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Charles VIII

Charles VIII, dit l'Affable, est un  roi de France, fils de Louis XI et de Charlotte de Savoie, né à Amboise le 30 juin 1470, mort à Amboise le 7 avril 1498. Son enfance s'était écoulée au château d'Amboise : ce séjour, qu'on s'est plu à considérer comme une prison, était, dès cette époque, un des plus riants et des plus salubres qu'on put trouver, en même temps qu'un des plus faciles à défendre; il resta une des résidences préférées du jeune roi qui, plus tard, au retour d'Italie, y entreprit « le plus grand édifice que commença, cent ans a, roy, tant au château qu'à la ville ». 

Le futur Charles VIII, héritier unique, attendu pendant dix-neuf ans, était petit, chétif, sujet à de fréquentes maladies, et en 1480 on crut le perdre. Les précautions infinies dont l'entoura son père sont suffisamment expliquées par la faiblesse de cette santé si précieuse; Charles VIII devait les renouveler, au même lieu et pour des raisons analogues, autour du dernier de ses fils, le dauphin Charles-Orland, qui malgré tant de soins mourut en bas âge. Il s'y mêla, pour Louis XI, une crainte vague de l'opposition qu'aurait pu lui faire son fils grandissant. Il le visita rarement. En  1483, le vieux roi voulut répéter de vive voix à son fils les instructions qu'il avait rédigées pour lui dès 1482 : il le fit venir au Plessis-les-Tours; cette entrevue devait être la dernière. Quelques jours après, le 30 août, Louis XI mourait à peu près abandonné, « ayant en plus grande peur que ceux qu'il avait tenus en ses prisons ». 

Charles VIII avait alors treize ans et deux mois, il était majeur et aurait pu gouverner seul, miais, élevé loin de la cour, faible d'esprit comme de corps, il était incapable d'exercer le pouvoir. Ce fut sa soeur aînée, Anne de France, mariée au sire de Beaujeu, frère cadet du duc de Bourbon, qui, d'après la volonté de Louis XI, prit en mains la conduite des affaires et l'éducation du jeune roi. La situation était difficile; plusieurs princes pouvaient disputer à Anne de Beaujeu la régence du royaume; le duc d'Orléans, alors âgé de trente et un ans, était ambitieux et remuant; le duc de Bourbon avait des partisans nombreux et des domaines considérables; Dunois, le comte d'Angoulême, tous ceux qui avaient eu à se plaindre de la justice violente ou du dédain calculé de Louis XI formaient une armée de mécontents, toute prête à profiter d'une minorité de fait; des revendications impossibles à satisfaire, comme celle de René de Lorraine qui réclamait la Provence, s'annonçaient déjà. Annee essaya vainement de s'attacher les plus redoutables de ses adversaires : ni la lieutenance générale du royaume, ni l'épée de connétable ne semblèrent suffisantes au duc d'Orléans et au duc de Bourbon; se sentant soutenus par l'opinion publique, ils réclamèrent la réunion des Etats généraux; la régente, un peu malgré elle, y consentit, et, en attendant elle fit juger et punir les plus impopulaires des conseillers de Louis XI, Olivier le Daim, Doyat et Couder, et, pour alléger les dépenses de l'armée, renvoya six mille Suisses.

Les Etats généraux se réunirent à Tours, le 5 janvier 1484 ; ils comprenaient deux cent quarante-six députés qui représentaient toutes les provinces du royaume, a L'exception de la Bretagne. Répartis immédiatement en six bureaux, suivant les provinces auxquelles ils appartenaient, ils examinèrent en quelques jours les cahiers de doléances présentés par les différentes provinces et en tirèrent un cahier général de doléances qui fut divisé en six chapitres : église, noblesse, le commun, la justice, la marchandise et le conseil. Les principales réclamations portèrent sur l'abolition de la Pragmatique et l'incertitude de la politique ecclésiastique de Louis XI, sur la suppression du droit de chasse et le poids du service militaire qui forçait les nobles à s'endetter, sur la misère du peuple écrasé par les impôts et les pilleries des gens d'armes, sur les commissions extraordinaires de justice, sur l'industrie qu'il importait de protéger contre la concurrence étrangère. Au sujet du vote des subsides, une lutte assez vive s'engagea entre le conseil du roi et les Etats. Le chanoine Jean de Rély avait, en lisant le cahier de doléances, insisté en termes énergiques sur la situation du peuple « rompu, accablé de charges » et il avait supplié le roi d'entendre non « les flatteurs qui disent que tout va bien, mais les clameurs du pauvre, afin qu'elles ne fussent ouïes de Dieu. » 

