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Les langues ryūkyū
Les langues ryūkyū (okinawaïen, amami, miyako, yaeyama et yonaguni, notamment) constituent un sous-groupe de la famille des langues japoniques, parlées traditionnellement dans l'archipel Ryūkyū, qui s'étend du sud-ouest du Japon, de l'île d'Okinawa jusqu'aux îles Amami et Sakishima. Bien qu'elles partagent une origine commune avec le japonais (le proto-japonique), elles ne sont pas mutuellement intelligibles avec celui-ci ni toujours entre elles. Leur grammaire présente un ensemble de traits typologiques cohérents, tout en montrant une variation interne notable selon les îles et les groupes dialectaux. Le proto-japonique aurait commencé à se scinder vers le premier millénaire ap. JC, probablement lors de la migration vers les îles Ryūkyū.

Le déclin des langues ryūkyū a commencé au XIXe siècle avec l'annexion du royaume Ryūkyū par le Japon en 1879, et s'est accéléré durant le XXe siècle à travers des politiques linguistiques centralisatrices. L'enseignement obligatoire en japonais, la stigmatisation des langues locales, et plus tard la Seconde Guerre mondiale, notamment la bataille d'Okinawa, ont profondément affecté leur transmission intergénérationnelle. Aujourd'hui, la majorité des locuteurs sont âgés, et les jeunes générations parlent presque exclusivement le japonais. L'Unesco les classe toutes comme gravement en danger ou en voie de disparition.

Depuis les années 1990, toutefois, un mouvement de revitalisation linguistique s'est développé, en particulier à Okinawa. Des initiatives locales encouragent l'enseignement du shuri-naha (un dialecte okinawaïen) dans certaines écoles, des émissions de radio ou de télévision sont produites en langue ryÅ«kyÅ«, et des dictionnaires, grammaires et matériaux pédagogiques sont publiés. Des artistes, notamment des chanteurs de musique traditionnelle (comme le genre shima-uta), utilisent ces langues dans leurs oeuvres, contribuant à leur visibilité culturelle. Cependant, la normalisation et l'usage quotidien restent des défis majeurs. Le statut politique et identitaire des langues ryÅ«kyÅ« est étroitement lié à la question de l'identité ryÅ«kyÅ«enne elle-même. 

Les langues ryūkyū conservent souvent des traits archaïques du proto-japonique que le japonais moderne a perdus. Par exemple, elles maintiennent des distinctions de voyelles que le japonais a neutralisées, comme entre /e/ et /i/, ou /o/ et /u/, selon les variétés. Certaines langues, comme le miyako, possèdent même des consonnes consonantiques non attestées en japonais standard, telles que des fricatives glottales ou des consonnes nasales syllabiques. Le système prosodique, incluant l'accent tonal, varie aussi considérablement d'une île à l'autre, allant de systèmes simples à des schémas tonals complexes.

Bien que de nombreux mots soient partagés avec le japonais, les langues ryūkyū possèdent un fonds propre, notamment dans le vocabulaire lié à la nature, à la pêche, à l'agriculture et aux pratiques rituelles locales. De plus, certaines ont intégré des emprunts lexicaux issus du chinois, du coréen, ou même de langues austronésiennes, témoignant des échanges historiques intenses entre les îles Ryūkyū et leurs voisins.

La grammaire des langues ryūkyū.
Grammaticalement, les langues ryūkyū partagent avec le japonais une structure de phrase de type SOV (sujet-objet-verbe) et une morphologie agglutinante. Les relations syntaxiques sont principalement indiquées par des particules postposées qui marquent la fonction grammaticale des syntagmes nominaux. Les particules de sujet et de thème varient selon les langues et les variétés, certaines conservant des oppositions anciennes aujourd'hui perdues en japonais standard. La distinction entre sujet grammatical et thème discursif est généralement marquée, mais son importance dépend du contexte pragmatique et du registre.

