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Nippur

Nippur est une ancienne ville située au coeur de la plaine alluviale de la basse Mésopotamie, à environ cent soixante kilomètres au sud-est de l'actuelle Bagdad et à une trentaine de kilomètres au nord-est de la ville moderne de Diwaniya. Le site, aujourd'hui connu sous le nom de Nuffar ou Tell Nuffar, s'étend sur une superficie considérable, dépassant les cent cinquante hectares, et se distingue par sa topographie complexe de tells et de dépressions résultant de millénaires d'occupation continue. Nippur ne fut jamais le centre d'un empire ni la capitale d'une dynastie conquérante, mais son rôle religieux et intellectuel lui conféra une autorité morale et culturelle sans équivalent pendant plus de trois mille ans.

La ville apparaît dans les textes les plus anciens de la Mésopotamie, dès la fin du IVe millénaire avant notre ère, et son histoire se confond avec celle de la civilisation sumérienne elle-même. Nippur était la demeure d'Enlil, le dieu suprême du panthéon sumérien, maître de l'air, des tempêtes et du destin, qui détenait la légitimité royale et pouvait l'accorder ou la retirer aux souverains des autres cités. Le temple principal d'Enlil, appelé l'Ekur, la "Maison-Montagne", s'élevait au centre de la ville sur une plateforme monumentale et constituait le sanctuaire le plus vénéré de toute la Mésopotamie. Les rois de Lagash, d'Ur, d'Isin, de Larsa, de Babylone et d'Assyrie, quelle que fût leur puissance militaire, venaient à Nippur pour offrir des sacrifices, restaurer les temples et recevoir l'investiture divine qui légitimait leur domination. La ville était considérée comme le centre du cosmos, le lieu où les dieux se réunissaient en assemblée pour décider des destinées des humains et des cités. Les textes mythologiques, notamment les grands récits de la création et du déluge, accordent à Nippur une prééminence théologique absolue, faisant de l'Ekur le pivot de l'ordre universel.

L'histoire politique de Nippur se caractérise par une relative autonomie et par un statut particulier d'immunité. La ville ne semble pas avoir possédé de dynastie royale propre, mais elle était gouvernée par un conseil de notables, de prêtres et d'administrateurs locaux qui géraient les immenses domaines du temple. Les rois étrangers cherchaient à s'attirer les faveurs de ce clergé puissant en exemptant la ville d'impôts, de corvées et de levées militaires. Cette situation privilégiée, attestée par des inscriptions royales et des documents administratifs, explique en partie la prospérité et la longévité de Nippur. Les archives cunéiformes retrouvées sur place, parmi les plus riches de toute la Mésopotamie, documentent la vie économique, sociale et religieuse de la ville sur une durée exceptionnellement longue, depuis l'époque des dynasties archaïques jusqu'à la période parthe, soit près de quatre mille ans.

Pendant la troisième dynastie d'Ur, au XXIe siècle avant notre ère, Nippur connut une phase de développement intense. Le roi Ur-Namma, fondateur de la dynastie, fit construire une ziggourat monumentale dédiée à Enlil, ainsi que de nombreux bâtiments administratifs et résidentiels. Les gouverneurs d'Ur résidaient à Nippur et y entretenaient des bureaux chargés de la collecte des taxes, de la gestion des troupeaux et de la redistribution des céréales. Les fouilles ont livré des milliers de tablettes de cette époque, véritables archives d'un État centralisé et bureaucratique, qui éclairent l'organisation du travail, le commerce des denrées, les salaires des ouvriers et les relations entre les temples et le palais. Après la chute d'Ur, Nippur passa successivement sous le contrôle d'Isin, de Larsa puis de Babylone, mais conserva son prestige religieux intact. Hammourabi, le grand roi de Babylone au XVIIIe siècle avant notre ère, se fit représenter en humble dévot devant Enlil et entreprit des restaurations dans l'Ekur.

La période kassite, qui suit la chute de la première dynastie de Babylone au seizième siècle avant notre ère, fut une époque de renouveau pour Nippur. Les rois kassites, soucieux de s'intégrer dans la tradition mésopotamienne, dotèrent richement les temples et favorisèrent la ville qui devint un centre intellectuel de premier plan. Les écoles de scribes de Nippur, attachées aux temples et aux maisons privées, formaient des générations de lettrés dans toutes les disciplines du savoir : écriture cunéiforme, mathématiques, astronomie, médecine, littérature et rituels religieux. Les bibliothèques privées découvertes dans les quartiers résidentiels ont livré des centaines de textes littéraires, des hymnes, des lamentations, des mythes, des proverbes, des listes lexicales et des traités techniques, qui constituent une part essentielle de notre connaissance de la culture sumérienne et akkadienne. Ces tablettes, souvent des copies d'œuvres plus anciennes, témoignent de la transmission ininterrompue d'un patrimoine intellectuel depuis les origines de l'écriture jusqu'à la fin du deuxième millénaire.