Les Etats essayèrent d'obtenir satisfaction sur ce point et demandèrent communication des états de recettes et de dépenses : ceux qu'on leur présenta n'étaient pas exacts, mais la cour refusa d'en donner d'autres et elle ne cacha pas son mécompte lorsque les Etats, poussés par Jean Masselin, chanoine de Rouen, décidèrent qu'on ramènerait la taille au chiffre de 1,220,000 F. qu'elle n'avait pas dépassé sous Charles VII; encore ne votait-on le subside qu'à titre de don et pour deux ans. Cependant, sur les représentations du chancelier Guillaume de Rochefort au sujet de la diminution de la valeur de l'argent et des grandes dépenses que le roi était obligé de faire, les Etats ajoutèrent trois cent mille livres à titre extraordinaire et pour un an. La discussion relative au conseil de régence montra plus nettement encore quelle était l'opinion générale du tiers état sur les droits de la nation. Philippe Pot, seigneur de la Roche, député de Bourgogne, après avoir exposé la théorie de la souveraineté, émit cette idée, que dans une minorité, c'est à la nation qu'il appartient de diriger le gouvernement et de disposer du pouvoir, et il montra, par des exemples antérieurs, que les Etats généraux, en diverses circonstances, avaient réglé les affaires du royaume; il conclut en demandant à l'assemblée d'affirmer énergiquement son droit. 

Pour que cette question, si grave et d'une si grande conséquence, fût résolue en faveur des Etats, il eût été nécessaire qu'un accord complet eût régné entre les trois ordres; or la noblesse n'était pas sincère dans les protestations de dévouement dont elle avait fait montre au début. On évita d'engager à fond une discussion qui devait avoir pour premier résultat d'écarter du pouvoir ceux-là même qui voulaient l'accaparer. On décida que, vu l'âge du roi, il n'y aurait pas de régence : le conseil dut se composer de douze membres choisis par le roi, et de douze autres choisis par les Etats; la présidence, en l'absence du roi, fut dévolue au duc d'Orléans, après lui au duc de Bourbon, et à leur défaut au sire de Beaujeu; on était loin des revendications de Philippe Pot. Les Etats généraux se séparèrent le 14 mars. Ils n'avaient satisfait ni les princes, qui avaient espéré les tourner contre Anne de Beaujeu, ni la partie la plus éclairée du tiers qui avait révé de conquérir une influence permanente dans l'Etat. Ils avaient du moins prouvé qu'il eut suffi de peu de chose pour arriver à combiner l'autorité royale avec le contrôle de la nation; l'occasion ne devait pas se retrouver. 

Le duc d'Orléans, déçu dans ses espérances, ne sut pas dissimuler son désappointement; très convaincu de ses droits, emporté et peu prudent, il entreprit contre Anne de Beaujeu « femme fine et déliée s'il en fut oncques » une lutte où il devait rapidement succomber.