Les noms ne présentent pas de flexion pour le genre ni, en règle générale, pour le nombre. La pluralité peut être exprimée par des suffixes optionnels, souvent à valeur collective ou emphatique, ou par des moyens lexicaux et contextuels. La possession est exprimée soit par juxtaposition, soit par des constructions utilisant des particules génitives apparentées à *nu ou *no, avec parfois une distinction entre possession inaliénable et aliénable, plus marquée que dans le japonais moderne.

Les pronoms personnels montrent une grande richesse morphologique et sociolinguistique. Ils varient selon la personne, le nombre, l'inclusivité dans la première personne du pluriel, et parfois selon le degré de politesse ou de familiarité. Certaines langues ryūkyū conservent des formes pronominales archaïques qui éclairent l'histoire du proto-japonique. L'omission du pronom sujet est fréquente lorsque le référent est inférable du contexte.

Le système verbal est fondamentalement agglutinant. Les verbes ne s'accordent pas avec le sujet en personne ou en nombre, mais se fléchissent pour exprimer le temps, l'aspect, la modalité, la polarité et, dans certains cas, la voix. La distinction entre formes conclusive et attributive, héritée du japonais ancien, est parfois encore active ou partiellement fossilisée. Les langues ryūkyū présentent souvent des oppositions aspectuelles fines, notamment entre accompli, inaccompli, progressif et résultatif.

Le temps grammatical oppose généralement passé et non-passé, ce dernier couvrant à la fois le présent et le futur. Les marques de passé varient phonologiquement selon les classes verbales et peuvent montrer des alternances morphophonologiques complexes. La négation est exprimée par des suffixes verbaux ou des auxiliaires postverbaux, parfois distincts selon le temps ou l'aspect, et diffère sensiblement des stratégies négatives du japonais standard.

Les adjectifs se divisent, comme en japonais, en adjectifs verbaux et adjectifs nominaux, bien que la répartition et la morphologie diffèrent selon les langues. Les adjectifs verbaux se conjuguent de manière analogue aux verbes pour le temps et la polarité, tandis que les adjectifs nominaux requièrent souvent une copule. Les comparatifs et superlatifs sont exprimés par des constructions syntaxiques plutôt que par une flexion dédiée.

La copule présente une variation importante et joue un rôle central dans les phrases équatives, existentielles et attributives. Les formes existentielles distinguent fréquemment les référents animés et inanimés, avec des verbes différents, distinction largement partagée avec le japonais mais parfois réalisée par des formes lexicalement distinctes plus anciennes.

La subordination s'effectue principalement par des formes verbales non finies, des nominalisations et des particules de liaison. Les propositions relatives précèdent le nom qu'elles modifient et ne comportent pas de pronom relatif explicite. La coordination peut être asyndétique ou marquée par des particules spécifiques indiquant l'addition, l'alternative ou la conséquence.

On ajoutera que la grammaire des langues ryÅ«kyÅ« est étroitement liée à des facteurs pragmatiques et discursifs, tels que la focalisation, la topicalisation et la gestion de l'information donnée ou nouvelle. Ces langues manifestent un fort ancrage contextuel, où de nombreux éléments grammaticaux peuvent être omis ou sous-spécifiés lorsque le contexte communicatif le permet. 

Classification interne des langues ryūkyū.
Les langues ryÅ«kyÅ« forment un continuum dialectal au sein de la famille japonique, et leur classification interne fait encore l'objet de débats parmi les linguistes, en raison notamment des différences subtiles entre variétés voisines et de la fragmentation géographique de l'archipel. Néanmoins, un consensus émerge autour d'une division fondamentale en deux grands groupes : les langues ryÅ«kyÅ« du Nord (ou amami) et les langues ryÅ«kyÅ« du Sud, elles-mêmes subdivisées en plusieurs sous-groupes distincts. 

