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Benserade

Isaac de Benserade est un poète français et bel esprit du siècle de Louis XIV, né à Paris, vers la fin de 1613, et  mort le 19 octobre 1691 à Gentilly (Val-de-Marne) ou à Paris. Il y a eu longtemps une certaine obscurité touchant son origine. Les contemporains eux-mêmes ne s'accordent pas à ce sujet. Pour Tallemant des Réaux, pour Pavillon, son successeur à l'Académie française, il était d'excellente noblesse. Pour Ménage, au contraire, il aurait été fils d'un simple procureur de Gisors. Mais on sait aujourd'hui, d'une façon sûre, qu'il vit le jour à Paris (et non à Lyons-la-Forêt, dans l'Eure), quartier des Marais du Temple, paroisse Saint Médéric. C'est en effet dans cette paroisse qu'il fut baptisé le 5 novembre 1613. A. Jal a retrouvé son acte de baptême. II est qualifié « fils de noble homme Henry de Benserade, gentilhomme, sieur de la Garenne, et de damoiselle Charlotte de La Porte, sa femme ». 

La publication de ce document prouve du même coup que, contrairement à une légende accréditée, le père de Benserade n'était pas protestant, ou du moins ne l'était plus en 1613. Sa mère portait, comme on l'a vu, le nom de de La Porte, qui était celui de la nièce de Richelieu. Il paraît bien qu'il y avait parenté réelle, car le cardinal donna au poète, dès ses débuts, une pension de 600 livres. Il montra d'ailleurs un talent précoce. Ses études à peine terminées, il s'éprit de la Bellerose et lui fit hommage de sa Cléopâtre (1635) que prirent les comédiens de l'hôtel de Bourgogne
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Benserade.
Isaac de Benserade (1613-1691).

Les années suivantes. il donna d'autres pièces de théâtre, médiocres toutes : la Mort d'Achille et la dispute de ses armes (1636), Iphis et jante, comédie (1637), Gustaphe ou l'heureuse ambition, tragi-comédie (1637), Méléagre, tragédie (1641). A la mort de Richelieu, il s'aliéna les bonnes grâces de la famille par un quatrain dont la forme ne lui fait pas plus d'honneur que le fond; et il se fit ainsi retirer sa pension qu'autrement on lui eût sans doute conservée. C'est vers cette époque que l'amiral de Brézé, qui paraît avoir été aussi de ses alliés maternels, l'emmena sur sa flotte. Il revint après avoir vu tuer l'amiral au siège d'Orbitello, en Espagne, et se trouva plus en faveur que jamais auprès du public et de la cour. Il obtint de Mazarin plusieurs pensions sur des bénéfices ecclésiastiques (nous voyons qu'en 1668 il touchait deux mille livres sur l'évêché de Mende). Même, il fut question de l'envoyer en Suède, comme résident et ambassadeur, tellement on le savait persona grata aux yeux de la reine Christine, grande admiratrice de ses oeuvres, et l'année, où, s'agita cette nomination en demeura pour Scarron :

L'an que le sieur de Benserade 
N'alla point en son ambassade.
La reine-mère faisait elle-même grand cas du poète : en 1657, elle le gratifiait de son portrait peint par les Beaubrun. Les bienfaits d'Anne d'Autriche, et aussi les dons de « quelques dames riches et libérales », contribuèrent à faire vivre Benserade dans une véritable opulence. Ses revenus atteignaient le chiffre de 12,000 livres, et il put posséder, non seulement une maison à Gentilly (ou Arcueil?), dont Adam Perelle dessina et grava «-le Berceau de Treillage », mais encore un carrosse, sorte de luxe inaccoutumé chez les poètes de ces temps-là, et même, peut-on dire, de tous les temps. Sa réputation littéraire et sa faveur d'homme de cour furent augmentées encore par les vers qu'il composa pendant trente années (1651-1681), sans interruption presque, pour les ballets du roi (Ballet royal de la Nuit, Ballet de l'Amour malade, Ballet des plaisirs de l'Ile enchantée, etc.). 
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Description de sa maison de Gentilly

« Possesseur d'un terrain de petite étendue, 
Je partage un ruisseau qui laisse aller ma vue 
En des lieux où pour moi l'on a quelques égards; 
Et si tout n'est à moi, tout est à mes regards.

