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Les langues > Indo-européen
Les anciennes 
langues anatoliennes indo-européennes
Hittite, lydien, lycien, palaïte, louvite, carien
Les langues indo-européennes d'Anatolie constituent une branche ancienne et aujourd'hui éteinte de la famille indo-européenne, attestée du IIe millénaire av. JC jusqu'aux premiers siècles de notre ère. Leur découverte au début du XXe siècle, notamment par le déchiffrement du hittite, a profondément renouvelé la compréhension du proto-indo-européen, car ces langues conservent des traits très archaïques et semblent s'être séparées tôt du tronc commun indo-européen. Les mieux connues de ces langues sont le hittite, le louvite, le palaïte, le lycien, le lydien et le carien. D'autres  sont connues de manière très fragmentaire, comme le sidétique et le pisidien, attestés par quelques inscriptions souvent très courtes, principalement dans le sud de l'Anatolie à l'époque hellénistique et romaine. Leur classification comme langues anatoliennes repose sur des indices onomastiques, phonologiques et morphologiques, mais leur connaissance reste limitée. Elles témoignent néanmoins de la persistance tardive de la branche anatolienne face à l'expansion du grec puis du latin. Dans l'ensemble, toutes ces langues se caractérisent par leur archaïsme structurel, leur séparation précoce du reste de la famille indo-européenne et leur grande diversité interne.

Le hittite.
La langue la mieux documentée est le hittite, que ses locuteurs appelaient nesili, d'après la ville de Nesa (Kanesh). Cette langue, découverte au début du XXe siècle sur les tablettes cunéiformes de l'ancienne capitale Hattusha (actuelle Boğazkale en Turquie), constitue la plus ancienne langue indo-européenne attestée. Son déchiffrement entre 1915 et 1917 par le linguiste Bedřich Hrozný, qui identifia sa nature indo-européenne en reconnaissant la phrase nu NINDA-an ezzatteni wātar-ma ekutteni ("alors vous mangerez du pain, et vous boirez de l'eau"), a révolutionné les études historiques et linguistiques. Parlée en Anatolie centrale principalement au IIe millénaire avant notre ère (environ 1650-1180 av. JC.), elle fut la langue administrative et royale de l'Empire hittite, l'une des grandes puissances de l'âge du bronze.

Bien qu'appartenant à la famille indo-européenne, le hittite présente des traits archaïques remarquables et des innovations qui l'isolent des autres branches. Elle constitue à elle seule la branche anatolienne, dont elle est le principal représentant avec des langues soeurs comme le louvite, le palaïte et le lydien. Sa structure a conservé deux des trois laryngales (sons gutturaux) théoriquement reconstruites pour le proto-indo-européen, ce qui en fait un témoin capital pour la linguistique comparée. Le système phonétique est relativement simple, avec seulement deux voyelles (*a* et *e* pouvant être longues ou brèves) et une série réduite de consonnes.

La morphologie nominale montre un système de déclinaison riche, héritier de l'indo-européen, mais déjà en voie de simplification. Les noms se déclinent en deux genres (commun et neutre) et deux nombres (singulier et pluriel). Le genre féminin distinctif de l'indo-européen a disparu. Les cas comprennent au moins le nominatif, l'accusatif, le génitif, le datif-locatif, l'instrumental, l'ablatif et le vocatif. Le verbe est caractérisé par une conjugaison à deux séries, mi- (active) et hi- (moyenne-passive), distinction héritée de l'indo-européen. Les temps principaux sont le présent (pour les actions incomplètes) et le prétérit (pour les actions complètes), sans système de futur distinct. Les modes incluent l'indicatif, l'impératif et le participe. Une particularité frappante est la rareté des formes du subjonctif et de l'optatif, abondants dans d'autres langues indo-européennes anciennes.

Le vocabulaire hittite est un mélange d'héritage indo-européen et d'emprunts massifs. On y trouve des mots clairement apparentés au grec, au latin ou au sanscrit, comme watar ("eau"), ḫarš- ("herser, labourer"), ou ḫuek- ("consacrer"). Cependant, une part substantielle du lexique provient des langues non indo-européennes de l'Anatolie pré-hittite, notamment du hatti, la langue du substrat, et du hourrite, langue d'une culture voisine influente. Le hittite a également adopté de nombreux logogrammes sumériens et des mots akkadiens dans ses textes écrits, ces deux langues représentant le prestige de la culture mésopotamienne. L'écriture utilisée est une adaptation du système cunéiforme mésopotamien, mais considérablement simplifiée par rapport à son usage en akkadien ou en sumérien.