Dès 1485, le roi étant absent de Paris, il adressait au parlement et à l'université, sur les affaires de l'Etat, des représentations qui furent reçues si froidement qu'il crut plus Sûr de se réfugier en Normandie; privé de ses commandements par la régente, il dut se soumettre. L'année suivante, il réunissait des troupes à Beaugency et, appelant à lui Danois, Angoulême, le duc de Bourbon, il comptait, avec l'appui du duc de Bretagne et du roi d'Angleterre Richard III, conquérir enfin la place qu'il ambitionnait dans l'Etat. Mais en Bretagne, le duc François II était gouverné par un favori, Pierre Landais, homme de petite naissance, habile et hardi, qui avait suscité contre lui les bailles de la noblesse; Anne de Beaujeu avait fait cause commune avec les nobles Bretons; François II, assiégé dans Nantes, avait livré son favori qui fut pendu, et abandonné la cause des princes. En Angleterre, la tyrannie de Richard III avait suscité les tentatives de Henri Tudor de Richmond, et la bataille de Bosworth allait enlever au duc d'Orléans l'appui sur lequel il avait compté (1485). En France, les amis les plus dévoués du duc, Dunois lui-même, traitaient de guerre folle l'entreprise projetée; Orléans, la capitale de l'apanage, demeurait fidèle au roi; il ne restait qu'à se soumettre. 

Ce danger passé, la régente eut à se défendre contre les réclamations de l'archiduc Maximilien qui, en sa qualité de futur beau-père de Charles VIII, prétendait se mêler du gouvernement. Econduit, il se vengea en envahissant la France (1486). Cette attaque, peu importante par elle-même, rendit courage au duc d'Orléans qui projeta de s'emparer de la personne du roi; le complot échoua, mais les principaux conjurés purent s'enfuir à Nantes d'où ils publièrent un manifeste bruyant. Anne de Beaujeu les laissa dire et commença par anéantir toute résistance dans le Midi (1487). Puis dirigeant ses forces vers la Bretagne, elle y envoya La Trémoille qui battit les rebelles à Saint-Aubin-du-Cormier et prit le duc d'Orléans (1488). Le duc de Bretagne dut signer le traité de Sablé, et remit aux Français ses forteresses, renvoya ses troupes étrangères, et s'engagea a ne pas marier ses filles sans le consentement du roi. Quelques jours après, le 9 septembre, il mourait, laissant son duché à sa fille Anne qui n'avait pas treize ans. 

Tous les ennemis de la France avaient intérêt à maintenir l'indépendance de la Bretagne, et ils se trouvèrent d'accord pour appuyer les démarches de Maximilien qui aspirait à la main d'Anne de Bretagne. Charles VIII et sa soeur essayèrent en vain de négocier un accommodement. Pendant qu'ils parlaient de congrès, Maximilien envoyait en Bretagne un de ses confidents qui, en 1490, épousait par procuration la jeune duchesse. Aucune éventualité ne pouvait être plus dangereuse que ce mariage; Anne de Beaujeu résolut de l'empêcher à tout prix. Elle se fit livrer Nantes par le sire d'Albret et fit marcher sur Rennes l'armée de La Trémoille. Puis Charles VIII, qui venait de rendre la liberté au duc d'Orléans, s'avança lui-même jusqu'à Rennes où se trouvait enfermée Anne de Bretagne; des négociations, rapidement menées par Dunois, aboutirent en quelques jours aux fiançailles du roi et de la duchesse, et le 18 décembre 1494 le mariage était célébré au château de Langeais, en Touraine. Le contrat stipulait que le duché ne pouvait passer qu'aux enfants de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, et, dans le cas où Charles VIII mourrait sans enfants, Anne ne devait se remarier qu'avec son successeur, si faire se pouvait, ou avec l'héritier présomptif de la couronne; l'événement devait justifier ces précautions. Le mariage de Charles VIII l'émancipait complètement. Anne de Beaujeu, devenue depuis 1487 duchesse de Bourbon par la mort du duc de Bourbon, son beau-frère, avait du reste perdu toute influence. La sage prudence qui inspirait cette vraie fille de Louis XI et qui l'avait aidée à con solider dans la France agrandie le pouvoir royal, allait faire place aux séduisantes chimères qui hantaient le jeune roi : l'esprit aventureux des premiers Valais allait briller, avec plus d'éclat que jamais, dans leur dernier rejeton.