Le déclin de Nippur commença lentement au premier millénaire avant notre ère, lorsque Babylone, puis Assur, concentrèrent le pouvoir politique et religieux. La ville perdit progressivement son statut de centre théologique suprême au profit de Babylone et de son dieu Mardouk, qui reprit les attributs d'Enlil. Les grands rois assyriens, comme Assurbanipal, continuèrent cependant de restaurer l'Ekur et d'y déposer des offrandes, conscients de l'ancienneté et de la sainteté du lieu. Après la chute de l'empire néo-babylonien et la conquête perse au VIe siècle avant notre ère, Nippur demeura une ville importante, mais son caractère sacré s'estompa. Les Achéménides puis les Séleucides y maintinrent une présence administrative et militaire, et la ville connut une dernière phase de prospérité sous les Parthes, entre le IIe siècle avant notre ère et le IIIe siècle de notre ère, comme en témoignent les nombreux objets, monnaies, figurines et textes en araméen retrouvés dans les niveaux supérieurs. L'abandon définitif semble survenir au début de l'époque sassanide, au IIIe siècle de notre ère, lorsque les cours d'eau se déplacèrent et que la population quitta le site pour les villages environnants.

Le site archéologique de Nuffar est l'un des plus vastes et des plus complexes de Mésopotamie. Les ruines s'étendent sur une vaste étendue de plaine légèrement surélevée, sillonnée par d'anciens canaux aujourd'hui à sec. Le tell principal, qui domine l'ensemble, est couronné par les vestiges massifs de la ziggourat d'Ur-Namma, une montagne de briques crues profondément érodée, dont les flancs ravinés par les pluies et les vents dessinent des pentes irrégulières. Les fouilles, commencées au milieu du XIXe siècle par les explorateurs britanniques et poursuivies de manière plus systématique par l'Université de Pennsylvanie entre 1889 et 1900, puis par les équipes américaines de l'Oriental Institute de Chicago après la Seconde Guerre mondiale, ont mis au jour des ensembles monumentaux et des quartiers entiers. Les archéologues ont dégagé l'Ekur, le grand temple d'Enlil, avec ses cours pavées, ses chapelles, ses magasins et ses portes monumentales, ainsi que le temple voisin dédié à Ninurta, le fils d'Enlil, dieu guerrier et agricole. La ziggourat, dont le noyau en brique crue est encore visible, était revêtue de briques cuites et ornée de contreforts, mais il n'en reste aujourd'hui que des moignons de murs et des amas de décombres.

Autour des sanctuaires, les quartiers résidentiels ont été fouillés sur des surfaces considérables, révélant un tissu urbain dense et organisé. Les maisons, construites en brique crue, comportaient des cours centrales, des pièces de réception, des cuisines, des salles d'eau et des chapelles domestiques. Certaines d'entre elles, appartenant à des familles de prêtres ou de scribes, ont livré des archives complètes, des bibliothèques de tablettes classées par genres et par matières, ainsi que des objets de la vie quotidienne : vaisselle en céramique, outils en bronze, bijoux, sceaux-cylindres, figurines protectrices et jeux. Les rues, étroites et sinueuses, étaient pavées de briques et équipées de canalisations d'évacuation des eaux. Des places publiques, des marchés et des ateliers de potiers, de métallurgistes et de tisserands complétaient le paysage urbain. Le quartier des scribes, identifié grâce à la concentration de tablettes scolaires et de textes littéraires, témoigne de l'importance de l'enseignement et de la vie intellectuelle à Nippur.

Les niveaux les plus anciens, atteints par des sondages profonds, remontent à la période d'Obeïd et d'Uruk, au IVe millénaire avant notre ère, et ont livré des céramiques peintes, des outils en pierre et en os, ainsi que les traces des premiers édifices en brique crue. La séquence stratigraphique continue ensuite sans interruption majeure jusqu'aux niveaux parthes, ce qui fait de Nippur un site de référence pour l'étude de la chronologie et de la culture matérielle de la Mésopotamie. Les milliers de tablettes exhumées, dispersées aujourd'hui dans les musées du monde entier, notamment à Philadelphie, à Istanbul et à Bagdad, constituent l'une des plus importantes collections de textes cunéiformes jamais découvertes. Elles couvrent tous les genres : contrats de vente, de prêt, de mariage, d'adoption, listes de rations, inventaires de temples, correspondances royales et privées, hymnes religieux, mythes, épopées, rituels magiques, textes mathématiques et astronomiques. Cette documentation exceptionnelle permet de reconstituer avec une précision rare la vie d'une ville mésopotamienne sur la très longue durée, ses institutions, ses croyances, ses échanges économiques, ses hiérarchies sociales et ses pratiques quotidiennes.

Aujourd'hui, le site de Nippur se présente au visiteur comme une vaste étendue désolée, parsemée de monticules aux contours adoucis par l'érosion, où affleurent par endroits des murs en brique crue et des fragments de poteries millénaires. Les tranchées anciennes, partiellement comblées, dessinent des cicatrices dans le sol, et les rares structures encore debout, comme les vestiges de la ziggourat, évoquent avec mélancolie la grandeur passée du lieu. 

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Dictionnaire Villes et monuments
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