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Histoire de l'Europe > L'Espagne
L'histoire de l'Espagne
L'Espagne pendant la Renaissance
Le Siècle d'Or
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Le règne de Charles-Quint

Charles d'Autriche, souverain des Pays-Bas, qui allait être Carlos ler d'Espagne, puis l'empereur Charles-Quint, n'avait que seize ans lorsque la mort de son grand-père Ferdinand lui laissa, en 1516, les royaumes espagnols avec celui de Naples. Le vieux cardinal Ximénès exerça la régence en attendant l'arrivée du nouveau roi. Celui-ci vint enfin, avec son escorte de Flamands, à qui il distribua les plus hautes charges. Ximénès, en dépit de ses services et de sa grande autorité, fut brutalement écarté de la cour et mourut sur ces entrefaites. Le jeune roi semblait ne voir que par les yeux de ses conseillers flamands, qui subordonnaient la politique du royaume aux intérêts des Pays-Bas et faisaient bon marché de ceux de l'Espagne dans le traité de Noyon conclu avec François Ier. Les Espagnols consternés voyaient en leur roi un étranger et auguraient mal du nouveau règne. La faveur accordée aux Flamands, leur avidité, leurs extorsions causèrent beaucoup d'irritation. Charles ne se fit reconnaître qu'avec peine par les Cortès de Castille; il en eut plus encore à se faire voter un don gratuit par les Cortès d'Aragon et il n'obtint rien de celles de Catalogne. La nouvelle de son élection à l'Empire en 1519 et son départ pour l'Allemagne mirent le comble au mécontentement.

Les Comuneros
Il était à peine parti qu'une insurrection éclata. Les villes de Castille, soulevées à l'appel de Tolède, massacrèrent les députés qui avaient voté les subsides, formèrent une Sainte Junte et tirèrent du couvent où elle était enfermée à Tordesillas la mère de Charles-Quint, Jeanne la Folle, que sa faiblesse d'esprit avait fait considérer comme incapable de régner. La révolte prenait ainsi une apparence de légitimité. Elle s'étendit dans la Galice, l'Estrémadure, puis à Valence, où les habitants avaient formé une hermandad, ou ligue, contre les nobles. Ce fut la grande révolte des « Comuneros ».

S'ils avaient payé d'audace, ils pouvaient dicter des lois à l'empereur, imposer leurs volontés. Ils se perdirent par la timidité de leurs doléances et par leurs rivalités. Les nobles se séparèrent des villes qui prétendaient leur faire restituer les biens enlevés à la couronne. L'empereur trouva parmi eux des troupes. La bataille de Villalar (1521) mit fin à l'insurrection, et son chef, l'héroïque don Juan de Padilla, porta sa tête sur l'échafaud. Charles-Quint ne revint qu'après la victoire. Irrité de l'affront fait à la majesté impériale, il ne sut pas se montrer clément et il se vengea par des supplices et des confiscations. Ce fut, en Castille au moins, le dernier effort pour la défense des vieilles libertés. Il y eut encore la révolte des Germanias à Valence et Majorque (1520-1522), qui furent elles aussi étouffées dans le sang, et Charles-Quint trouva désormais en ses sujets une soumission et une docilité sans limite, tandis qu'il commençait contre François Ier cette longue lutte, qui devait, avec de rares trêves, durer quarante années.

L'Espagne n'était plus désormais qu'une partie de son vaste empire et il la sacrifia en toute occasion à ses grandes combinaisons politiques. 

Elle « ne comptait que par son dévouement, ses réserves d'hommes, ses ressources financières. Elle fournissait le levier pour soulever le monde; elle était un moyen, non un but. Il l'épuisait pour soumettre le monde, sans rien lui donner en échange qu'une gloire ruineuse ».
Son gouvernement intérieur fut détestable : il ne sut faire aucune réforme, corriger aucun abus; il n'eut jamais le moindre souci d'alléger les charges de ses sujets. Il ne chercha presque jamais en Espagne ses conseillers et ses généraux. Son principal ministre, Granvelle, qui eut sur lui une très grande et très durable influence, était un Franc-Comtois. Cependant il confia à un Espagnol, Los Covos, la chancellerie d'Espagne, mais ce fut tout. Du reste, il se réservait la direction suprême et prenait lui-même toutes les décisions. Les réclamations des Cortès, leur insistance à exprimer les griefs de la nation n'avaient sur lui aucune prise; il prodiguait les promesses et ne les tenait pas. Il ne fit rien pour débarrasser l'Espagne du mal qui déjà la rongeait et la ruinait, l'accaparement de la terre par le clergé. Il ménagea au contraire ce clergé qui jouissait de très grands privilèges et qui faisait au profit du roi un trafic lucratif de dispenses et de grâces spirituelles. Comme il en tirait lui-même de grosses ressources, il le laissa s'engraisser aux dépens de la nation. Les Cortès ne pouvaient rien et s'inclinaient devant la volonté royale. Une fois seulement, en 1538, quand Charles-Quint, criblé de dettes et sans ressources, essaya de s'attaquer aux privilèges financiers de la noblesse et de la soumettre à l'impôt, celle-ci fit, au nom de la nation, une opposition très vive et qui ne fut pas sans grandeur. Ce fut la dernière fois : on s'abstint désormais de la convoquer. L'Espagne dut se résoudre à subir sans protestation la volonté du maître, à payer le luxe d'une cour où dominaient les étrangers, à faire les frais d'une politique qu'elle n'approuvait pas et où ses propres intérêts étaient sans cesse sacrifiés.

