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Antonin le Pieux

Antonin le Pieux, Titus Aurelius Fulvus Boionius Antoninus est un Empereur romain de 138 à 161 ap. J.-C. (891-914 de la fondation de Rome). Il naquit le 19 septembre 86 à Lanuvium, petite ville de la campagne romaine, à dix-neuf milles de Rome, sur la voie Appia. La famille à laquelle il appartenait, une des branches de la grande gens Aurelia, était originaire de Nemausus (Nîmes), dans la Gaule narbonaise. L'enfance et la première jeunesse d'Antonin se passèrent dans une autre villa de la campagne romaine, à Lorium. C'est là qu'il grandit sous les yeux de son aïeul maternel, T. Aurelius Fulvus, ancien consul et préfet de la ville, et de son aïeul paternel, Arrius Antoninus, également personnage consulaire. Quant à sa mère, Arria Fadilla, on ne sait la part qu'elle a eue à cette éducation; elle avait perdu son mari, Aurelius Fulvus, quand Antonin était encore enfant, et elle s'était remariée à un ancien consul, Julius Lupus. Quoi qu'il en soit, le  futur empereur, qui appartenait à une famille distinguée, mais dont rien ne faisait prévoir l'illustration, fut élevé loin de Rome, au milieu des siens : c'est à cette éducation qu'il dut deux sentiments auxquels il resta toujours fidèle, l'amour de la campagne et l'amour de la vie de famille. 

Antonin possédait une fortune personnelle considérable, qui fut augmentée par de nombreux héritages; il avait en Italie, en Etrurie probablement, de grandes propriétés agricoles qu'il faisait valoir lui-même. Gentilhomme campagnard, il résidait sur ses terres et il encourageait l'agriculture autour de lui en faisant des prêts aux fermiers; son biographe rapporte qu'il se contentait d'un intérêt de 4 %. la fortune d'Antonin ne consistait pas seulement dans ses propriétés foncières; elle était encore alimentée
en grande partie par des revenus industriels. II possédait en effet d'immenses briqueteries, qui employaient tout un monde d'intendants et d'esclaves, comme on peut s'en faire une idée en étudiant les estampilles inscrites sur les briques qui sont sorties des fours d'Antonin. Vers l'année 112, à vingt-cinq ou vingt-six ans, Antonin épousa la fille d'un sénateur, M. Annius Verus, Faustine, dont il devait avoir plusieurs enfants ; le plus connu est une fille, Faustine la Jeune, qui  a épousé Marc-Aurèle

Sorti d'une famille consulaire, le futur empereur suivit la carrière régulière des fils de sénateur, tour à tour questeur, préteur et consul (en 120). Il se fit remarquer dans les deux premières fonctions par la somptuosité des jeux qu'il offrit au peuple. Hadrien, qui l'avait distingué, le désigna au lendemain de son consulat pour être à la tête de l'un des quatre grands ressorts judiciaires qu'il venait de créer en Italie; c'est probablement en Etrurie et en Ombrie qu'Antonin remplit les fonctions de juge-administrateur qu'Hadrien lui avait confiées. Il fut ensuite proconsul d'Asie, vers 130-35; au moment de partir pour son gouvernement provincial, il perdit sa fille aînée, Aurelia Fadilla, qui était déjà mariée. Dans son proconsulat d'Asie, Antonin fit preuve de telles vertus et de telles qualités, comme homme ou comme administrateur, que, seul, il fut capable de surpasser la réputation que s'était acquise son aïeul maternel, Arrius Antoninus, proconsul d'Asie à l'époque des Flaviens. 

Quand Antonin fut de retour à Rome, Hadrien l'appela auprès de lui et le fit entrer dans le Conseil impérial, sorte de conseil d'État et de conseil privé, où aboutissaient toutes les grandes affaires de l'empire; le nouveau conseiller se distingua par son assiduité et par son libéralisme. C'est là qu'Hadrien acheva de le connaître et de l'apprécier; aussi, quand il pensa à se choisir un successeur à défaut d'héritier naturel, et quand L. Aelius Verus, auquel il avait d'abord songé, vint à mourir (1er janvier 138), il arrêta son choix définitif sur Antonin qui n'avait rien fait pour avoir l'empire; son passé d'administrateur et ses qualités personnelles avaient plaidé pour lui. Antonin fut désigné par Hadrien pour être son héritier, le 25 février 138; il adopta aussitôt, suivant la condition mise à son adoption, M. Annius Verus (Marc-Aurèle) et L. Verus, qui devaient après sa mort régner simultanément ; il modifia son nom en prenant le nom de famille et le surnom de son père adoptif, il s'appellera désonnais T. Aelius Hadrianus Antoninus.