Les textes hittites, principalement découverts dans les archives royales de Hattusha, offrent une documentation immense et variée. On y trouve des annales royales, des traités internationaux (comme le célèbre traité de paix avec l'Égypte après la bataille de Qadesh), des codes de lois, des instructions administratives et militaires, et une riche littérature religieuse. Cette dernière inclut des mythes (comme celui du dieu Télépinu qui disparaît, plongeant le monde dans le chaos), des rituels détaillés contre les maladies, le mauvais sort ou pour la fondation de temples, et des descriptions de nombreuses fêtes. La pratique de l'historiographie y est déjà présente, avec une réflexion sur les causes des événements, souvent attribuées à la négligence des rites.

L'étude du hittite a profondément modifié notre compréhension de l'histoire ancienne et de la préhistoire linguistique de l'Eurasie. Elle a fourni la preuve concrète de l'existence de la famille indo-européenne à une époque très reculée. Son statut de langue de diplomatie et de grande administration au coeur de l'âge du bronze en fait une source primordiale pour l'histoire politique, sociale et religieuse du Proche-Orient ancien. La langue hittite s'éteignit avec l'effondrement de l'Empire vers 1180 av. JC., mais son héritage culturel et linguistique perdura dans les royaumes néo-hittites et araméens de Syrie du nord, qui continuèrent à utiliser son écriture et certains de ses concepts pour quelques siècles encore.

Le louvite.
Le louvite (ou luwien) est une autre langue majeure de l'Anatolie indo-européenne, parlée sur une vaste zone du sud et de l'ouest de l'Anatolie. Elle est attestée sous deux formes écrites distinctes : le louvite cunéiforme, utilisé surtout dans des textes rituels intégrés aux archives hittites, et le louvite hiéroglyphique, écrit dans un système de signes indigène anatolien souvent qualifié, par convention, de hiéroglyphique. Cette dernière variété apparaît surtout dans des inscriptions monumentales des royaumes néo-hittites après la chute de l'Empire hittite, entre le XIIe et le VIIIe siècle av. JC. Le louvite présente une morphologie proche de celle du hittite, mais avec des innovations phonétiques et lexicales propres, et il a exercé une influence durable sur les langues anatoliennes occidentales.

Le palaïte.
Le palaïte est une langue beaucoup plus mal attestée, connue par un nombre restreint de textes rituels conservés dans les archives hittites. Elle était parlée dans la région de Pala, au nord-ouest du coeur hittite. Bien que fragmentaire, la documentation montre qu'il s'agit clairement d'une langue anatolienne indo-européenne, proche du hittite et du louvite, mais avec des particularités phonologiques et morphologiques qui indiquent une tradition linguistique distincte. Sa disparition semble relativement précoce, probablement avant la fin du IIe millénaire av. JC.

Le lycien.
À l'ouest et au sud-ouest de l'Anatolie, plusieurs langues anatoliennes sont attestées à l'époque classique par des inscriptions alphabétiques. Le lycien est l'une des mieux connues parmi elles. Il est attesté principalement aux Ve et IVe siècles av. JC. dans la région de la Lycie, au moyen d'un alphabet dérivé du grec. Le lycien montre une évolution phonétique plus avancée que le hittite, mais conserve la structure grammaticale fondamentale des langues anatoliennes, notamment le système à deux genres. Une variété proche, habituellement appelée milien ou lycien B, est attestée par un petit nombre de textes poétiques et rituels, suggérant une situation de bilinguisme ou de diglossie régionale.

Le lydien.
Le lydien était parlé en Lydie, autour de Sardes, et est attesté entre le VIIIe et le IIIe siècle av. JC par des inscriptions souvent brèves et parfois difficiles à interpréter. Son alphabet est également d'origine grecque, mais adapté aux besoins phonétiques locaux. Le lydien présente un vocabulaire en partie original et des évolutions morphologiques marquées, tout en restant clairement rattaché à la branche anatolienne. La compréhension de cette langue reste partielle, en raison de la brièveté et de la nature souvent funéraire ou votive des textes conservés.

Le carien.
Le carien était parlé dans le sud-ouest de l'Anatolie et par des populations cariennes établies en Égypte, où l'on a retrouvé de nombreuses inscriptions. Son alphabet, longtemps mal compris, est aujourd'hui largement déchiffré et révèle une langue indo-européenne anatolienne distincte du lycien et du lydien. Le carien est attesté entre le VIIe et le IVe siècle av. JC et montre une forte fragmentation dialectale. Son étude a bénéficié de la présence de textes bilingues ou contextuellement éclairants en Égypte.

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