Est-ce à dire cependant que Charles-Quint ait été pour elle un étranger, qu'elle n'ait pas vu en lui un souverain national? Il s'en faut : le fils de Jeanne la Folle, s'il était né en Flandre, était bien un Espagnol. Du moins il en était une caricature, par son orgueil, par sa piété ardente et fanatique, son intolérance, sa haine de tout ce qui n'était pas catholique. Pour cette raison les Espagnols se sont reconnus en lui et ils lui ont beaucoup pardonné. Ce peuple s'est laissé sacrifier sans regrets à des rêves de grandeur. Charles-Quint, s'il a peu fait pour lui, a su du moins ménager et flatter son orgueil. Il a peu séjourné en Espagne, mais il affectait de parler presque exclusivement la langue espagnole, il s'était fait Espagnol d'allures et de caractère. Qu'aurait pu reprocher un Espagnol à un souverain qui rêvait de mettre l'Espagne à la tête des nations et de relever par elle le catholicisme ébranlé? Ne pouvait-on payer de quelques misères une telle gloire? Son intolérance religieuse lui fit exterminer les Maures de Valence qu'on avait poussés à la révolte en prétendant les obliger à se convertir et ruina pour longtemps les riches campagnes de ce pays, mais qu'importaient les ruines? Le premier devoir n'était-il pas d'exterminer les hérétiques? Quand on découvrit, en Espagne quelques groupes protestants, il sévit cruellement dans ses États des Pays-Bas, il déracina le luthéranisme à force de persécutions, et le peuple espagnol applaudissait à ses fureurs. Il s'était attaché à ce souverain en qui il retrouvait ses propres passions.

En même temps, se faisant le défenseur de la catholicité et à vaincre la Réforme, Charles-Quint chercha à conquérir l'Afrique; dans ces diverses entreprises, en dépit de sa puissance et de nombreuses victoires, il échoua; il fut obligé de signer avec les Protestants la paix d'Augsbourg (1555), avec la France la trêve de Vaucelles (1555); après avoir éprouvé un grand échec devant Alger (1541), il vit dans ses dernières années les Turcs lui reprendre Tlemcen, Bougie, Tripoli, sur la côte barbaresque, et continuer à piller les rivages de ses États; une seule compensation lui venait, la conquête du Mexique, du Pérou, du Chili et d'une grande partie de l'Amérique par quelques-uns de ses sujets qu'il ne connaissait pas et dont il savait à peine reconnaître les mérites. 

Lorsque, après la mort de sa mère, en 1555, le vieil empereur, épuisé par les fatigues du pouvoir et par la maladie, dégoûté de ses tentatives avortées, las de tant d'efforts stériles et guéri peut-être de l'ambition démesurée de ses jeunes années, il abdiqua ses nombreux États (l'Allemagne en faveur de son frère Ferdinand, l'Espagne, les Pays-Bas, l'Italie, l'Amérique en faveur de son fils Philippe) et ce ne fut pas à la Flandre, son pays natal, qu'il demanda d'abriter ses derniers jours. Il avait choisi à l'avance en Espagne, dans une vallée de l'Estrémadure, le lieu de sa retraite et il s'y était fait construire, à côté du monastère de Yuste, un palais où il vint se confiner au mois d'avril 1556. Charles-Quint  y vécut encore deux ans, se consacrant surtout à des exercices de piété, mais ayant autour de lui une petite cour et toujours consulté avec respect par son fils sur les grandes affaires de l'État. Il y mourut en 1558. L'éclat de son règne ne doit pas faire oublier qu'avec lui a commencé la décadence espagnole. Le despotisme qu'il a achevé d'établir n'a pas été, comme sous Ferdinand, un instrument de progrès; il n'a pas donné à l'Espagne l'ordre et la prospérité intérieure tout en la privant de ses libertés; il l'a mise au service d'une politique qui devait la conduire à la ruine. Il laissait ainsi l'Espagne épuisée par la perte de tant d'hommes tués sur les champs de bataille ou émigrés, le trésor vide malgré les millions venus des Indes occidentales, la noblesse réduite à mendier les faveurs de la cour, les Cortès obéissantes, le peuple ébloui de tant de grandeur et à la fois fier et misérable.
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Débarquement de Charles-Quint à la Goulette.
Charles-Quint débarque à la Goulette. - Episode de la lutte soutenue par Charles-Quint
contre les corsaires barbaresques. Partie d'un bassin en vermeil (XVIe s.). (Musée du Louvre).

Le règne de Philippe II

A son avènement, Philippe II est en apparence moins puissant que son père : il n'a pas les domaines autrichiens ni la couronne impériale, mais il se trouve, par là même, délivré des embarras qui ont paralysé Charles-Quint. En outre, marié depuis 1554, en secondes noces, à Marie Tudor, il peut disposer, jusqu'en 1558, de toutes les forces de l'Angleterre. Au moment où cette ressource lui manque par la mort de sa femme, la paix de Cateau-Cambrésis met fin en 1559 à la longue rivalité avec la France et lui laisse les mains libres en Italie et en Europe. Maître d'un empire immense, servi par d'habiles ministres : le cardinal Granvelle, don Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli, Antonio Pérez, par de bons généraux : Philibert-Emmanuel de Savoie, le duc d'Albe, le comte d'Egmont, plus tard Alexandre Farnèse, ayant une excellente armée, possédant aux Pays-Bas les villes les plus riches de l'Europe, disposant des trésors d'Amérique, Philippe II a des moyens d'action illimités; toutes les ambitions lui semblent permises. Il va mettre toutes ses forces au service de la religion catholique, mais il ne distingue pas entre les intérêts de sa religion et ceux de sa propre grandeur : il faut qu'il triomphe et que l'Espagne domine pour que le catholicisme triomphe aussi, et ainsi, dans toutes les entreprises de Philippe II, le but politique et le but religieux semblent se confondre.