Le groupe septentrional englobe les langues parlées dans les îles Amami, situées entre Kyūshū et Okinawa. Il comprend typiquement cinq à six variétés principales : le kikai, parlé sur l'île éponyme; le tokunoshima, avec plusieurs sous-variétés locales souvent mutuellement peu intelligibles; l'okinoerabu, qui se divise lui-même en un dialecte nord et un dialecte sud; l'amami-oshima, la variété la plus documentée du nord, elle-même subdivisée en un parler septentrional (yui-n orthographe parfois utilisée) et un parler méridional (naze), avec des différences notables en phonologie et vocabulaire; et enfin le yoron, parfois rapproché du groupe central d'Okinawa en raison de certains traits partagés, bien qu'il soit géographiquement et historiquement lié aux Amami. Certains linguistes incluent aussi le kikai dans une branche séparée en raison de ses traits archaïques, tandis que d'autres soulignent les affinités entre le tokunoshima et l'okinoerabu, parlées sur des îles adjacentes.

Le groupe méridional est plus vaste et plus hétérogène, et se subdivise communément en trois sous-groupes : le groupe d'Okinawa proprement dit (ou okinawa central), le groupe miyako et le groupe yaeyama. 

• Le groupe d'Okinawa inclut principalement le shuri-naha, ancienne langue de la cour du royaume Ryūkyū, qui servait de koinè dans les échanges administratifs et culturels, ainsi que d'autres variétés parlées sur l'île d'Okinawa, comme le kunigami au nord, parfois considéré comme suffisamment distinct pour constituer une branche à part entière. Le kunigami, en effet, conserve des archaïsmes phonologiques absents du shuri-naha et montre des structures syntaxiques particulières, ce qui amène certains chercheurs à le classer comme une langue séparée au sein du sous-groupe okinawa.

• Le groupe miyako regroupe les langues parlées dans l'archipel de Miyako, telles que le miyako (ou hirara) sur l'île principale, l'irabu, le tarama et le kurima. Ces variétés se distinguent fortement du reste des langues ryūkyū par des innovations phonologiques marquées : par exemple, le miyako possède un système de voyelles réduit (parfois seulement trois voyelles phonémiques), des consonnes fricatives glottales notées /h/ ou /ɦ/, et même des syllabes nasales pleines (comme /n̩/ ou /m̩/) qui peuvent constituer des mots entiers, une caractéristique extrêmement rare parmi les langues japoniques. Ces traits rendent le miyako largement inintelligible pour les autres locuteurs ryūkyū.

• Le groupe yaeyama, enfin, couvre les îles les plus méridionales de l'archipel, proches de Taïwan. Il comprend notamment l'ishigaki, le taketomi, l'irabu (à ne pas confondre avec l'irabu du groupe miyako), l'hatoma, et le yonaguni. Cette dernière variété, parlée sur l'île de Yonaguni, est souvent considérée comme la plus divergente de toutes les langues ryūkyū. Elle présente des traits phonologiques uniques, comme la préservation de la consonne /p/ à l'initiale de mot (perdue dans le japonais moderne et la plupart des langues ryūkyū), un système tonal complexe à trois ou quatre niveaux selon les analyses, et un lexique contenant des racines non attestées ailleurs. La distance linguistique entre le yonaguni et le japonais standard est si grande que leur intelligibilité mutuelle est pratiquement inexistante.

Outre ces divisions principales, certaines classifications intègrent le yoron (parlé sur l'île de Yoron, entre Amami et Okinawa) de manière ambivalente : bien que géographiquement proche des Amami, il partage plusieurs innovations avec le kunigami et le shuri-naha, ce qui amène certains chercheurs à le rattacher au groupe d'Okinawa, tandis que d'autres le placent comme une transition entre les deux grands groupes. De même, la position exacte du kikai, on l'a dit, reste discutée : certains traits le rapprochent du proto-ryūkyū, ce qui suggère qu'il pourrait représenter une branche très ancienne, voire un troisième groupe à part entière, bien que cette hypothèse ne soit pas majoritairement adoptée.
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