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Viau

Théophile de Viau est un poète français né à Clairac (Agenois) en 1590, mort à Paris le 25 septembre 1626. Son aïeul était secrétaire de la reine de Navarre; son père, avocat à Bordeaux, avait été chassé de cette ville, comme huguenot, au cours des Guerres de religion. On a peu de renseignements sur la jeunesse de Théophile. D'après son Apologie au roi, il aurait fait ses études au collège de La Flèche, chez les Jésuites. Ce qui est sûr, c'est qu'en 1610, à l'âge de vingt ans, il vint à Paris. Sa vie n'y fut pas exemplaire : 
« La desbauche des femmes et du vin, dit-il lui-même, faillit à m'empiéter au sortir des escholes... ».
Heureusement la pauvreté l'empêcha de se livrer uniquement au plaisir : 
« Les empeschements de ma fortune, écrit-il, détournèrent mon inclination».
Il fit, à cette époque, la connaissance de Guez de Balzac, et leur amitié, qui devait plus tard se changer en haine, fut alors assez intime pour donner naissance à toutes les calomnies. Ils firent ensemble un voyage aux Pays-Bas. Il semble que, pendant ce voyage, Théophile ait sauvé la vie à Balzac; il est certain qu'en en revenant, ils s'étaient brouillés, pour des raisons d'ailleurs mal connues.
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La Solitude

« Dans ce val solitaire et sombre,
Le cerf, qui brame au bruit de l'eau, 
Penchant ses yeux dans un ruisseau, 
S'amuse à regarder son ombre.

De cette source une Naïade 
Tous les soirs ouvre le portal 
De sa demeure de cristal
Et nous chante une sérénade.

Les nymphes que la chasse attire 
A l'ombrage de ces forêts 
Cherchent les cabinets secrets 
Loin de l'embûche du satyre.

Jadis au pied de ce grand chêne 
Presque aussi vieux que le soleil, 
Bacchus, l'Amour et le Sommeil 
Firent la fosse de Silène.

Un froid et ténébreux silence 
Dort à l'ombre de ces ormeaux, 
Et les vents battent les rameaux 
D'une amoureuse violence.

L'esprit peu retenu s'engage 
Au plaisir de ce doux séjour, 
Où Philomèle nuit et jour 
Renouvelle un piteux ramage.

L'orfraie et le hibou s'y perche;
Ici vivent les loups garoux; 
Jamais la justice en courroux
Ici le criminel ne cherche.

Ici l'amour fait ses études; 
Vénus y trouve des autels; 
Et les visites des mortels
Ne troublent point ces solitudes. »
 

(Th. de Viau).

Théophile, de retour à Paris, entra dans la maison du duc de Montmorency. A cette époque, il écrivit la tragédie de Pasiphaé - s'il est vrai que cette pièce, publiée sous son nom en 1631, soit bien son oeuvre - puis la tragédie de Pyrame et Thisbé qui, parodiée plus tard par Boileau, eut en 1617 un très grand succès. En outre, il écrivit un assez grand nombre d'odes, dédiées les unes à Montmorency, les autres à une maîtresse inconnue qu'il appelle indifféremment Cloris, Philis, Caliste et Marie. Mais ce n'était pas uniquement par ses ouvrages qu'il attirait l'attention; brillant causeur, il ne se privait pas d'aller diner chez les grands, de les « entretenir de bons mots », de discourir librement sur la morale et sur la religion. Or, il était « libertin » dans toute la force du terme, incrédule et ami du plaisir. De plus, il s'était lié avec le jeune des Barreaux, et cette liaison n'allait pas sans faire courir plus d'un méchant bruit.

Une pièce de vers contre la Société de Jésus et des épigrammes contre de Luynes qu'on lui attribua, peut-être à tort, émurent ses ennemis et, en juin 1749, on lui signifia des lettres de cachet « lui portant commandement de sortir hors du royaume». Grâce à la protection du duc de Montmorency, il put rester quelque temps en France; mais il ne sut pas se faire oublier; passant à Agen, il alla voir une fille, soi-disant possédée, qu'un prêtre exorcisait; publiquement il dévoila la fourberie du prêtre; passant à Tours, il refusa de saluer le Saint-Sacrement et pensa se faire lapider. Il lui fallut passer en Angleterre; mais il y resta peu de temps. En 1624, il obtint la permission de revenir à Paris; sitôt rentré, il abjura le calvinisme et se confessa à des jésuites : mais un nouveau scandale le perdit une seconde fois. Il avait paru, en 1622, un recueil de pièces obscènes intitulé le Parnasse satyrique; ce recueil fut réédité en 1623, avec le nom de Théophile; il est à peu près certain que le poète n'avait pas autorisé l'usage fait de son nom; il n'en fut pas moins condamné immédiatement, par un arrêt du 19 août 1623, à être brûlé vif.
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Le Matin

« La lune fuit devant nos yeux; 
La nuit a retiré ses voiles; 
Peu à peu le front des étoiles 
S'unit à la clarté des cieux.

Déjà la diligente avette
Boit la marjolaine et le thym, 
Et revient riche du butin
Qu'elle a pris sur le mont Hymette.

Je vois les agneaux bondissants
Sur ces blés qui ne font que naître; 
Cloris chantant les mène paître 
Parmi ces coteaux verdissants...