On sait que Louis XI avait trouvé dans la succession de René d'Anjou des droits sur le royaume de Naples qu'occupait alors une branche de la maison d'Aragon il n'avait pas jugé à propos de les faire valoir et il avait préféré se contenter de l'autorité morale qu'il exerçait sans péril dans la péninsule. Son fils ne pensa pas de même. Entraîné par ses propres désirs, poussé par ses intimes conseillers, son ancien valet de chambre, Etienne de Vers, depuis sénéchal de Beaucaire, et Guillaume Briçonnet, général des finances, puis évêque de Saint-Malo, il rêvait depuis longtemps à une expédition qui lui eût donné Naples et lui eût ouvert le chemin de l'Orient. Tout en préparant cette entreprise, il fallait songer aux adversaires possibles et, avant tout, à ceux que le mariage du roi avait indisposés. Le plus violemment outragé était Maximilien. Charles VIII avait épousé une princesse que l'archiduc appelait déjà la reine des Romains, et du même coup il avait renoncé à faire partager le trône de France à la fille du même archiduc, Marguerite de Flandre, alors âgée de douze ans, élevée à la cour depuis le traité d'Arras et honorée comme la future reine de France. Après lui, le roi d'Angleterre Henri VII avait vu avec un vif déplaisir l'union de la France et de la Bretagne : il perdait là sa meilleure alliée, et, à ce qu'il semblait, tout espoir de recouvrer les possessions anglaises du continent. Enfin, aux Pyrénées, Ferdinand d'Aragon  (L'Espagne à la Renaissance), quoique moins directement intéressé à la Bretagne, était prêt à soutenir toute coalition qui eût écarté les Français de l'Italie et leur eût permis de remettre la main sur la Cerdagne et le Roussillon. 

Charles VIII se montra prodigue et accommodant avec tout le monde. Henri VII ayant débarqué en France, il signa avec lui le traité d'Etaples qui renouvelait celui de Pecquigny et assurait le paiement des dettes contractées par la Bretagne envers l'Angleterre (1492). Marguerite de Flandre fut renvoyée à son père; mais, en même temps, le traité de Senlis restituait à Maximilien les comtés de Bourgogne, d'Artois, de Charolais et de Noyon (mars 1493). Peu auparavant, le traité de Barcelone avait, sans aucune compensation, restitué à Ferdinand le Catholique, la Cerdagne et le Roussillon. Ainsi, avec plus de souci de la justice que de ses intérêts, et surtout dans l'espoir de calmer les jalousies que pourraient exciter ses conquêtes futures, Charles VIII avait abandonné des provinces que de plus avisés auraient défendues avec le dernier acharnement; mais l'Italie l'appelait.

Dès 1492 son intervention avait été sollicitée par des nobles napolitains, échappés aux violences de Ferdinand Ier et refugiés en France. Le moment semblait propice. A Rome, Alexandre VI Borgia, successeur d'Innocent VIII, ne paraissait pas redoutable, et se souciait plus de l'élévation de sa propre famille que de la grandeur du Saint Siège. A Florence, l'autorité de Pierre de Médicis était très menacée par le parti populaire; les prédications de Jérôme Savonarole contre la corruption du temps rappe laient aux partisans de la liberté les périls financiers où les prodigalités de Laurent avaient jeté la République. Venise, maîtresse de l'Adriatique, alliée secrètement aux Turcs, ne songeait encore qu'à accroître sa prospérité commerciale, et elle se contenta d'abord d'observer avec attention la politique française. Enfin à Milan, Ludovic le More, oncle du jeune duc Jean-Galéas Sforza, s'était emparé du pouvoir; cette usurpation avait attiré sur lui inimitié du roi de Naples, beau-père de Galéas. II fallait à Ludovic un allié puissant et sûr, il crut l'avoir trouvé dans Charles VIII. Les ambassades italiennes se succédaient en France. A la cour, les opinions sur l'expédition d'Italie étaient partagées; Comines, Graville, le duc et la duchesse de Bourbon, d'Esquerdes, représentaient les hasards et les difficultés financières d'une entreprise lointaine; de Vers, Briçonnet, toute la chevalerie jeune et ardente, dont l'activité restait sans emploi, faisaient briller la gloire et le profit. II y avait du reste de quoi être tenté : Charles VIII disposait d'une bonne infanterie, d'une cavalerie solide et hardie, et surtout de la plus belle artillerie du monde, et dans toute cette armée, régnaient une discipline, un amour du roi qu'on n'eut trouvé dans aucune autre. Après de longues hésitations, causées surtout par la pénurie du trésor, l'expédition fut décidée. Le duc d'Orléans, avec l'artillerie, gagna Gênes par mer, et Charles VIII après avoir confié la régence à la reine et au duc de Bourbon, passa les Alpes (août 1494). Telle était la détresse financière, qu'à peine en Piémont il fallut négocier un emprunt de cinquante mille ducats, et mettre en gage pour la moitié de cette somme « les bagues » de la duchesse de Savoie et de la duchesse de Montferrat. 