Un vieux tronc desséché par la suite des ans, 
Commença ce berceau qu'un long âge décore;
D'autres issus de lui l'entretiennent encore 
Ainsi le père mort revit dans ses enfants.

Ces grands arbres venus sans soin et sans culture, 
Qui prétendent du ciel atteindre la hauteur, 
Semblent dire : il est doux de suivre la Nature, 
Mais il faut s'élever jusques à son Auteur.

Ici, loin du tumulte et franc d'inquiétude, 
J'aime à m'entretenir avec les bons esprits; 
Et si quelque fâcheux trouble ma solitude,
Il m'en fait d'autant mieux reconnaître le prix.

Ambition, Fortune, adieu, vous et les vôtres;
L'on ne vient point ici vos grâces mendier
Adieu vous-même, Amour, bien plus que tous les autres
Difficile à congédier.

D'une coulante veine et saintement féconde,
Touché de mon salut, quelquefois en ce lieu,
J'ai fait parler d'amour le plus grand Roi du monde, 
Pêcheur, et cependant selon le voeu de Dieu.

Ce réduit si charmant et si propre à rêver, 
Inspire aux tendres coeurs de profanes délices 
Gardez-vous, tête à tête ici de vous trouver,
A moins que d'être armés de haires, de cilices.

Le monde a bien plus d'un détour 
Par où s'égare qui s'y fonde 
Tout en est mauvais, et la Cour
Pire que le reste du monde. »
 

(I. de Benserade).

On a souvent cité les strophes où il parlait avec une transparente discrétion des amours non encore déclarées de Louis XIV et de la Vallière. Louis XIV fut particulièrement, charmé du tact et de l'esprit da poète et le tint toujours en haute estime. La preuve en reste dans cette mention tout exceptionnelle que contient le privilège des oeuvres de Benserade (1797) : 

« La manière dont il confondait, dans les vers qu'il faisait pour les ballets au commencement de notre règne, le caractère des personnages qui dansaient avec le caractère des personnages qu'ils représentaient, était une espèce de secret personnel qu'il n'avait imité de personne et que personne n'imitera jamais de lui. » 
Benserade fut reçu à l'Académie française le 17 mai 1674. Il s'y fit remarquer, non pas seulement par ses bons mots (il n'avait pas attendu jusque-là pour se faire une réputation de bel esprit plaisant et railleur), mais par le rôle très actif qu'il joua dans l'élection de La Fontaine. Au président Rose, partisan de la candidature de Boileau contre celle du fabuliste, et qui, faisant allusion au caractère licencieux des Contes, disait brusquement à Benserade « Il vous faut un Marot! » Benserade répliqua : « Et à vous une marotte! » et, grâce à lui, ce fut La Fontaine qui l'emporta, contre le désir formel du roi. 

En 1676, Benserade publia ses Métamorphoses d'Ovide en rondeaux. L'insuccès en est célèbre. Louis XIV avait donné dix mille livres pour le volume. On a même dit que l'idée lui en appartenait, ce qui lui ferait peu d'honneur. Cette tentative malheureuse avait été d'avancé condamnée par les amis du poète, et lui-même paraîtrait, bien qu'il ait passé outre, avoir partagé leur impression, si l'on en jugeait par les termes où il apprécie son oeuvre dans le rondeau final. de ses Métamorphoses. Quoi qu'il en soit, l'échec ne fut pas douteux. D'Olivet essaie bien de protester, de montrer que le mérite n'en était pas inférieur à celui des précédentes productions de Benserade; la très grande majorité des lecteurs fut de l'avis de Mme de Sévigné écrivant à sa fille : 

« Vous trouverez les rondeaux de Benserade; ils sont fort mêlés; avec un crible il en demeurerait peu. » 
Après cette publication, le poète reprit le courant de ses occupations littéraires et mondaines sans plus s'en écarter, jusqu'à ce que l'âge et ausssi l'espèce d'austérité qu'introduisit à la cour l'influence de Mme de Maintenon, l'invitèrent à la retraite. Dans ses dernières années il se signala encore à l'Académie par son hostilité contre La Bruyère, dont il fit ajourner l'élection, et contre Racine. Il mourut victime de la maladresse d'un chirurgien qui, dans une saignée, lui coupa une artère en voulant lui ouvrir une veine; et de mauvais plaisants ne manquèrent pas de remarquer, en manière d'oraison funèbre, que l'agonie de l'illustre auteur du sonnet de Job dut dépasser les souffrances du malheureux Job. Ce fameux sonnet fait aujourd'hui presque toute la gloire de Benserade. On ne peut se dispenser de le reproduire bien que cité partout :
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Job

« Job de mille tourments atteint
Vous rendra sa douleur connue,
Et raisonnablement il craint
Que vous n'en soyez point émue.

