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Les langues > Afrique subsaharienne
Les langues kordofaniennes
Les langues kordofaniennes forment un petit groupe de langues africaines parlées dans une région montagneuse du Soudan central, principalement dans les monts Nuba (Nouba), situés dans l'État du Kordofan-Sud. Ce sont des langues minoritaires, généralement en situation critique, avec un nombre total de locuteurs estimé à quelques dizaines de milliers, certaines ne comptant que quelques centaines de personnes. Elles sont réparties dans des communautés rurales isolées et enclavées géographiquement, ce qui a contribué à leur fragmentation linguistique mais aussi à la préservation, sur une longue période, de traits archaïques ou uniques. Malgré leur faible nombre de locuteurs, elles revêtent une importance considérable pour la linguistique historique, car elles pourraient représenter l'un des plus anciens témoignages linguistiques de l'Afrique subsaharienne.

Phonologiquement, ces langues présentent des systèmes complexes. La plupart sont tonales, avec des systèmes à deux, trois, voire plus de tons, utilisés à la fois pour distinguer le sens lexical et pour marquer des catégories grammaticales comme l'aspect verbal ou le nombre. Plusieurs langues kordofaniennes possèdent des consonnes implosives (comme /ɓ/, /ɗ/), parfois même des consonnes éjectives, des traits phonétiques rares dans les langues nigéro-congolaises, par exemple, mais plus courants dans les langues nilo-sahariennes ou afrasiennes voisines. Cette particularité a suscité des débats sur les contacts linguistiques anciens ou les substrats préexistants dans la région. Les systèmes vocaliques sont généralement basés sur les cinq voyelles cardinales (/i, e, a, o, u/), parfois avec distinctions de longueur ou de nasalisation.

Sur le plan morphologique, certaines langues kordofaniennes montrent des vestiges de systèmes de classes nominales, un trait caractéristique des langues nigéro-congolaises. Cependant, ces systèmes sont souvent limités : le nombre de classes est réduit (parfois seulement deux ou trois paires), et les marques d'accord ne s'étendent pas systématiquement à l'ensemble de la phrase comme dans les langues bantoues. Dans d'autres langues kordofaniennes, ces traces sont absentes ou totalement effacées, ce qui complique encore davantage leur rattachement à une famille linguistique plus large. La morphologie verbale, en revanche, est généralement riche, avec des marques pour le temps, l'aspect, la voix, et parfois des extensions dérivées (causatif, réciproque, etc.), bien que les stratégies varient considérablement d'un groupe à l'autre.

Syntaxiquement, l'ordre dominant tend à être SVO (sujet-verbe-objet), ce qui correspond à la tendance générale observée dans de nombreuses langues d'Afrique de l'Ouest et centrale, mais certaines langues kordofaniennes présentent des variations, notamment dans les constructions subordonnées ou les phrases à topique. L'usage des particules et des clitiques est fréquent pour marquer la focalisation, la négation ou les relations temporelles.

Historiquement, les langues kordofaniennes ont été intégrées par Joseph Greenberg dans la vaste famille nigero-kordofanienne qu'il proposait en 1963, regroupant les langues nigéro-congolaises et les langues kordofaniennes sur la base de similarités lexicales superficielles et de la présence occasionnelle de classes nominales. Cependant, les recherches ultérieures n'ont pas réussi à établir des correspondances régulières au niveau du lexique de base ni à reconstruire de manière convaincante un proto-kordofanien unifié, encore moins un proto-nigéro-kordofanien. Aujourd'hui, la plupart des linguistes considèrent que les langues kordofaniennes ne constituent pas une branche solide du nigéro-congolais, mais plutôt une collection de langues qui pourraient soit former une famille indépendante, soit représenter autant de lignées isolées issues d'une ancienne diversité linguistique aujourd'hui largement disparue.

La région des monts Nuba, où ces langues sont parlées, est un carrefour linguistique et culturel d'une grande complexité. Outre les langues kordofaniennes, on y trouve des langues à affinités nilo-sahariennes (comme le kadougli ou le katcha), des langues afro-asiatiques (notamment des variétés arabes soudanaises et des langues couchitiques résiduelles), ainsi que des langues bantoues périphériques. Ce contexte de contact intense rend difficile l'identification des traits proprement hérités versus empruntés. Par ailleurs, les conflits politiques et militaires au Soudan, en particulier la longue guerre civile et les tensions récentes dans la région du Kordofan, ont eu des effets dévastateurs sur les communautés linguistiques locales, accélérant l'abandon des langues minoritaires au profit de l'arabe soudanais, langue dominante de l'administration, de l'éducation et des médias.

La documentation linguistique des langues kordofaniennes reste fragmentaire. Bien que certaines, en particulier le koalib (heiban), le krongo ou le katla, aient fait l'objet d'études descriptives relativement détaillées dès le XXe siècle (notamment par les missionnaires et les linguistes comme Thilo Schadeberg), beaucoup d'autres variétés n'ont jamais été enregistrées de manière systématique. Les efforts de documentation et de revitalisation sont extrêmement limités en raison du manque de ressources, de l'instabilité politique et de la marginalisation des populations concernées. Pourtant, ces langues représentent un patrimoine linguistique irremplaçable : elles pourraient contenir des clés essentielles pour comprendre les dynamiques migratoires, les interactions culturelles et les strates linguistiques les plus anciennes de l'Afrique orientale.

