude Shannon en 1948. Dans ce cadre, l'information est détachée de toute considération sémantique. Elle se définit comme une mesure de l'incertitude éliminée par la réception d'un signal parmi un ensemble de possibles. Si un événement très probable se produit, il apporte peu d'information; s'il est très improbable, il en apporte beaucoup. L'unité devient le bit, contraction de binary digit, qui représente le choix entre deux alternatives équiprobables. L'entropie de Shannon quantifie la quantité moyenne d'information produite par une source, et elle est maximale quand tous les symboles sont également probables. Cette approche purement statistique a permis de résoudre des problèmes concrets de compression de données et de transmission fiable à travers des canaux bruités, sans jamais se préoccuper du contenu. Un cri d'alarme et une symphonie peuvent avoir la même mesure informationnelle si leurs structures probabilistes sont analogues.

Pourtant, cette vision syntaxique a rapidement suscité le besoin d'une distinction entre information et signification. L'information dite sémantique, explorée notamment par Yehoshua Bar-Hillel et Rudolf Carnap, tente de réintroduire la dimension du sens, en liant le contenu d'un énoncé aux états du monde qu'il exclut. Plus un énoncé est précis et interdit de configurations possibles du réel, plus il est informatif. Mais cette voie s'est heurtée à la difficulté de formaliser la pertinence et la vérité dans un système logique universel. Plus tard, des penseurs comme Luciano Floridi ont proposé une définition vériconditionnelle forte : pour qu'il y ait information sémantique authentique, les données doivent être bien formées, significatives et vraies. Une fausseté ne serait alors pas une information dégradée, mais une pseudo-information, un simple paquet syntaxique sans valeur épistémique. Cette approche ancre l'information dans une exigence de factualité, la distinguant du bruit et de la désinformation.

Parallèlement, la physique s'est emparée du concept de manière spectaculaire. Le démon de Maxwell, cette créature imaginaire capable de trier les molécules sans dépense d'énergie, a longtemps semblé violer le second principe de la thermodynamique. La résolution du paradoxe par Leó Szilárd puis Léon Brillouin a établi un lien profond entre information et entropie : acquérir de l'information sur un système réduit l'incertitude de l'observateur, mais cette acquisition a un coût énergétique incompressible, que ce soit par la mesure ou par l'effacement de la mémoire. Le principe de Landauer, formulé en 1961, a quantifié ce coût : effacer un bit d'information dans un environnement à température donnée dissipe une quantité minimale d'énergie sous forme de chaleur, reliant ainsi la manipulation logique de l'information à une irréversibilité thermodynamique. L'information cesse alors d'être une abstraction immatérielle; elle est une réalité physique, inscrite dans les états de la matière et soumise aux lois de la conservation et de la dissipation.

Cette idée que l'information est au coeur du réel trouve un écho remarquable dans la biologie. La découverte de la structure de l'ADN en 1953 a révélé que le vivant utilise un code, une séquence linéaire de nucléotides, pour stocker et transmettre les instructions nécessaires à la synthèse des protéines. L'information génétique est lue, copiée, traduite, parfois mutée, exactement comme un texte soumis à des opérations algorithmiques. Le vocabulaire de la biologie moléculaire (code, transcription, traduction, expression) est directement emprunté à la théorie de l'information. Cette vision a conduit à concevoir l'organisme comme un système de traitement de l'information, où les signaux chimiques et électriques entre cellules, tissus et organes réalisent un calcul distribué qui maintient l'homéostasie et permet l'adaptation. L'épigénétique et la plasticité phénotypique suggèrent même que l'environnement peut moduler l'expression de l'information génétique sans en altérer la séquence, ce qui complexifie la distinction entre le support et le message.

Les neurosciences et les autres sciences cognitives poussent cette logique plus loin en étudiant comment le cerveau encode, stocke et traite l'information sensorielle. Ici, l'information est à la fois un flux entrant, un ensemble de motifs d'activation neuronale et un contenu mental. Les modèles du cerveau comme machine prédictive, notamment la théorie de l'énergie libre de Karl Friston, le décrivent comme un organe qui minimise en permanence la surprise, c'est-à-dire l'écart entre ses prédictions internes et les signaux reçus. Dans ce cadre, l'information pertinente est ce qui réduit l'incertitude sur les causes des sensations, permettant à l'organisme de maintenir sa viabilité. La conscience elle-même a pu être appréhendée, dans les théories de l'information intégrée, comme une capacité d'un système à générer une quantité d'information qui dépasse la somme de ses parties.

Sur le plan philosophique, l'information est devenue un candidat sérieux pour repenser les catégories fondamentales du réel. Certains ont proposé une ontologie informationnelle où l'univers entier est un vaste processus computationnel : la matière et l'énergie ne sont que des manifestations de l'information, et les lois de la physique sont les règles d'un calcul cosmique. Dans cette perspective inspirée par Wheeler (it from bit), chaque particule, chaque interaction répond en dernier ressort à des réponses binaires, à des bits. Sans aller jusqu'à un idéalisme numérique, on peut admettre une épistémologie informationnelle où notre accès au monde est toujours médié par des structures informationnelles, des modèles de données que nos sens et nos instruments construisent et interprètent.

Les technologies numériques contemporaines ont matérialisé et amplifié ces différentes dimensions. L'ordinateur est un manipulateur universel d'information syntaxique, capable de simuler n'importe quel processus formel. Les réseaux de communication ont fait de l'information une ressource économique et un enjeu géopolitique majeur, au point que l'on parle de société de l'information ou d'économie de la donnée. Pourtant, dans ces contextes, la confusion entre les niveaux de définition engendre des malentendus profonds. On assimile souvent la profusion de signaux, le couple (donnée brute, information traitée) et la connaissance, alors que cette dernière suppose une intégration dans un cadre d'intelligibilité et une capacité d'action qui excèdent la simple mesure shannonienne. La donnée se transforme en information pour un récepteur lorsqu'elle modifie son état de connaissance, puis en savoir lorsqu'elle est organisée en structures stables, et en sagesse lorsqu'elle guide l'action dans des contextes particuliers.

L'étude de l'information révèle ainsi un concept à plusieurs strates, irréductible à une définition unique. Au niveau le plus fondamental, elle est une différence qui fait une différence, selon la célèbre formule de Gregory Bateson. Cette définition minimale mais puissante relie l'information à la perception d'une variation dans un flux sensoriel, variation qui entraîne un changement d'état dans un système récepteur. La différence en question peut être physique, comme un photon frappant une rétine, ou abstraite, comme un chiffre dans un tableur. Mais elle ne devient information que si un système est configuré pour y être sensible. Ainsi, l'information est relationnelle : elle n'existe pas dans l'absolu, mais émerge de la rencontre entre une structure physique et un interprète, qu'il soit humain, animal, vivant ou artificiel. C'est pourquoi la même trace matérielle peut être information pour un organisme et bruit pour un autre.

Cette pluralité de points de vue est la condition même de pertinence du concept d'information. Celle-ci articule le monde physique des signaux, le monde logique des probabilités et des algorithmes, le monde biologique des codes et des régulations, et le monde humain du sens et de la culture. Elle est la monnaie commune avec laquelle se négocient les échanges entre matière, vie et pensée. Comprendre l'information dans sa polyphonie, c'est saisir comment des structures matérielles peuvent porter du sens, comment le désordre apparent peut receler une organisation, et comment des symboles abstraits peuvent infléchir le cours du réel.

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