Espagne et Portugal.
Dans la péninsule ibérique, Philippe II complète l'oeuvre de Ferdinand et de Charles-Quint; il achève la destruction des libertés publiques, maintient par la force l'unité religieuse, réalise enfin l'unité territoriale par la conquête du Portugal. Absolutiste par tempérament, il ne veut supporter aucune limitation à son pouvoir. L'Aragon avait gardé son autonomie administrative et certaines institutions protectrices, comme celle du Justicia, magistrat suprême qui devait couvrir de sa protection tout prévenu se recommandant à lui. La disgrâce, après plusieurs années d'éclatante faveur, d'un de ses secrétaires, Antonio Pérez, fut pour Philippe II l'occasion de briser ces derniers privilèges. Celui-ci, arrêté à la suite d'un meurtre, qu'il avait commis, du reste, sur l'ordre de son maître, trouva moyen de se sauver en Aragon, où, couvert par la protection du Justicia, il prouva que le meurtre lui avait été ordonné. Le roi essaya en vain de se le faire livrer. Il réussit bien à le faire ensuite saisir par l'Inquisition, mais Pérez avait si bien su gagner les sympathies et intéresser à sa cause l'opinion publique qu'une émeute éclata et qu'on dut le relâcher. Il put s'échapper. Furieux d'être ainsi tenu en échec, Philippe II fit entrer des troupes en Aragon; le Justicia, don Juan de Lanuza, fit un timide essai de résistance, puis se soumit. Philippe fit attendre quelques jours sa sentence : tout à coup des ordres de mort arrivèrent et la tête du Justicia tomba sur l'échafaud. D'autres exécutions suivirent. L'Inquisition, instrument des vengeances royales, sévit cruellement. Philippe II laissa à l'Aragon son administration particulière et des Cortès désormais sans influence, et il fit du Justicia un fonctionnaire du roi, révocable à sa volonté. Il n'avait pas poussé jusqu'au bout sa victoire ni détruit complètement les franchises aragonaises, mais l'union des deux royaumes était désormais plus étroite et l'obéissance de l'Aragon assurée.

S'il exigeait de ses sujets une soumission absolue, Philippe II sut du moins leur faire un douloureux sacrifice. Il avait eu de son premier mariage avec une princesse portugaise, un fils, don Carlos, de santé débile et de raison très faible. Il avait reconnu, après quelques tentatives, l'impossibilité de l'initier aux affaires de l'État et il en vint bientôt à craindre de laisser, en cas de mort, son héritage aux mains d'un fou. Il ne voulut pas faire courir ce risque à son peuple. Il enferma lui-même son fils dans un appartement dont il fit clouer les fenêtres et le séquestra étroitement. Le pauvre prince y mourut bientôt, peut-être à la suite d'excès de nourriture (1568). Sans doute Philippe II a montré à l'égard de ce fils dont il se savait haï, mais qui n'était guère responsable, une révoltante insensibilité, mais, du moins, il a sacrifié ses sentiments de famille à son devoir de roi.

Catholique intransigeant, Philippe II avait déclaré qu'il aimerait mieux « ne pas régner que de régner sur des hérétiques ». L'Inquisition continua à exercer une rigoureuse surveillance. Quand on découvrit à Séville, à Valladolid, à Tolède, quelques groupes de réformés, on fit des arrestations en masse et bientôt commencèrent les autodafés. Le premier eut lieu à Valladolid en 1559 et ce fut la première cérémonie à laquelle le roi assista en ramenant de France sa jeune femme, Élisabeth de Valois. Quatorze hérétiques y périrent dans les flammes. Chaque année, les mêmes spectacles se renouvelaient dans toutes les provinces de l'Espagne. Philippe montrait un acharnement inouï. Il était intraitable et ne tolérait aucune nouveauté en matière de foi. Pour mieux préserver son peuple de toute contagion, il défendit à ses sujets d'aller s'instruire ou enseigner au dehors et ainsi il ferma complètement l'Espagne à toute influence étrangère. Il la préserva du moins, au prix de cette lourde intolérance, des troubles religieux et des guerres civiles, mais elle ne reçut pas le souffle vivifiant et régénérateur de la Réforme.

Du reste, son fanatisme engendra aussi des guerres. Les Maures de Grenade avaient déjà été contraints par Ferdinand à se convertir, au mépris de la capitulation de 1492 (L'Espagne musulmane; La Reconquista) : du moins ils avaient pu garder leurs moeurs, leurs usages, leur langue, et ils continuaient à pratiquer en secret leur religion. Par un édit de 1567, Philippe II leur défendit de porter le costume national et de parler la langue arabe, de prendre des bains chauds, leur ordonna de célébrer publiquement leurs cérémonies de famille et d'apprendre en trois ans la langue castillane. Ces exigences provoquèrent un vaste soulèvement : il fut dompté en deux ans, mais les rigueurs de l'Inquisition le ranimèrent. Philippe II dut envoyer contre les révoltés son frère naturel, don Juan d'Autriche. Celui-ci les traqua dans les montagnes des Alpujaras, les massacra par milliers. Le roi les bannit du pays, les fit transporter en Castille et en Galice ou vendre comme esclaves. Ainsi disparut une population industrieuse qui faisait la richesse de l'Espagne. La prospérité du royaume reçut alors un coup dont elle ne s'est jamais relevée. Il se trouva des prélats espagnols pour accuser Philippe de tiédeur parce qu'il n'avait pas exterminé tous les infidèles!

Philippe II les poursuivait cependant avec un zèle infatigable et faisait contre eux la police de la Méditerranée. Après quelques expéditions malheureuses contre les Barbaresques de la côte africaine, il prit  part à une croisade organisée à frais communs contre les Turcs avec le Pape et Venise. Don Juan d'Autriche, avec une flotte de 300 vaisseaux et 80 000 hommes, détruisit à Lépante, dans une formidable bataille, la flotte ottomane (1571). Mais don Juan échoua ensuite devant Tunis et les Vénitiens ne purent reprendre Chypre. Néanmoins, la puissance turque était affaiblie pour longtemps et le roi d'Espagne apparaissait toujours comme le vrai défenseur de la chrétienté.