Classification interne des langues kordofaniennes

La classification interne des langues kordofaniennes demeure l'un des aspects les plus débattus et les moins stabilisés de la linguistique africaine, en raison à la fois de leur faible documentation, de leur fragmentation géographique et linguistique, et de l'absence de correspondances régulières suffisamment solides pour établir une généalogie claire. Traditionnellement regroupées sous une seule étiquette en raison de leur localisation géographique commune (les monts Nuba, dans l'actuel État du Kordofan-Sud au Soudan), ces langues ne forment probablement pas une famille génétiquement homogène, mais plutôt un ensemble de groupes distincts, dont certains pourraient être apparentés entre eux, tandis que d'autres pourraient être des isolats linguistiques ou appartenir à des familles aujourd'hui disparues.

Le découpage le plus couramment utilisé, hérité en grande partie des travaux de Thilo C. Schadeberg et repris avec des nuances par Roger Blench, distingue quatre à six groupes principaux, habituellement traités comme des branches indépendantes au sein d'une « aire kordofanienne » plutôt que comme des sous-familles d'une même lignée. Ces groupes sont les suivants : les langues heiban, les langues talodi, les langues katla, les langues kadougliennes, le groupe lafofa (parfois inclus dans le talodi, parfois isolé), et occasionnellement le groupe rashad, bien que ce dernier soit souvent désormais exclu du noyau kordofanien et considéré comme plus proche des langues nilo-sahariennes ou comme une entité indépendante.

Malgré ces regroupements, aucune reconstruction fiable d'un proto-kordofanien n'a été réalisée. Les tentatives de comparaison lexicale entre les groupes n'ont pas permis d'établir des correspondances phonologiques régulières au-delà du hasard ou des emprunts. De ce fait, de nombreux linguistes, notamment Roger Blench (Does Kordofanian constitute a group and if not, where does its languages
fit into Niger-Congo?, 2011), préfèrent parler non pas d'une « famille kordofanienne », mais d'un « faisceau de langues » ou d'une « zone résiduelle » où subsistent les vestiges d'une ancienne diversité linguistique aujourd'hui largement effacée par l'expansion de langues dominantes comme l'arabe soudanais ou les langues nilotiques.

Les langues heiban.
Les langues heiban, parfois appelées koalib ou koalib-moro, constituent l'un des groupes les mieux documentés. Elles incluent le koalib proprement dit, le logol, le moro, le laro, l'otoro, le warnang, le shirumba,, et plusieurs autres variétés souvent mutuellement partiellement intelligibles. Ces langues partagent des traits phonologiques et morphologiques communs, notamment un système tonal à trois tons, la présence d'implosives, et des vestiges de classes nominales marquées par des préfixes. Le koalib, en particulier, a fait l'objet d'études linguistiques approfondies dès le début du XXe siècle, notamment par les missionnaires, ce qui en fait une référence pour la comparaison interne. 

Les langues talodi.
Les langues talodi forment un autre ensemble relativement cohérent, bien que plus hétérogène. Elles incluent des variétés comme le tocho, le lumun, le jomang, le nding, le ngile-dengebu, et d'autres. Certaines d'entre elles présentent des systèmes verbaux complexes, avec des marques d'aspect et de modalité fines, et des structures nominales où les classes, bien que réduites, sont encore fonctionnelles. Le krongo, notamment, possède un système à deux classes nominales avec accord partiel, ce qui a longtemps été cité comme un argument en faveur d'un lien avec le nigéro-congolais. Cependant, l'absence de correspondances lexicales régulières avec les langues bantoues ou voltaïco-congolaises rend cette hypothèse incertaine.

Le groupe katla.
Le groupe katla comprend essentiellement deux langues : le katla (ou kadla) et le tima. Ces langues sont parlées dans des villages proches mais présentent des différences significatives en phonologie et en vocabulaire. Le katla possède un système tonal à deux tons et une morphologie verbale riche, avec des extensions dérivées comme le causatif ou l'inchoatif. Contrairement à d'autres langues kordofaniennes, il ne présente presque aucun signe de classes nominales, ce qui le distingue nettement des groupes heiban ou talodi.

Le groupe lafofa-tegem.
Le grope lafofa-tegem constitue un cas particulier : il s'agit d'une paire de langues, parlées par une petite communauté, qui ne semble partager de liens génétiques clairs avec aucun autre groupe kordofanien. Bien que parfois classéees avec les langues talodi en raison de quelques similarités lexicales ou géographiques, elles possède un lexique de base très distinct et des structures grammaticales originales. Pour cette raison, plusieurs linguistes les considèrent comme une branche indépendante au sein des langues kordofaniennes, voire comme un semi-isolat.

Les langues kadougliennes.
Les langues kadougliennes sont généralement classées comme un rameau du phylum kordofanien. Elles se caractérisent par une forte fragmentation : chaque groupe montagnard possède souvent sa propre variété, avec des différences lexicales importantes qui peuvent rendre l'intercompréhension difficile. Sur le plan phonologique, on observe des systèmes consonantiques riches, incluant parfois des consonnes glottalisées ou labialisées, ainsi qu'un contraste vocalique marqué. La morphologie tend à être agglutinante, avec l'usage d'affixes pour marquer le nombre, la possession ou des distinctions verbales comme l'aspect. La syntaxe privilégie généralement l'ordre SVO, mais des variations locales existent. On y range le contunuum kadugli- miri-katcha, le krongo, le keiga, le kurondi, etc.

Le groupe rashad.
Enfin, le groupe rashad (comprenant le tegali et le rashad proprement dit) a longtemps été inclus dans les langues kordofaniennes, mais les recherches récentes tendent à l'en exclure. Ces langues montrent peu de ressemblances structurelles ou lexicales avec les autres groupes kordofaniens et pourraient appartenir à une autre famille, peut-être liée au nilo-saharien ou constituant une lignée isolée. Leur exclusion du noyau kordofanien reflète une tendance générale à restreindre l'usage du terme kordofanien aux seuls groupes heiban, talodi, katla et julu, voire à les considérer comme autant de familles séparées.

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