Antonin resta quatre mois et demi seulement empereur en expectative : Hadrien mourait à Baies, le 10 juillet 138. Ce jour-là, commençait le règne d'Antonin, âgé alors de près de cinquante-deux ans. Très grande modération personnelle dans l'exercice du pouvoir absolu; caractère bourgeois donné à la royauté; développement régulier des institutions des règnes précédents, en particulier des réformes importantes d'Hadrien; essai loyal de rendre au Sénat un peu de vie politique voilà, au point de vue politique, les traits généraux qui donnent sa physionomie propre à ce règne de vingt-trois ans. C'est Antonin qui a le mieux réalisé, aux applaudissements du monde, l'accord de ces deux choses qui semblaient s'exclure mutuellement, le principat et la liberté.

"Ce que j'ai vu dans mon père, dit Marc-Aurèle (Pensées, I, 16) : la mansuétude jointe à une rigoureuse inflexibilité dans les jugements portés après mûr examen; le mépris de la vaine gloire que confèrent de prétendus honneurs; l'amour du travail et l'assiduité; l'empressement à écouter ceux qui vous apportent des conseils d'utilité publique [...] Dans les délibérations il ne négligeait aucune recherche; il y mettait toute la patience imaginable, et ne se payait pas des premières apparences [...]. Il veillait sans cesse à la conservation des ressources nécessaires à la prospérité de l'Etat. Ménager dans la dépense qu'occasionnaient les fêtes publiques, il ne trouvait pas mauvais qu'on censurât à ce sujet sa parcimonie. [De fait, il laissa un trésor considérable]. Il conformait toujours sa conduite sur les exemples de nos pères; cependant il n'affectait pas d'étaler sa fidélité aux traditions antiques [...]. C'était en tout la conduite d'un homme qui a en vue ce que le devoir lui impose" [...]. "Agis toujours comme un disciple d'Antonin, dit encore Marc-Aurèle dans un autre passage (VI, 30). Rappelle-toi sa constante dans l'accomplissement des prescriptions de la raison [...], sa douceur extrême, son mépris pour la vaine gloire, son application à pénétrer le sens des choses  [...] Rien de modeste comme son habitation, son lit, ses vêtements, sa nourriture, le service de sa maison."
Avec Antonin, la sagesse et la raison étaient montées sur le trône. Le nouvel empereur avait toutes les vertus morales de l'Antiquité païenne. Rome entière salua en lui un nouveau Numa Pompilius; et le Sénat se fit l'interprète des sentiments d'admiration et de respect de tout l'empire, en lui décernant ce surnom de Pieux, pour garder ce qu'il y a d'un peu vague dans l'expression latine, de vertueux ou d'honnête, sous lequel il devait passer à la postérité. Les vertus personnelles d'Antonin et la prospérité générale que connut l'empire à cette époque ont fait que, si le siècle des Antonins a été l'âge d'or de l'empire, le règne d'Antonin le Pieux fut la partie la plus belle de ces temps si heureux.

Ce bonheur fut en grande partie le résultat de la paix à peu près ininterrompue dont jouit alors l'empire romain; ces vingt-trois années furent l'apogée de la pax romana. Antonin disait qu'il vaut mieux sauver un citoyen que tuer mille ennemis. Cependant les légions impériales eurent à marcher à diverses reprises contre les peuples barbares de la frontière de l'empire ou à réprimer quelques révoltes locales. Les historiens anciens parlent de soulèvements en Germanie, chez les Daces, chez les Juifs, en Achaïe et en Egypte; en Bretagne, le légat Lollius Urbicus fit une expédition contre les Brigantes situés sur les confins de la Britannia (Angleterre) et de la Caledonia (Ecosse), et, après des succès militaires, construisit, pour les tenir en respect, un grand système de fortifications (Muraille d'Antonin); sur la frontière de la Numidie il fallut réprimer quelques mouvements des Maures; en Orient, les Parthes songèrent à envahir l'empire; Antonin, qui n'avait pas l'humeur voyageuse de son prédécesseur parce que le voyage d'un prince était toujours, selon lui, une lourde charge pour les provinciaux, n'hésita pas à se transporter sur la frontière de Syrie et il parvint à écarter, par son attitude énergique, tout danger de ce côté; les Parthes ne recommenceront leurs attaques que lorsque Antonin sera mort. Ce règne, qui n'a pas eu l'éclat militaire de celui de Trajan, a su cependant, lui aussi, imposer le respect du nom romain. Les Quades sur les bords du Danube, les Arméniens en Orient reçurent des rois de la main d'Antonin; les Grecs des colonies de Pont-Euxin furent protégés contre les incursions des Scythes. 
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Buste d'Antonin.
Antonin le Pieux
d'après le buste du Musée de Naples.