La charrue écorche la plaine;
Le bouvier qui suit les sillons 
Presse de voix et d'aiguillons
Le couple de boeufs qui l'entraîne.

Alix apprête son fuseau;
Sa mère, qui lui fait sa tâche, 
Presse le chanvre qu'elle attache 
A sa quenouille de roseau.

Une confuse violence
Trouble le calme de la nuit, 
Et la lumière avec le bruit 
Dissipent l'ombre et le silence.

Le forgeron est au fourneau; 
Ois comme le charbon s'allume,
Le fer rouge dessus l'enclume 
Étincelle sous le marteau.

Cette chandelle semble morte
Le jour la fait évanouir; 
Le soleil vient nous éblouir; 
Vois qu'il passe à travers la porte.

Il est jour. Lève-toi, Philis; 
Allons à notre jardinage,
Voir s'il est, comme ton visage, 
Semé de roses et de lis. »
 

(Th. de Viau).

Comme il était en fuite, on ne put le brûler qu'en effigie. Mais, traqué par ses ennemis, il fut saisi au Châtelet et emprisonné à la Conciergerie dans le cachot de Ravaillac. Après dix-huit mois d'interrogatoires et de polémique - polémique au cours de laquelle Guez de Balzac attaqua publiquement son ancien ami et reçut de lui une réponse écrasante - le Parlement commua la sentence de mort prononcée contre Théophile en un bannissement perpétuel (1er septembre 1625). Le poète alla retrouver le duc de Montmorency et put, grâce à lui, rester quelque temps à Paris. Mais, le 25 septembre 1626, il mourut d'une fièvre tierce, dans l'hôtel du duc.

L'oeuvre de Théophile comprend une et peut-être deux tragédies, un Traité sur l'immortalité de l'âme, des fragments d'une Histoire comique et surtout un nombre considérable de pièces de vers : odes, sonnets, élégies, poèmes, épigrammes, etc. Bien que ses écrits en prose soient d'une allure vive et nette et d'un tour souvent vigoureux, c'est surtout comme poète qu'il est connu et estimé. Sa tragédie de Pyrame et Thisbé, quoique souvent raillée depuis Boileau, n'en est pas moins une des meilleures du théâtre pré-classique. Comme Régnier, il méprisait les règles étroites et minutieuses de Malherbe

La règle me déplaît : j'écris confusément. Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément.
Cet état d'esprit explique le caractère de l'œuvre de Théophile; on trouve dans ses ouvrages, à côté de pièces mal venues, lourdes, incorrectes même, des pièces d'un seul jet, pleines de vie et de sincérité. Souvent une ou deux strophes exquises sont noyées dans tout un fatras. Mais l'accent d'émotion vraie avec lequel Théophile chante, la nature et l'amour dans des pièces telles que la Solitude lui ont valu d'être porté aux nues par les romantiques. Il est certain que, si, comme écrivain, il reste médiocre, infiniment inférieur à Malherbe, il est beaucoup plus « poète » que lui, au sens moderne du mot. (A. Bayet).
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Le Gibet

« La frayeur de la mort ébranle le plus ferme.
Il est bien malaisé
Que, dans le désespoir, et proche de son terme,
L'esprit soit apaisé.

L'âme la plus robuste et la mieux préparée
Aux accidents du sort,
Voyant auprès de soi sa fin tout assurée,
Elle s'étonne fort.

Le criminel pressé de la mortelle crainte
D'un supplice douteux, 
Encore avec espoir endure la contrainte
De ses liens honteux.

Mais quand l'arrêt sanglant a résolu sa peine,
Et qu'il voit le bourreau
Dont l'impiteuse main lui détache une chaîne,
Et lui met un cordeau;

Il n'a goutte de sang qui ne soit lors glacée.
Son âme est dans les fers, 
L'image du gibet lui monte à la pensée,
Et l'effroi des enfers.

L'imagination de cet objet funeste
Lui trouble la raison;
Et, sans qu'il ait du mal, il a pis que la peste,
Et pis que le poison.

Il jette malgré lui les siens dans la détresse,
Et traîne en son malheur
Des gens indifférents qu'il voit, parmi la presse,
Parler de sa douleur.

Partout dedans la Grève il voit fendre la terre,
La Seine est l'Achéron,
Chaque rayon du jour est un trait de tonnerre,
Et chaque homme Charon.

La consolation que le prêcheur apporte
Ne lui fait point de bien;
Car le pauvre se croit une personne morte
Et n'écoute plus rien.

Ses sens sont retirés, il n'a plus son visage,
Et dans ce changement 
Ce serait être fol de conserver l'usage
D'un peu de jugement.

La nature, de peine et d'horreur abattue,
Quitte ce malheureux;
Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue
Est le moins rigoureux. »
 

(Th. de Viau).


En bibliothèque - Les oeuvres de Théophile furent publiées en trois livres qui parurent, le premier en 1622, le second en 1623, le troisième en 1694. Ces trois parties furent réunies en 1626, et il parut successivement une édition des OEuvres complètes à Lyon, en 1630, pais à Rouen, avec une préface de Scudéry, en 1632. En 1641, Mairet publia une Correspondance inédite. La dernière édition des OEuvres de Théophile est celle qu'a donnée Alleaume, dans la Bibliothèque elzévirienne.
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Dictionnaire biographique
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