Philippe II aurait pu s'assurer une gloire plus solide encore s'il avait su rendre définitive une grande oeuvre qu'un hasard heureux, préparé par de nombreux mariages, lui permit de réaliser, l'achèvement de l'unité territoriale de la péninsule. Fils et mari d'infantes portugaises, il put, en 1580, après la disparition de don Sébastien, tué dans une expédition au Maroc, et la mort de son oncle et successeur, le vieux cardinal Henri, poser sa candidature à la couronne de Portugal. Mais il se forma un parti national portugais, hostile à l'union avec l'Espagne, qui essaya de porter au trône le prieur Antonio de Crato, allié de la famille royale. Philippe II envoya une armée commandée par le duc d'Albe. Antonio, battu au pont d'Alcantara, s'enfuit et Philippe II fut reconnu roi par les Cortès de Tomar. Il était venu recevoir l'hommage de ses nouveaux sujets et il promit de respecter leur autonomie, de résider souvent à Lisbonne. De fait, après quelques rigueurs contre les partisans de son rival, il s'efforça de gagner les sympathies, il combla de faveurs la noblesse et le clergé, puis bientôt, absorbé par d'autres tâches, il délaissa cette oeuvre qui aurait pu et dû être l'oeuvre capitale de son règne. En 1583, il quitta le Portugal pour n'y plus revenir, et il le fit gouverner de loin par les agents souvent tyranniques, sans aucun souci des revendications des Portugais ni de leur amour-propre national. Il ne sut pas défendre du démembrement leur immense empire colonial menacé par les convoitises des Anglais et des Hollandais; il n'eut même pas, semble-t-il, l'intuition du grand rôle qu'il aurait pu jouer en fixant sa capitale à Lisbonne et en limitant son effort à assurer à l'Espagne et au Portugal unis la domination des mers et des mondes nouveaux; il ne fit rien de ce qui aurait rendu l'union féconde et durable. Le Portugal, rattaché à l'Espagne malgré lui, n'aspira qu'à s'en séparer et attendit l'occasion favorable qui ne devait se présenter que soixante ans plus tard.

Ainsi Philippe II avait complété l'unité de la péninsule ibérique et donné à sa monarchie une puissance formidable en apparence. Il pouvait, semblait-il, tout oser et tout entreprendre. La suite du règne allait montrer combien cette puissance était précaire.

L'indépendance des Pays-Bas. 
Philippe II ne put même en effet maintenir l'intégrité de son empire. Au moment où il conquérait le Portugal, il venait de perdre une partie de ses États des Pays-Bas. Les divers duchés, comtés, seigneuries et villes libres des Pays-Bas, que les Habsbourg d'Espagne tenaient de leurs ancêtres les ducs de Bourgogne, avaient été enfin, sous Charles-Quint, après de longs efforts, amalgamés en un État unique et indivisible par la Pragmatique Sanction de Bruxelles de 1549. Les sept provinces du Nord, où se parlait le hollandais, s'étaient enrichies par la pêche et le commerce; les dix provinces du Sud, de langue flamande et française, la Belgique d'aujourd'hui, prospéraient surtout par l'agriculture et l'industrie; leurs villes, très peuplées, tiraient d'énormes ressources du tissage des draps et des toiles. Anvers était de beaucoup le plus grand port de l'Europe.

Il y avait dans ces provinces une bourgeoisie opulente et cultivée, une noblesse respectée, jalouse de son indépendance, mais très loyaliste. La Réforme trouva dans ces riches provinces voisines de l'Allemagne un terrain favorable. Charles-Quint essaya en vain de l'en extirper : l'Inquisition, introduite par lui, y fit environ 50 000 victimes, et le vieil empereur en abdiquant ordonna à son fils d'achever son oeuvre. Celui-ci n'y était que trop disposé. Il avait laissé la régence des Pays-Bas à sa soeur naturelle, Marguerite de Parme, qui montrait beaucoup de modération, mais le cardinal Granvelle, nommé par lui archevêque-primat de Malines, présida de 1560 à 1564 à une violente persécution. La noblesse se fit l'interprète du mécontentement public et protesta auprès de Philippe II. Elle avait à sa tête un personnage de grande famille, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, élevé aux plus hautes dignités par la faveur de Charles-Quint, riche, habile, énergique; sa naissance, sa générosité, ses manières séduisantes, lui avaient valu une grande popularité. Il avait l'âme assez haute pour se dévouer entièrement, en lui sacrifiant sa fortune et ses ambitions personnelles, à la cause qu'il défendait. Il était de ceux qu'aucun échec ne rebute et ne décourage. On l'a appelé le Taciturne (et il a gardé ce surnom dans l'histoire), non qu'il fût d'humeur sombre et sévère, mais parce qu'il savait garder un secret. Ce grand seigneur, qui penchait secrètement pour le calvinisme, mais qui ne songeait nullement à une rupture avec l'Espagne, allait être, un peu malgré lui, le chef d'une révolution, le créateur d'un nouvel État et l'ancêtre d'une dynastie. 

Deux autres personnages, le chevaleresque comte d'Egmont et le comte de Horn, de la famille française des Montmorency, étaient avec lui les membres les plus influents du Conseil de la Régente. Ce furent les premiers défenseurs de la liberté religieuse aux Pays-Bas. Il faut joindre à leurs noms ceux de Henri de Bréderode, de Louis de Nassau, frère du Taciturne, et surtout de Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde, qui a été l'un des plus actifs propagateurs de la réforme calviniste et a combattu par la plume comme par l'épée. Les nobles réussirent bien à obtenir en 1564 le rappel de Granvelle, mais, à la suite d'un voyage d'Egmont à Madrid, Philippe II, au lieu de faire droit aux doléances, ordonna des poursuites à outrance contre l'hérésie (1565). Guillaume déclara que « c'était le commencement d'une belle tragédie ». Quelques jeunes nobles prirent aussitôt l'initiative d'une protestation que rédigea Marnix : ce fut le Compromis de Bréda, qui demandait la suppression de l'Inquisition. Plus de 2000 gentilshommes y adhérèrent, et 400 d'entre eux allèrent le présenter solennellement à la Régente. Celle-ci, sans leur faire mauvais accueil, répondit de façon assez vague. Une tradition veut qu'un des membres de son Conseil ait traité de gueux les protestataires. On n'en est pas sûr : en tout cas, c'est dans un banquet qui suivit cette réception que Henri de Brederode proposa à ses amis de se parer de ce nom qu'on leur donnait par dérision et de prendre comme signes de ralliement la besace de cuir et l'écuelle de bois des mendiants. Le nom resta : Gueux de terre et Gueux de mer vont faire dès lors une rude guerre aux Espagnols jusqu'à expulsion complète. Philippe II n'ayant répondu qu'en désavouant sa soeur, les calvinistes coururent partout aux armes. Au milieu de l'effervescence générale, ils saccagèrent et dévastèrent les églises dans nombre de villes. Orange et Egmont étaient entraînés, dépassés : ils désapprouvaient ces tristes exploits « des briseurs d'images ». La Régente était impuissante à les réprimer. 