L'entrée de Charles VIII en Italie effraya Ferdinand de Naples; il essaya tout à la fois de traiter avec la France et d'armer contre elle Florence et Rome. Les propositions d'accommodement furent repoussées; son fils Alphonse, en faveur duquel il abdiqua, dut envoyer des troupes pour arrêter la marche de Charles VIII et, en échange d'une alliance douteuse, faire à Alexandre VI d'énormes concessions. Son armée, qui attaqua à Rapallo l'artillerie et les corps suisses, fut facilement mise en déroute. Les galères armées de canons et qui, depuis la mer, tiraient sur le rivage, l'entrain irrésistible des Suisses, le nombre des morts, considérable pour l'époque (120 hommes tués), étaient pour les Italiens des nouveautés redoutables et ils commencèrent à pressentir la force jusqu'alors inconnue de leur ennemi. 

Pendant ce temps, Charles VIII, rejoint par Ludovic le More, entrait à Pavie; il y voyait le pauvre Jean Galéas, alors mourant, et bien qu'ému par les supplications de sa femme Isabelle de Naples, il l'abandonnait à Ludovic. Cinq jours après, Jean Galéas mourait, et Ludovic, au mépris des droits de son petit-neveu, se faisait proclamer duc de Milan.

Charles VIII s'était montré peu habile : ses hésitations avaient inquiété Ludovic « homme sans foi, s'il voyait son profit à la rompre »; de ce jour, le nouveau duc avait appris à se méfier des Français qui le lui rendaient bien; il suivit quelque temps le roi de France, puis lorsqu'on fut à Florence, il se retira et Milan devint le centre de toutes les intrigues tramées contre Charles VIII. L'Apennin franchi sans résistance, on entrait sur le territoire de Florence. Pierre de Médicis, terrifié par les débuts de la lutte, sans troupes, attendait avec anxiété l'arrivée des Français : il craignait de payer d'un seul coup les fourberies de sa politique, et d'autre part l'attitude de ses propres sujets n'était pas pour le rassurer. Entre deux périls, il crut choisir le moindre et préféra trahir Florence plutôt que de tenir tête à Charles VIII : il consentit à donner aux Français libre passage, et à leur livrer toutes ses places fortes. Accueilli à son retour dans Florence par une révolution, il dut s'exiler. Mais la chute de Pierre de Médicis ne faisait qu'embrouiller les affaires; Charles VIII s'avançait en triomphateur à travers la Toscane. Lucques, Pise, le recevaient comme un libérateur; à Pise, le peuple profitait de sa présence pour jeter dans l'Arno le lion « qu'ils appelaient Major, représentant la seigneurie de Florence », et se proclamer libre. A Florence même, les Français entraient avec un luxe militaire et un déploiement de forces qui inquiéta justement les, habitants. Une collision fut sur le point d'éclater et Charles VIII ne resta que onze jours dans la ville des Médicis. La République acceptait à peu de chose près le traité récemment signé par Pierre et s'engageait à payer 120,000 ducats en trois termes. 

