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| Enrique
Domingo Dussel Ambrosini est un philosophe
le 24 décembre 1934 à La Paz, dans la province de Mendoza, en Argentine,
au sein d'une famille d'immigrés allemand et italien, et mort à Mexico
le 5 novembre 2023. Fondateur de la philosophie de la libération, il a
laissé une oeuvre immense, où la philosophie, l'histoire, la théologie
et l'éthique se conjuguent pour penser depuis les opprimés et les périphéries.
Dussel grandit dans un village de la Pampa, imprégné des valeurs du catholicisme social qui marquent profondément sa sensibilité initiale. De 1953 à 1957, il entreprend des études de philosophie à la Faculté de philosophie de l'Université nationale de Cuyo, où il se distingue rapidement par son engagement militant . En 1954, il participe à la fondation de la Fédération universitaire de l'Ouest et se retrouve incarcéré avec d'autres dirigeants étudiants pour avoir lutté contre le régime de Juan Perón. Sa soif de connaissance le conduit ensuite en Europe : grâce à une bourse, il part étudier à l'Université complutense de Madrid, où il obtient son doctorat en philosophie en 1959 avec une thèse sur la problématique du bien commun, des Présocratiques à Kelsen. Une période décisive survient lorsqu'il voyage au Proche-Orient : au Liban, en Syrie, puis en Israël. À Nazareth, il fait la rencontre du théologien catholique français Paul Gauthier, qui s'est lancé dans un projet de construction d'une cité ouvrière pour accueillir les populations palestiniennes les plus démunies. Cette expérience directe avec la pauvreté et l'exclusion le bouleverse profondément : il travaille alors comme charpentier pendant deux ans, de 1959 à 1961, dans une coopérative arabe, et prend pleinement conscience de la situation des opprimés latino-américains. À la même époque, il apprend l'hébreu et se plonge dans la lecture des grands philosophes judéo-allemands comme Hermann Cohen, Martin Buber et surtout Franz Rosenzweig. De 1961 à 1965, Dussel vit à Paris, où il suit les cours de Paul Ricoeur à La Sorbonne, étudie Husserl, Merleau-Ponty et Sartre, et obtient un diplôme en sciences de la religion à l'Institut catholique de Paris. En 1967, il achève un doctorat d'histoire à La Sorbonne sous la direction de Robert Ricard, consacré à l'épiscopat latino-américain et à la défense de l'Indien entre 1504 et 1620. Cette recherche historique le met sur la piste de Bartolomé de las Casas, l'évêque du Chiapas qui formula dès 1514 la première critique théologico-philosophique de la domination coloniale; Dussel y voit la première véritable critique de la modernité, bien avant Descartes. De retour en Argentine en 1967, il devient professeur titulaire de la chaire d'éthique à l'Université nationale de Cuyo et s'engage pleinement dans les débats intellectuels et politiques de l'époque. Il lit et discute la théorie de la dépendance, la sociologie de la libération d'Orlando Fals Borda, ainsi que les réflexions de Leopoldo Zea sur la philosophie latino-américaine. C'est à cette époque qu'il élabore une éthique ontologique de la libération, d'abord influencée par Martin Heidegger, jusqu'à sa découverte fondamentale en 1970 de l'oeuvre d'Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, que lui fait connaître le philosophe Juan Carlos Scannone. La pensée lévinassienne de l'altérité radicale, de l'extériorité et du visage de l'autre, le conduit à rompre avec sa période heideggerienne et à fonder, avec d'autres penseurs comme Rodolfo Kusch et Arturo Roig, le courant de la philosophie de la libération. Entre 1970 et 1974, il voyage à travers l'Amérique latine, dialogue avec les fondateurs de ce mouvement et développe sa propre méthode philosophique qu'il nomme l'analectique ou dialectique positive, une manière de penser qui va au-delà de la totalité pour accueillir l'altérité de l'opprimé. Mais son engagement politique le place en danger : intellectuel résolument opposé à l'extrême droite péroniste, il est visé par des menaces et des attentats. Le 2 octobre 1973, une bombe détruit son domicile familial . En mars 1975, il est renvoyé de l'Université nationale de Cuyo, et contraint de s'exiler en août de la même année au Mexique, alors que la guerre sale commence en Argentine. Accueilli au Mexique, il devient professeur à l'Université autonome métropolitaine dès 1975, puis à l'Université nationale autonome de Mexico (UNAM), où il fera toute sa carrière et dont il deviendra même recteur par intérim entre 2013 et 2014. C'est dans ce pays qu'il écrit son ouvrage le plus célèbre, Philosophie de la libération, publié en 1977, qui le fait reconnaître internationalement comme l'un des penseurs critiques majeurs de son temps. Parallèlement, il entreprend une relecture intégrale et chronologique de l'oeuvre de Karl Marx à partir de la MEGA (l'édition complète des écrits de Marx et Engels), travail monumental qui donne naissance à quatre ouvrages dont La production théorique de Marx et El último Marx. Au fil des décennies, Enrique Dussel dialogue avec les plus grands philosophes contemporains : Karl-Otto Apel, Jürgen Habermas, Gianni Vattimo, Richard Rorty, et bien sûr Emmanuel Levinas et Paul Ricoeur. Il élabore une vaste Éthique de la libération à l'ère de la mondialisation et de l'exclusion (1998), fondée sur quatre principes (matériel, formel, de faisabilité et critique) ce dernier l'obligeant à toujours partir du point de vue des victimes du système. Il développe ensuite une politique de la libération en trois tomes, résumée dans ses Vingt thèses de politique (2006). Il s'engage également dans la formation politique des militants du parti MORENA d'Andrés Manuel López Obrador, contribuant à la vie publique mexicainne. Sa critique de la modernité est radicale : il montre que celle-ci ne commence pas avec Descartes, mais avec la conquête de l'Amérique en 1492, lorsque l'Europe se pose en centre du monde et transforme le reste de la planète en périphérie, en dominant et en occultant l'autre. Il développe ainsi la notion de transmodernité, un horizon utopique qui dépasse à la fois la modernité eurocentrée et la postmodernité, pour faire advenir une civilisation mondiale pluriverselle où toutes les cultures se respectent dans leur égalité. Figure pionnière du tournant décolonial, il inspire durablement le groupe Modernité/Colonialité. Reconnu par de nombreux doctorats honoris causa et distinctions académiques, auteur de plus de soixante-dix livres et de quatre cents articles traduits en plusieurs langues, Enrique Dussel s'éteint à Mexico en 2023, à l'âge de 88 ans. |
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