Philippe II, profondément indigné des profanations commises, envoya aux Pays-Bas le terrible duc d'Albe avec une armée. Son nom seul était un programme de gouvernement.  Albe était un soldat fanatique et impitoyable, résolu à mater les hérétiques. A son arrivée, plus de 100 000 personnes s'enfuirent et Marguerite de Parme se hâta de donner sa démission (1567). Egmont et Horn, partisans de la conciliation, avaient refusé de fuir avec le Taciturne : « Adieu, prince sans terres », lui avait dit Egmont en le quittant. - « Adieu, comte sans tête », lui avait répliqué celui-ci. Tous deux avaient dit vrai. Les biens de Guillaume furent confisqués, mais Egmont et Horn, arrêtés presque aussitôt par ordre du duc d'Albe, furent, bien que restés catholiques, décapités sur la grande place de Bruxelles. Ce furent les premières victimes.

Le duc d'Albe créa, pour poursuivre les rebelles, un Conseil des Troubles, que les habitants ont appelé le Tribunal de Sang, qui prononça par milliers les sentences de mort et de confiscation et qui fit plus de 20 000 victimes. Les Pays-Bas se couvrirent d'échafauds, de potences et de bûchers : la population était terrifiée. Guillaume d'Orange, qui s'était enfin prononcé ouvertement, pour le calvinisme, ayant pris l'offensive avec quelques troupes allemandes, Albe le battit sur les bords de l'Ems et le força à s'enfuir en France. Il rentra victorieux à Anvers et s'y fit dresser une statue de bronze où il était représenté foulant aux pieds les Pays-Bas enchaînés. II pouvait annoncer superbement à Philippe Il que la révolte était domptée. En même temps le duc écrasait d'impôts tout le pays : le terrible impôt de l'alcavala (impôt du dixième sur le produit de toutes les ventes) ruinait les commerçants, aussi bien les catholiques que les calvinistes, et provoquait un nouveau mouvement d'émigration. Partout les affaires s'arrêtaient.

Les Gueux.
Subitement une nouvelle foudroyante releva les courages : en 1572, par un hardi coup de main, une bande de 250 Gueux de mer avait enlevé la petite place de Brielle à l'embouchure de la Meuse. Aussitôt la Zélande puis la Hollande se soulèvent; le synode de Dordrecht proclame Guillaume d'Orange lieutenant du roi, dont on ne songeait pas encore à se séparer; de proche en proche le mouvement gagne les provinces du Nord. Orange reprend l'offensive, mais la Saint-Barthélemy lui ôte à ce moment tout espoir d'être secouru par la France. Mons est reprise par le duc d'Albe et cruellement traitée; Malines est abandonnée trois jours à la soldatesque espagnole; Harlem enfin, qui a dû capituler après un siège héroïque où les femmes elles-mêmes ont contribué à la défense, voit sa garnison massacrée au mépris de la capitulation signée et 1200 de ses citoyens décapités ou noyés dans le lac. Philippe II lui-même fut effrayé de tant d'horreurs; il craignit de ne plus avoir à régner que sur un désert. Une défaite navale des Espagnols sur le Zuiderzee le décida à rappeler le duc d'Albe (1573).

Il envoya à sa place don Luis de Requesens, avec des instructions plus conciliantes, mais la proclamation d'une amnistie, dont 300 personnes étaient exceptées, et l'abolition du Conseil des Troubles ne suffirent pas à rétablir la paix. La guerre continua dans le Nord, où Louis de Nassau fut tué et où Leyde résista victorieusement, et en Zélande, où Requesens mourut bientôt. Leyde, dégagée par la flotte des Gueux de mer, eut à choisir, en récompense de sa belle défense, entre une exemption d'impôts et une université calviniste. Elle choisit l'université, qui fut installée en pleine guerre et devint bientôt une des plus célèbres de l'Europe (1575). Pendant l'intérim entre la mort de Requesens et l'arrivée de son successeur, don Juan d'Autriche, un rapprochement se fit entre les provinces du Sud restées catholiques et celles du Nord. Une véritable constitution fut rédigée : la Pacification de Gand faisait des Pays-Bas une sorte d'État autonome, où chaque province garderait son administration particulière et où régnerait la liberté de conscience; une amnistie générale était promise; catholiques et protestants devaient s'allier pour éloigner les soldats espagnols (8 novembre 1576). Mais ces troupes qu'on voulait licencier résistèrent et recommencèrent leurs ravages. La belle ville d'Anvers, tombée entre leurs mains, fut abominablement saccagée 8000 personnes furent égorgées, les églises et les riches maisons pillées, une partie de la ville dévorée par l'incendie. Les catholiques, exaspérés, étaient prêts à faire cause commune avec Guillaume d'Orange.

Philippe II avait compté, pour arranger les choses, sur le prestige personnel de son frère don Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante (L'Empire ottoman au XVIe siècle). Celui-ci ne put empêcher le prince d'Orange, nommé gouverneur de Brabant et de Flandre, de faire à Bruxelles une entrée triomphale. Il recommença la guerre et fut victorieux à Gembloux (1577), mais il ne put reprendre Bruxelles. Il ne sut pas non plus profiter des divisions qui recommençaient entre calvinistes et catholiques et auxquelles le prince d'Orange essaya vainement de mettre fin par son admirable projet de « Paix de Religion », qui lui fait le plus grand honneur. Des deux parts cette pensée de tolérance fut repoussée. La situation était des plus troubles quand don Juan mourut, tout à fait découragé (1578).