Sur la route de Rome, pas plus de résistance qu'en Toscane. Quant à Alexandre VI, la peur avait fini par le prendre, et cependant il essayait encore de négocier à la fois avec Alphonse de Naples et avec Charles VIII; il craignait une sédition dans Rome, la perte des avantages déjà conquis par sa famille dans la Romagne, et, plus que tout, un concile dont ses ennemis réclamaient ardemment la réunion, Quand Charles VIII fut aux portes, il ne trouva d'autre ressource que de s'enfermer dans le château Saint-Ange, et le roi de France entra dans Rome comme dans une ville conquise (décembre 1494). Pendant trois semaines les négociations tramèrent avec Alexandre VI, qui ne cessa pas de promettre un appui inébranlable aux Napolitains. C'est seulement lorsqu'il craignit de lasser la patience de Charles VIII qu'il consentit à signer un traité : le pape amnistiait ses sujets, donnait le chapeau à deux prélats français, notamment à Briçonnet, livrait deux places fortes et remettait comme otage, outre son propre fils César, le prince turc Djem, frère du sultan, dont on espérait se servir pour conquérir Constantinople (16 janvier 1495). Les Français reprirent aussitôt leur marche vers Naples. A Rome, comme à Milan, Charles VIII n'était parvenu qu'à inquiéter ceux qu'il aurait dû ou s'attacher étroitement, ou réduire à l'impuissance. Alexandre VI ne pardonna pas les angoisses qu'il avait supportées, et, comme Ludovic le More, il attendit le moment de la vengeance. Quant aux otages, ils n'allèrent pas loin : César s'enfuit et Djem mourut au bout de peu de jours. On a accusé, sans preuves sérieuses, Alexandre VI de l'avoir fait empoisonner.

A la cour de Naples on était partagé entre les violences et la lâcheté d'Alphonse VI, et le noble courage de son fils Ferdinand. Celui-ci, à la tête d'une petite armée, attendait les Français à l'entrée des Etats napolitains; c'est ce moment que choisit Alphonse VI pour abdiquer et fuir en Sicile. Ferdinand II eut tout l'honneur d'une résistance qui ne pouvait être victorieuse. L'exécution sommaire de la garnison du Monte San-Giovani épouvanta l'armée napolitaine; au passage du Garigliano, à San-Germane, à Capoue, à Naples, elle lâcha pied, et, la trahison aidant, Charles VIII entra le 22 février dans la capitale de ses nouveaux Etats. Le Château Neuf, celui de l'Oeuf à Naples, celui de Gaète résistèrent un mois et finirent par se rendre ; seules les villes du Midi, Brindes, Bari, Otrante, Gallipoli et Reggio conservèrent leurs garnisons parce qu'on ne se donna pas la peine d'envoyer contre elles des forces suffisantes. Le but de l'expédition était atteint : en cinq mois, Charles VIII, comme « un vray tremblement et foudre de guerre », avait traversé l'Italie, et maintenant, au milieu des plaisirs de Naples, savourant sa gloire et se croyant invincible, il songeait à l'Orient.

Mais l'Italie, qui s'était ouverte pour le laisser passer, avait enfin compris les fautes commises et prétendait ne plus le laisser sortir; en présence de l'ennemi commun, Ludovic le More, Alexandre VI s'étaient rapprochés; Venise, qui s'était crue en dehors de cette affaire, qui avait même espéré y trouver son avantage, s'apercevait qu'elle s'était grossièrement trompée, et la capitulation du château de Naples l'avait attérée; Maximilien d'Autriche, empereur depuis 1493, ne pouvait laisser échapper une pareille occasion de prendre une revanche longuement méditée; quant à Ferdinand le Catholique, il avait, au moment où Charles VIII quittait Rome, violemment dénoncé le traité de Barcelone, Venise fut le centre de la coalition. Comines, qui représentait alors la France auprès de la République, vit tout d'un coup la consternation faire place à une assurance joyeuse. On lui annonça qu'une ligue avait été conclue entre le pape, le duc de Milan, Venise, l'empereur et le roi d'Espagne, pour défendre la chrétienté contre les Turcs, et garantir l'intégrité et l'indépendance des Etats de l'Italie (31 mars 1493). 