Une prospérité pour ainsi dire sans précédent et sans lendemain régna dans toutes les provinces. Tous les agents financiers de l'empire eurent l'ordre de ne percevoir les impôts que dans la limite strictement légale. Antonin accueillait volontiers, bien qu'il ait proscrit les délateurs, les plaintes que les provinciaux pouvaient adresser contre eux; ceux qui furent convaincus d'avoir prévariqué furent destitués et condamnés à des restitutions. Il maintenait longtemps en charge les fonctionnaires provinciaux dont il était satisfait. Son biographe dit de lui qu'il apportait en toutes choses, dans l'administration de l'empire et dans le reste, l'attention et la vigilance d'un père de famille gérant ses affaires personnelles. Il recevait au palais impérial du Palatin, l'ancienne maison de Tibère, tous ceux qui avaient à lui parler; il aimait qu'on lui rendit compte directement des affaires à lui-même, sans passer par l'intermédiaire de tous les officieux qu'un empereur pouvait toujours avoir autour de lui. 

L'empereur qui ne faisait aucune dépense inutile, qui supprima une foule d'emplois qui ne servaient de rien, qui réduisit le train de vie de la cour impériale à une simplicité bourgeoise, ne regardait pas à dépenser de l'argent quand il était question de concourir au bien de ses sujets ou à la prospérité de l'État. Les hommes de lettres reçoivent la protection impériale, même un traitement et des honneurs municipaux; le recteur Hérode Atticus, le rhéteur latin Cornelius Fronton, les maîtres de Marc-Aurèle, arrivent tous deux au consulat en 143. L'empereur fait don de nombreuses sommes d'argent aux cités provinciales pour les aider dans leurs travaux d'édilité. Des tremblements de terre terribles avaient ravagé les contrées de la Lycie et de la Carie, les îles de Mytilène, Cos et Rhodes la ville de Rhodes en particulier avait été entièrement ruinée. Antonin distribue partout des secours et fait reconstruire avec magnificence toutes les cités détruites. A Rome il fait terminer le Mausolée d'Hadrien qui sera aussi son tombeau, aujourd'hui le Château Saint-Ange; il fait élever sur la voie Sacrée, dans le Forum, le magnifique temple corinthien en l'honneur de sa femme, Faustine, morte la troisième année de son règne, en 140, et dans lequel lui-même recevra un culte après sa mort : il s'appellera dès lors le temple d'Antonin et de Faustine. Ses ruines se composent du mur d'enceinte, et d'un riche portique de dix colonnes en marbre cipollin, hautes de 16 mètres; qui supportent une frise en marbre de Paros, ornée de griffons; elles sont aujourd'hui parmi les plus magnifiques du Forum. Elles ont été déblayées à la fin du XIXe siècle, après avoir renfermé jusqu'alors l'église de San-Lorenzo in Miranda. A Terracine, le port fut recreusé, des quais de débarquements furent reconstruits. A Alexandrie, le célèbre phare est réparé. Ce règne fut l'un des plus féconds pour les travaux publics : toutes les provinces ont des monuments de cette époque. 