Alexandre Farnèse et Maurice de Nassau.
Le successeur de don Juan, Alexandre Farnèse, le fils de Marguerite de Parme, était un homme d'État et un général de premier ordre. Il sut exploiter habilement les divisions de ses adversaires et rattacher fortement à l'Espagne les provinces du sud, qui venaient de se grouper par l'Union d'Arras. Celles du nord, Hollande, Zélande, Gueldre, Utrecht, Groningue, Over-Yssel et Frise, formèrent par l'Union d'Utrecht un véritable État séparé, où, chaque province conservant son autonomie, les questions communes seraient réglées par des États Généraux. Un stathouder aurait le pouvoir exécutif et la direction des forces de terre et de mer (1579). Guillaume d'Orange fut nommé stathouder et son autorité imposa l'union aux provinces. Un nouvel État était né, mais ce ne fut qu'un peu plus tard, quand Philippe II eut mis à prix la tête du prince d'Orange, que les États Généraux rompirent ouvertement avec lui, prononcèrent sa déchéance et proclamèrent l'indépendance de la République des sept « Provinces Unies » (1581).

Guillaume essaya d'opposer à Farnèse le duc d'Anjou, frère de Henri III, auquel il offrit, pour avoir l'alliance de la France, la souveraineté des Pays-Bas. Celui-ci ne sut pas se rendre populaire; après quelques succès, il se compromit par une sorte de coup d'État catholique à Anvers et dut rentrer en France (1584). A ce moment, Guillaume d'Orange, le libérateur, le père de la patrie, après avoir échappé à huit tentatives d'assassinat ourdies contre lui par l'Espagne et par les jésuites, tombait à Delft sous les coups d'un fanatique, Balthazar Gérard, qu'il avait admis dans sa familiarité. Farnèse profita de ce crime pour poursuivre ses succès : il avait repris les places de la Flandre et du Brabant, était rentré à Bruxelles. Enfin, après un siège de quatorze mois, il s'empara d'Anvers, où Marnix avait fait une admirable défense. Les Gueux de mer fermèrent aussitôt l'Escaut, et les ports de Hollande héritèrent du commerce d'Anvers, dont la prospérité fut ruinée pour deux siècles, mais les provinces du Sud restaient à l'Espagne (1585).

Celles du Nord traversèrent encore une période de crise où leur indépendance courut de sérieux dangers. Elles voulurent se donner d'abord à Henri III, qui refusa, puis à Élisabeth Ire, qui leur envoya son favori Leicester; celui-ci échoua complètement. Elles se décidèrent enfin à confier le stathoudérat au second fils du Taciturne, Maurice de Nassau, qui se trouva être aussi un très habile homme de guerre. Celui-ci arrêta les succès de Farnèse, que Philippe II, du reste, détournait de sa tâche aux Pays-Bas pour le faire coopérer à ses entreprises contre l'Angleterre et contre la France. La mort de Farnèse délivra bientôt les Provinces Unies de leur plus redoutable ennemi, et leur alliance avec la France, où Henri IV avait enfin conquis son trône, assura leur existence. Toutefois le nouvel État faillit encore porter la peine de ses divisions. Il s'y était formé un parti républicain et bourgeois, favorable à la paix, hostile au parti militaire qui aurait désiré une dictature héréditaire aux mains de la maison d'Orange. Philippe II, après la paix de Vervins, avait transmis les Pays-Bas à sa fille Isabelle-Claire-Eugénie qu'il maria à son cousin, l'archiduc Albert d'Autriche

Philippe II mourut sur ces entrefaites (1598), mais l'infante et son mari reprirent la guerre. Maurice de Nassau remporta une grande victoire à Nieuport, mais l'archiduc s'empara d'Ostende après un siège de trois ans, où il sacrifia 8000 hommes. Maurice, cependant, reprenait l'offensive; les Hollandais, maîtres de la mer, commençaient à enlever les colonies espagnoles et portugaises. Henri IV s'entremit : sa médiation aboutit en 1609 à la conclusion d'une trêve de douze ans, dont les deux partis avaient un égal besoin. L'Espagne reconnaissait implicitement l'indépendance des Provinces Unies. Ainsi cette longue guerre, provoquée par l'intolérance de Phlippe II, aboutissait à la création, aux dépens de l'Espagne, d'une république protestante, déjà riche et puissante, qui, au cours même de la lutte, avait commencé à accaparer le commerce des mers et des colonies. Les provinces du Sud, que leur attachement au catholicisme avait fait rester aux mains de l'Espagne, étaient dépeuplées et ruinées. Un peuple, résolu à défendre sa liberté religieuse et son indépendance, avait tenu en échec pendant plus de quarante ans la monarchie espagnole et lui avait enlevé sept de ses plus riches provinces. C'est à cette constatation d'impuissance dans ses propres États qu'avait abouti la politique de Philippe II.
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Portrait de Philippe II.
"Philippe II, d'Espagne et des Indes, etc., roi catholique"
(Portrait dû à D. Custos).

Politique de Philippe II en Europe.
Philippe II avait été amené, au cours de son règne, par ses sentiments personnels, par la logique même des circonstances, par l'entraînement de ses premiers succès, à se poser en adversaire résolu du protestantismeen Europe. L'idée de la suprématie universelle lui vint avec celle de l'extermination de la Réforme et elles furent inséparables dans son esprit. Aussi, à partir de 1580, on le voit agir en Europe comme chef de la chrétienté et protecteur, parfois hautain et redouté, des papes. Il allait être conduit ainsi à intervenir dans les affaires intérieures des pays voisins qu'il espéra dominer ou soumettre. Ce rôle lui valut encore d'amers déboires. Dans le Nord, il chercha à s'entendre avec les rois de Suède et de Pologne en vue d'un partage du Danemark, mais le roi de Suède Jean III, à la suite d'un nouveau mariage avec une princesse protestante, renonça à l'alliance espagnole et le projet fut abandonné.