« J'avois le coeur serré, dit Comines, et estois en grand doute de la personne du roy, et de toute sa compagnie. » 
La situation était en effet critique. A Naples, l'enthousiasme du premier moment avait peu duré. Les Napolitains détestaient maintenant les Français; les chefs du parti angevin étaient irrités, et des largesses prodiguées aux compagnons de Charles VIII, et de la protection que le roi avait accordée à leurs anciens persécuteurs aragonais; l'occupation pesait lourdement sur le peuple; de part et d'autre on était las. Il fallait donc que Charles VIII s'attendit à un soulèvement aussitôt qu'il aurait tourné le dos. Ce qu'il avait cru une conquête durable, n'était qu'une occupation éphémère; il le sentit, et, en partant, laissa 12,000 hommes à Gilbert de Montpensier qui devait commander avec le titre de vice-roi. Lui-même n'avait pas plus de troupes, et c'est avec cette poignée d'hommes qu'il fallait traverser l'Italie maintenant hostile, déjà épuisée, et revenue de ses admirations comme de ses terreurs.

On marcha rapidement vers le Nord, on ne fit que passer à Rome et on ne s'arrêta quelque peu qu'à Florence où les imprudentes promesses que Charles VIII avait faites naguère aux Pisans le forcèrent à de laborieuses et inutiles négociations; le roi commit en outre la faute de laisser dans les villes de Toscane des garnisons, trop faibles pour être utiles, qui manquèrent à son armée et dont la conduite ultérieure acheva de ruiner le parti français. A mesure qu'on approchait de l'Apennin, le danger grandissait; on savait qu'il y avait de l'autre côté l'armée de la ligue, forte de 35,000 hommes, sous les ordres du marquis de Mantoue; on avait devant soi la montagne, des défilés dangereux, des chemins à peine frayés où il fallait faire passer la lourde artillerie qu'on tenait à ramener; il faut ajouter à cela l'hostilité manifeste des populations et partout la crainte du poignard et du poison. Dans ces circonstances, l'armée donna la mesure de son entrain et de sa force; les Suisses s'attelèrent aux canons, et encouragés par leurs chefs, par La Trémoille surtout, excités par l'appât des récompenses promises, ils passèrent, à bras, les lourdes pièces qui avaient fait, moins d'un an auparavant, l'effroi de l'Italie. Une fois dans la vallée du Taro, l'armée n'était pas sauvée; elle comptait à peine 9000 hommes, et qui n'étaient pas en bon état; les nécessités du terrain la forçaient à adopter une marche de flanc très dangereuse en face de l'ennemi, et elle tramait encore après elle une masse de bagages qui encombrait et qu'il fallait défendre. Ce fut cependant le hasard qui fit engager la bataille de Fornoue : un capitaine milanais se jeta sur le centre de l'armée française où se trouvait alors, presque seul, le roi Charles VIII; repoussé, il fut soutenu par une partie de l'armée italienne, pendant que le reste se jetait sur les bagages pour les piller. L'action fut rapide et meurtrière. Comines évalue à 3500 le nombre des morts, du côté des Italiens, et s'étonne que tant d'hommes aient péri dans un combat si court; c'est que les Français y avaient apporté cet élan, cette furie, à laquelle les Italiens ne s'habituèrent jamais (6 juillet 1495). La route était libre, et cependant on avança si lentement, et en si mauvais ordre, que l'ennemi, en plus d'un endroit, eut pu arrêter la retraite ; il n'en fut rien et on arriva sans encombre à Asti.