Vous verrez sa misère nue,
Il s'est lui-même ici dépeint.
Accoutumez-vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.

Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances,
On vit aller des patiences
Plus loin que la sienne n'alla.

Il souffrit des maux incroyables.
Il s'en plaignit, il en parla :
J'en connais de plus misérables. »
 

(I. de Benserade).

Voilà le sonnet qui fut le point de départ d'une véritable guerre civile dans la littérature et dans la société du temps. Adressé à une dame par Benserade, avec une paraphrase en vers du livre de Job, il passa de main en main, et le succès en était unanime, incontesté, lorsque parut le sonnet d'Uranie, par Voiture. Une scission alors se fit parmi les admirateurs de Benserade, les uns, et le prince de Conti à leur tête avec Mlle de Scudéry, restant jobelins fervents, les autres suivant l'exemple de Mmes de Montausier et de Sablé et de Guez Balzac (lequel ensuite se rétracta) et se déclarant uranistes déterminés. Une guerre s'ensuivit, non purement littéraire toujours, et les attaques malignes et injurieuses contre la personne de chacun des deux poètes s'ajoutèrent bientôt aux bons mots et aux parodies. Enfin après un long échange d'hostilités de toute sorte, une réconciliation intervint entre les deux partis. Déjà, Mlle La Roche du Maine, l'une des filles d'honneur de la reine, s'était tirée d'embarras en se prononçant « pour Tobie », qui n'était pas en cause, c.-à-d. en ne se prononçant pas. On s'en tint à cette solution. Le prince de Conti la fit sienne dans une pièce de vers où il convenait des défauts du sonnet de Job et où il le comparait à un visage dont la beauté irrégulière a quelque chose de plus piquant que la perfection absolue; et le grand Corneille lui-même ne dédaigna pas d'écrire à son tour, dans le même sens, un sonnet qui se termine par ce tercet :

L'un est sans doute mieux rêvé,
Mieux conduit et mieux achevé :
Mais je voudrais avoir fait l'autre.
Il y a d'autant moins à s'étonner de cette intervention de Corneille dans un débat pour nous si infime, que Benserade figurait au premier rang, parmi les auteurs, dans l'estime de ses contemporains. L'abbé Tallemant, son biographe, écrit avec une conviction tranquille qu' « on regardait alors comme originaux trois poètes du temps, savoir : Corneille, Voiture et Benserade ». On a vu d'ailleurs quelle était son influence à l'Académie. Mme de Sévigné les confondait cependant dans un même éloge avec les fables de La Fontaine. Il est vrai que celui-ci fut vengé avec esprit par le malicieux Chapelle :
De ces Rondeaux un livre tout nouveau
A bien des gens n'a pas eu l'art de plaire.
Mais quant à moi j'en trouve fort beau,
Papier, dorure, images, caractère,
Hormis les vers, qu'il fallait laisser faire
A La Fontaine.
Entre Molière et Benserade, il n'y eut que de légères escarmouches. Le premier ayant écrit dans un ballet :
Et tracez sur les herbettes
L'image de vos chansons,
Benserade proposa railleusement cette correction pour le second vers :
L'image de vos chaussons.
A quoi Molière répondit par un ballet-parodie dans le style de Benserade et peut-être aussi par le sonnet d'Oronte du Misanthrope, où des contemporains crurent
reconnaître une moquerie à l'adresse du sonnet de Job. Quant à Boileau, s'il parla favorablement de Benserade dans son Art poétique, il se rétracta plus tard dans l'Equivoque. D'ailleurs, il l'avait eu comme adversaire à l'Académie. (J. Tellier).

En somme, la vérité sur ce que fut Benserade se trouve à peu près toute dans cette épitaphe que lui composa le poète Sénecé :

Ce bel esprit eut trois talents divers
Qui trouveront l'avenir incrédule
De plaisanter les grands il ne fit point scrupule,
Sans qu'ils le prissent de travers;
Il fut vieux et galant sans être ridicule,
Et s'enrichit à composer des vers.
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Dictionnaire biographique
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