Philippe II et l'Angleterre.
De toutes ses entreprises, celle pour laquelle il fit l'effort le plus formidable fut son expédition contre l'Angleterre : aucune n'échoua plus piteusement.

L'expédition contre l'Angleterre eut d'abord pour cause le fanatisme religieux de Philippe Il. Élisabeth, soutenait les Huguenots de France, faisait passer des secours à ceux des Pays-Bas; elle apparaissait en Europe comme la protectrice du protestantisme, et, de fait était elle-même le plus puissant des souverains protestants. Par ailleurs, la reine d'Angleterre tenait captive depuis près de dix-neuf ans sa cousine, la catholique Marie Stuart, reine d'Écosse. Philippe II, qui lui était le plus puissant des souverains catholiques, se fit le champion de cette dernière. Or, eEn 1587, Elisabeth, sous prétexte que Marie Stuart complotait contre elle, la faisait décapiter. Le supplice de Marie Stuart, considérée par les Catholiques comme une martyre du fanatisme protestant, fut un nouveau prétexte de guerre pour Philippe II.
 
Mais la guerre eut en outre des causes politiques et économiques. Elisabeth, on l'a dit, fournissait ouvertement des secours aux insurgés des Pays-Bas. Enfin la marine anglaise commençait à se développer. Comme les Espagnols ne permettaient pas aux navires étrangers de venir commercer dans leurs colonies, les marins anglais se livraient à la piraterie, ils faisaient la traite esclavagiste dans les colonies espagnoles, arrêtaient au passage les galions d'Amérique, venaient même s'attaquer aux ports espagnols.

En 1588, Philippe, pour en finir avec l'Angleterre protestante et y et rétablir le catholicisme, prépara la plus colossale expédition que l'on eût vue depuis les Croisades. Le 22 juillet 1588 une flotte de 135 navires, armés de plus de deux mille canons, montés par 16 000 marins, et transportant une seconde armée de 20 000 soldats, partit sous le commandement du duc de Medina Sidona. Elle devait aller chercher en Flandre, pour la transporter en Angleterre, l'armée de 30 000 hommes commandée par Alexandre Farnèse.  Il semblait que rien ne pût résister à de pareilles forces. Aussi appela-t-on l'expédition à son départ l' «-Invincible Armada », c'est-à-dire la flotte invincible. 

Élisabeth n'avait pas vu venir le danger; elle n'avait rien préparé pour la défense du pays. Le patriotisme national suppléa à tout, fournit des marins, de petits vaisseaux; des troupes furent réunies au camp de Tilbury, près Londres, où la reine vint elle-même enflammer les courages. L'amiral Howard avait le commandement suprême de la flotte. Ses vaisseaux légers, commandés par d'héroïques corsaires, comme Francis Drake et Frobisher, assaillirent dans la Manche les lourds vaisseaux espagnols. La tempête fit le reste. 

L'Invincible Armada fut assaillie par les mauvais temps. Dans la mer de la Manche, les  lourds navires qui la composaient furent être harcelés par les légers navires des Anglais. Des brûlots, c'est-à-dire des bateaux chargés de matières enflammées, lancés par l'ennemi au milieu de la flotte, y jetèrent l'épouvante et provoquèrent une véritable déroute. Les vents poussèrent les fugitifs dans la mer du Nord.

Le duc de Médina Sidonia, pour échapper à une destruction complète, dut faire le tour des îles Britanniques avec les débris de sa flotte; il perdit encore, dans les dangereux parages des Orcades, une cinquantaine de vaisseaux. Il en ramena à peine cinquante, avec une dizaine de mille hommes. Plus de vingt mille hommes avaient péri. Pas un soldat espagnol n'avait mis le pied sur le sol de l'Angleterre (juillet 1588).

La marine espagnole étai ruinée, les côtes livrées sans défense aux insultes anglaises. En 1596, une flotte anglaise, commandée par Drake,  vint prendre Cadix, piller et brûler la ville, et elle emporta un immense butin. Philippe II ne put tirer aucune vengeance de toutes ces attaques; il ne réussit même pas à provoquer un soulèvement dans l'Irlande catholique et il perdit encore une escadre dans cette entreprise.

Philippe II et la France.
Philippe II espérait du moins trouver en France une compensation à tous ces échecs. Il cherchait, à la faveur des troubles religieux, à y établir solidement son influence, comptant bien exploiter ces troubles à son profit. Catherine de Médicis, dont il était le gendre, recherchait souvent son appui; parfois aussi elle lui suscitait des embarras : le gouvernement français favorisait des agressions contre les colonies espagnoles ou montrait des sympathies pour les révoltés des Pays-Bas. La Saint -Barthélemy même, à laquelle il avait applaudi, ne modifia pas la politique française qui restait en somme anti-espagnole. Alors Philippe II se tourna du côté de la Ligue, qu'il soutint de ses subsides, et encouragea les entreprises de Henri de Guise contre Henri III. Sous couleur de défendre l'intérêt de la religion, il rêva de dominer la France, d'en faire une dépendance espagnole ou de la donner à sa fille. La mort du duc d'Alençon, qui faisait du protestant Henri de Navarre l'héritier légitime du trône, encouragea d'abord ses ambitions; celle de Henri III lui fit croire le succès prochain. Ses agents entretenaient la guerre civile et l'exaltation fanatique du peuple de Paris; celui-ci acclamait les Espagnols comme des protecteurs, accueillait même avec joie une garnison espagnole. Philippe pensa qu'il lui serait aisé de faire élire sa fille ou de faire donner la couronne à l'archiduc qu'il lui aurait choisi pour mari. Les États Généraux de 1593 le détrompèrent : ses prétentions provoquèrent une révolte du sentiment national; les Politiques, la Satire Ménippée, la conversion de Henri IV achevèrent la déroute des projets espagnols. Philippe II essaya en vain de continuer la lutte; battu à Fontaine-Française, il traita à Vervins en 1598 et renonça à la France.