Les confédérés avaient tourné leurs vues d'un autre côté. En effet, si Venise avait été l'âme de la ligue, c'est Ludovic la More qui en tirait le plus grand profit. Le duc de Milan était plus que personne intéressé à la ruine de l'expédition française; le duc d'Orléans, héritier des droits des Visconti, ne cachait pas son intention de reprendre le Milanais; déjà il tenait Novare; d'autre part, Charles VIII avait recueilli à Naples un ennemi personnel de Ludovic, Trivulze, noble milanais naguère exilé, et la présence de ce personnage ne permettait pas de douter des sentiments du roi de France à l'égard des Sforza. Les coalisés entreprirent donc le siège de Novare où le due d'Orléans avait jeté une forte garnison, mais sans approvisionnements. Les vivres furent rapidement épuisés, et comme Charles VIII, très occupé du mauvais état de ses affaires dans le royaume de Naples, n'envoya pas de secours, on dut rendre la ville en octobre, au moment où des renforts arrivaient de Suisse. Le traité de Verceil, négocié par Comines, détachait, au moins en apparence, Ludovic le More de la coalition; le duc de Milan s'engageait même à secourir les troupes françaises de Naples. Aussitôt après, Comines se rendait à Venise pour obtenir l'intervention de la République dans les mêmes affaires; il ne recueillait que des propositions vagues et inacceptables. Charles VIII était rentré en France, et malgré la mort de son seul fils, le dauphin Charles Orland, survenue au même moment, il donnait des fêtes splendides et ne songeait qu'au plaisir.

A Naples, le départ du roi avait été immédiatement suivi du retour des Aragonais. Soutenu par les troupes espagnoles de Gonzalve de Cordoue, Ferdinand II avait repris hardiment l'offensive. La victoire de d'Aubigny à Seminara (juin 1495) ne fit que retarder le désastre. Gilbert de Montpensier, assiégé dans le château de Naples dut, en octobre, renoncer à le défendre. Enfermé plus tard dans Atella avec quelques troupes affaiblies déjà par la fièvre, sans argent et sans renforts, il se défendit jusqu'en juillet 1496 et dut rentrer en France après avoir capitulé; la chute de Venouse et de Tarente suivit de près. Quelques capitaines comme Louis d'Ars et Guillaume de Villeneuve se frayèrent un passage les armes à la main. 

Ainsi, tous les fruits que la Français avaient pu attendre de leur expédition étaient perdus; il n'en restait que le souvenir de brillants faits d'armes et aussi l'impression ineffaçable que le climat, la civilisation, les richesses artistiques de l'Italie avaient faite sur les esprits encore grossiers des chevaliers. La culture française en fut transformée et agrandie; on rapporta, de par delà les Alpes, des idées nouvelles qu'on acclimata. 

Cependant, et quoique le roi parût songer surtout aux affaires intérieures, aux finances, aux questions d'Eglise, à sa propre sanctification, on pensait toujours à l'Italie. Les coalisés de 1495 s'étaient enfin aperçus qu'ils n'avaient travaillé que pour le duc de Milan; une réaction violente, quoiqu'encore dissimulée, se manifestait; on pouvait espérer retourner la ligue contre lui; on tentait un rapprochement avec les souverains catholiques, on échangeait des vues avec Venise et avec le pape. Les années 1496 et 1497 furent employées à ces négociations délicates. 

On en était là, et Charles VIII dans ses conversations familières, discutait déjà le plan d'une nouvelle expédition, lorsque le 7 avril 1498, allant voir jouer à la paume dans les fossés du château d'Amboise, il se cogna le front contre une porte basse. Peu après, il perdit brusquement connaissance, on la coucha sur une paillasse dans une galerie; c'est là qu'il mourut après neuf heures d'agonie. 

« A meilleure heure ne ponvoit-il mourir, dit Comines, pour demeurer en grande renommée par les histoires, et en regret de ceux qui l'ont servy. » 
Paroles justes, à tout prendre, car, si Charles VIII a lancé la France dans les expéditions italiennes, il n'en porte pas seul la responsabilité, et son règne personnel, en dépit des fautes commises, reste une époque brillante.

Comme il ne laissait pas d'enfants, le duc d'Orléans, son cousin, lui succéda sous le nom de Louis XII. (Jules Gautier).

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Dictionnaire biographique
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