Antonin s'est encore signalé par son activité législative. Le Digeste renferme un grand nombre de constitutions et de rescrits signés du nom de cet empereur, et préparés par les nombreux jurisconsultes, Vindius Verus, Salvius Valens, Volusius Maecianus, etc., qu'il avait fait entrer au Conseil impérial. Toutes les dispositions législatives d'Antonin portent les traces de l'esprit de justice qui le caractérisait; toutes sont faites dans le sens de l'humanité et de l'équité. Protection pour l'esclave : le propriétaire qui maltraite un esclave le vendra; s'il le tue, son meurtre sera assimilé à un véritable homicide, et comme tel puni de l'exil ou de la mort suivant la condition sociale du coupable. Protection de la femme et de l'enfant :  la femme ne pourra être poursuivie en adultère par le mari, qu'autant que le mari n'aura pas manqué lui-même à la fidélité conjugale; l'adopté est désormais assuré d'avoir une part sur les biens de l'adoptant par l'institution de la célèbre Quarte Antonine, si connue en droit romain; de nouvelles fondations charitables sont faites pour les jeunes filles pauvres, que l'empereur appelle les Jeunes Faustiniennes, en mémoire de sa femme

L'empereur se montra très attaché à la religion romaine; il en restaurait avec soin tous les cultes. Le Sénat lui fit élever un monument ob insignem erga caerimonias publicas curam ac religionem (Corp. inscr. lat., VI, 1001). Cependant il faut le créditer de n'avoir pas eu pour les dieux de crainte superstitieuse, suivant le mot de Marc-Aurèle, et d'avoir montré pour les chrétiens assez de tolérance. C'est à ce prince que saint Justin a dédié son Apologie; le célèbre martyre de saint Polycarpe, évêque de Smyrne, et de ses compagnons, s'il se place sous ce règne, fut un incident isolé et auquel l'empereur dut demeurer étranger. Les annalistes chrétiens reconnaissent eux-mêmes qu'à cette époque l'Eglise connut la paix; elle se recueillait avant l'assaut qui allait lui être livré sous le règne suivant. En résumé ce prince humain, philanthrope, excellent administrateur, sous lequel le monde antique a connu sa plus grande tranquillité et sa plus grande prospérité, méritait à tous égards de donner son nom à une série de princes souvent excellents (Les Antonins). L'éclat littéraire n'a pas non plus manqué à cette époque qui a vu fleurir Fronton, Aulu-Gelle, Apulée, Appien, Pausanias, Lucien, Ptolémée, etc.; le jurisconsulte Gaius est aussi de ce temps.

L'empereur Antonin avait toujours conservé une passion très vive pour la campagne et la vie des champs  : un de ses grands bonheurs était de quitter le Palatin pour aller vivre dans une de ses villas des environs, où il aimait à se livrer à des exercices physiques, à chasser, à pêcher à la ligne, à faire la vendange en compagnie de ses héritiers adoptifs, Marc-Aurèle et L. Verus, et des intimes qu'il avait invités à partager ces plaisirs champêtres. C'est dans une de ses maisons de plaisance, à Lorium, là même où s'était écoulée son enfance, qu'il rendit le dernier soupir, au mois de mars 161, à l'âge de soixante-quinze ans, après vingt-trois ans de règne. Quand il fut mort, le Sénat avec lequel il avait toujours vécu dans la plus étroite harmonie, malgré une ou deux tentatives de conspiration, lui décerna tous les honneurs dont sa reconnaissance pouvait disposer; il le mit au rang des dieux, lui consacra un collège spécial de prêtres et lui fit élever au Champ-de-Mars une colonne de granit (Colonne Antonine).

De son mariage avec Faustine, Antonin avait eu deux fils qui moururent en bas-âge, et deux filles, Aurelia Fadilla et Faustine la Jeune. Antonin ne se remaria pas, après la mort de Faustine; mais, suivant l'usage romain, il prit une concubine, Galeria Lysistrata, ancienne affranchie de l'impératrice. Après lui, l'empire échut à son gendre et fils adoptif, Marc-Aurèle, pour lequel il avait toujours eu le plus vif attachement, et qui le lui a rendu dans le culte qu'il conserva toujours pour lui

Les principales sources pour la vie d'Antonin le Pieux sont des passages des Pensées de MarcAurèle, des Lettres de Fronton, des oeuvres du rhéteur grec Aelius Aristide, et la biographie, qu'on attribue à Capitolin, et qui fait partie de la collection de l'Histoire auguste; il ne faut pas oublier les médailles et les inscriptions très nombreuses que l'on possède de cette époque intéressante. Ajoutons qu'on a, sous le nom d'Antonin, un Itinerarium provinciarum (publ. par G. Torin, chez H. Etienne, 1512; par Wesseling, Amst., 1735; par Parthey, Berl., 1848), précieux pour la géographie ancienne; il est probable que cet ouvrage fut seulement rédigé par les ordres de l'empereur. (G. L.-G.).

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Dictionnaire biographique
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