Ainsi partout il avait échoué : le règne se terminait par un effondrement général de la puissance espagnole. Sans doute l'Espagne était grande encore : elle était encore à la tête des nations catholiques et elle était sur le point d'exercer en Europe une véritable primauté littéraire et artistique, qui a été comme un prolongement brillant de sa prépondérance politique, mais l'heure des hautes ambitions était passée pour elle. L'or d'Amérique et le fanatisme religieux avaient fait leur oeuvre. La nation espagnole s'était déshabituée du travail et elle avait usé toutes ses ressources à une impossible croisade. L'expulsion des Maures avait ruiné l'Espagne; elle se dépeuplait; une grande partie du pays était en friche, il n'y avait plus de commerce ni d'industrie; une armée de moines parasites vivait oisive aux dépens de cette nation qui commençait à mourir de faim. Pour subvenir à ses folles entreprises, Philippe Il avait épuisé tous les expédients financiers; depuis le début de son règne, ce roi, qui avait eu à sa disposition les trésors d'Amérique, se débattait dans des embarras pécuniaires : il dut faire des emprunts forcés, écraser son peuple d'impôts, contracter des engagements ruineux, sans pouvoir éviter la banqueroute finale. L'Espagne cependant ne lui tenait pas rancune de tant de misères; elle se drapait dans sa pauvreté, reconnaissante à son roi de la grandeur qu'il avait rêvée pour elle, du zèle qu'il avait déployé contre l'hérésie. Philippe II, malgré ses échecs, resta jusqu'à son dernier jour inébranlable dans sa foi au triomphe final du catholicisme, mais plein d'angoisses sur son oeuvre propre et d'inquiétudes pour l'avenir. Sa fin fut triste; une répugnante maladie, qui l'inonda de vermine, lui fit endurer de vives souffrances; il les supporta avec résignation et mourut en recommandant à son fils la guerre contre les infidèles et la paix avec la France (1598).

La Renaissance en Espagne : el Siglo de Oro

Ainsi se termina le XVIe siècle, qui en Espagne avait pris le nom de Siècle d'Or (Siglo de Oro). Depuis Charles-Quint, le pays, parvenu à son apogée politique, avait connu un grand florissement artistique et intellectuel. De fait, l'orgueilleuse Espagne de Charles-Quint et de Philippe II, souvent mêlée aux affaires italiennes, a dû à la Renaissance un art brillant et riche, un peu clinquant, qui convenait à ses goûts fastueux et à ses conceptions grandioses, digne image aussi de sa richesse peu solide. Cet art a été le produit d'un mélange d'éléments italiens avec les formes gothiques et les fantaisies de l'art mauresque; aussi il est d'une grande variété décorative, exubérant, fouillé, dentelé. On lui a donné un nom particulier: c'est le style plateresque (du mot plata = argent), ainsi nommé parce qu'il emprunte tous ses motifs d'ornementation à l'orfèvrerie. Dans les édifices du temps, à Salamanque, à Burgos, à Séville, les ordres grecs sont mariés aux pinacles gothiques; la décoration est partout d'une abondance fastueuse. Berruguete (1480-1561), le plus grand artiste espagnol de ce temps, peintre, sculpteur et architecte, éleva pour Charles-Quint le palais de Grenade et l'Alcazar de Tolède. En sculpture, les tombeaux de Ferdinand et d'Isabelle, de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, dans la cathédrale de Grenade, sont les plus riches spécimens de cet art surchargé et prodigue. Philippe II s'écarta du style national quand il fit construire, dans une solitude voisine de Madrid, le grandiose, mais austère et monotone palais de l'Escurial, aux lignes sévères, auquel il donna la forme d'un gril, instrument du supplice de saint Laurent, parce qu'il avait remporté sa victoire de Saint-Quentin le jour de la fête de ce saint.
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L'Escurial.

Dans la peinture, l'Espagne subit à la fois l'influence de la Flandre et de l'Italie. Elle n'a guère, au XVIe  siècle, qu'un seul peintre de très grande valeur, Navarrete, surnommé el Mudo ( = le Sourd-muet), qui fut un disciple de Titien. Il commence la gloire de l'école de Séville. Mais c'est un peu plus tard, quand déjà aura commencé la décadence politique, que l'art et la littérature s'épanouiront en Espagne et jetteront leur brillant éclat avant le déclin final. En littérature, c'est tout à fait à la fin du siècle que l'Espagne ruinée et chancelante de Philippe II trouvera son peintre inimitable, Michel Cervantès, l'immortel auteur du Don Quichotte, et l'on doit aussi nommer Lope de Vega. L'époque est encore celle de fondations des universités de Salamanque et d'Alcala de Henares. Mais le règne de Philippe II avait été marqué par la ruine des derniers vestiges de liberté, par un appauvrissement de plus en plus grand du pays, par une exagération de l'intolérance et un redoublement des fureurs de l'Inquisition. Des tragédies domestiques, épouvantables comme la condamnation à mort de son fils don Carlos, et peut-être l'empoisonnement de sa femme Isabelle de Valois et de son frère Juan d'Autriche, assombrissent l'histoire de ce règne despotique qui, pour l'Espagne se termina en naufrage. (G. Pawlowski / HUP).



Bartolomé Bennassar, Bernard Vincent, Le temps de l'Espagne : XVIe-XVIIe siècles,  Hachette , 2010.
201270557X
L'Espagne du long Siècle d'or a su construire un empire improbable, multiple et éclaté, sur lequel "le Soleil ne se couchait pas". Un grand dessein politique s'est formé, qu'une dynastie chanceuse et avisée a pu conduire grâce au dynamisme d'un peuple. En dépit de grandes distances et disparités, la monarchie hispanique a établi et maintenu une maîtrise que les puissances rivales (France, Angleterre, Empire ottoman et plus tard Pays-Bas) ont longtemps dû admettre. En deux siècles, les Habsbourg d'Espagne, de Charles Quint à Philippe IV, ont réalisé un double modèle, politique et culturel, dont Bartolomé Bennassar et Bernard Vincent soulignent l'originalité, l'ingéniosité et la force. (couv.).
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