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| Les
Angles
(Angli, Angili) sont un ancien peuple
germanique qui habitait dans la partie orientale de la péninsule cimbrique,
sur un territoire qui s'appelle encore aujourd'hui l'Angeln, une région
de collines douces, de fjords étroits et de terres morainiques coincée
entre la baie de Kiel et la mer Baltique,
dans le Schleswig-Holstein actuel. Tacite, dans
sa Germanie, les range parmi les peuples suèves, bien qu'il ne
les nomme pas directement, et les géographes romains évoquent leur existence
dès le IIe siècle sous le nom d'Angles
ou d'Angliens. La vie dans cette contrée balayée par le vent du nord
repose sur l'élevage du gros bétail, la pêche, et une agriculture rendue
difficile par des sols pauvres et gorgés d'eau. Les Angles habitent des
maisons-longues de bois et de torchis, se regroupent en clans dirigés
par des chefs guerriers, et honorent des dieux communs aux Germains du
Nord, au premier rang desquels Woden ( La pression démographique, la montée des eaux dans la zone des marées, et peut-être l'expansion de voisins plus puissants comme les Danois ou les Suiones poussent les Angles à quitter massivement leur territoire entre le IVe et le Ve siècle. Ce départ n'est pas une invasion soudaine, mais un lent exode sur plusieurs générations, qui vide presque entièrement l'Angeln de sa population. Bède le Vénérable, au VIIIe siècle, note que la région est restée déserte jusqu'à son époque, preuve archéologique de l'ampleur de la migration. Les Angles traversent la mer du Nord à bord de leurs navires à clin, non en une seule flotte, mais par convois successifs, emmenant femmes, enfants, bétail et outils. Leur destination est la côte orientale de la Bretagne romaine abandonnée par les légions, où ils débarquent entre le Humber et l'estuaire de la Tamise, et plus au nord jusqu'au golfe du Forth. Sur le sol breton, les Angles fondent une mosaïque de royaumes dont les noms résonnent à travers tout le haut Moyen Âge. Au nord du Humber s'établissent les deux puissances majeures : la Deira, entre l'Humber et la Tees, et la Bernicie, qui s'étend de la Tees jusqu'au Firth of Forth. Ces deux royaumes ne tardent pas à fusionner pour former la Northumbrie, immense territoire s'étirant d'une mer à l'autre, du Yorkshire jusqu'au Lothian. Au centre de l'île, les Angles du Sud colonisent les bassins de la Trent et de l'Ouse supérieure et créent la Mercie, royaume de frontière, de marches, dont le nom même signifie "le peuple de la mire", c'est-à -dire du limes. Plus à l'est, entre les estuaires de la Wash et de l'Orwell, naît le royaume d'Est-Anglie, partagé un temps entre les "Gens du Nord" et les "Gens du Sud", les Norfolk et les Suffolk d'aujourd'hui. Enfin, plus modestement, un groupe d'Angles se fixe dans le Lindsey, l'actuel Lincolnshire, formant un petit royaume souvent ballotté entre ses puissants voisins. La société anglo-brette que les Angles bâtissent est profondément germanique. Le roi descend, selon la tradition, du dieu Woden, et son pouvoir repose sur sa capacité à mener la guerre et à distribuer les richesses à ses compagnons, les gesiths, liés à lui par un serment de fidélité absolue. Le witan, l'assemblée des sages, rassemble les grands du royaume pour élire le souverain et délibérer des affaires graves. La masse des hommes libres, les ceorls, exploitent des terres en plein champ et sont soumis au service militaire dans la fyrd. L'esclavage existe, nourri par les prisonniers de guerre et les débiteurs. Les premiers villages angles, constitués de huttes rectangulaires en bois et chaume avec un foyer central, s'organisent autour d'une halle seigneuriale. Le paysage se couvre de noms de lieux en -ing, -ham, -tun, qui marquent l'appropriation du sol par un clan familial élargi, les premiers éléments d'une toponymie qui subsiste encore massivement. La religion des Angles païens baigne dans un panthéon guerrier et naturaliste. Woden préside aux victoires et au savoir secret, Thunor, armé de son marteau, protège les hommes libres contre les géants et le chaos, et Tiw, dont le nom se souvient du dieu-ciel commun indo-européen, veille sur les assemblées. Les funérailles combinent incinération et inhumation sous tumulus, avec des offrandes d'armes, de bijoux, et parfois de chiens ou de chevaux sacrifiés. Le site de Sutton Hoo, en Est-Anglie, révèle au VIIe siècle une sépulture royale sous un navire de vingt-sept mètres, où un roi anonyme est enterré avec son heaume de fer orné de plaques de bronze figurant des guerriers dansants, son bouclier, sa lyre, son baudrier d'or et des objets venus du monde byzantin et mérovingien. Ce trésor témoigne de la puissance d'un souverain anglien qui maîtrise déjà les circuits d'échanges à longue distance et affirme son statut par un faste funéraire monumental. La christianisation des Angles est une épopée en deux mouvements qui transforme en profondeur leur culture et leur organisation politique. Depuis l'Irlande, les moines de Iona, disciples de Colomba, entament la conversion du nord. Aidan, un moine irlandais, fonde en 635 le monastère de Lindisfarne sur une île battue par les vents en vue de la forteresse royale de Bamburgh, et de là rayonne dans toute la Northumbrie. La règle de saint Colomban, faite de prières, d'ascèse, de copie de manuscrits et de pérégrinations, imprègne ces premiers foyers de foi. Dans le même temps, la mission romaine envoyée par Grégoire le Grand et menée par Paulin, compagnon du moine Augustin, atteint la Northumbrie par le sud. Le roi Edwin de Northumbrie se convertit en 627 après un débat célèbre où l'un de ses conseillers compare la vie humaine à un moineau qui, pendant une nuit d'hiver, traverse la grande salle chauffée : il entre par une porte et ressort aussitôt par l'autre, ignorant tout de ce qui précède et de ce qui suit. La religion chrétienne promet de lever ce mystère. Le royaume vacille après la mort d'Edwin au combat face aux païens Merciens et Gallois, mais le roi Oswald, élevé à Iona, rétablit le christianisme en faisant venir Aidan. L'osmose entre les traditions irlandaise et romaine produit en Northumbrie un âge d'or culturel sans équivalent dans l'Europe du Nord. Le monastère de Lindisfarne devient sous Cuthbert, moine, évêque puis ermite retiré sur l'île de Farne, un centre d'une intense production spirituelle et artistique. On y écrit et on y enlumine les Évangiles dits de Lindisfarne, chef-d'oeuvre de l'art insulaire, où les entrelacs celtiques, les spirales et les figures zoomorphes aux couleurs vives se mêlent à la majuscule romaine et au portrait des évangélistes. Les scriptoria de Wearmouth et Jarrow, fondés par Benoît Biscop sur le modèle des abbayes italiennes, forment un Bède le Vénérable, érudit encyclopédique qui rédige la première histoire ecclésiastique du peuple anglais, source unique pour la connaissance des Angles et de leurs royaumes, et qui calcule les dates de Pâques en popularisant l'usage de l'ère de l'Incarnation. La Northumbrie voit fleurir une poésie vernaculaire chrétienne qui reprend les formes de l'épopée païenne : le Rêve de la Croix, où l'arbre du calvaire parle à la manière d'un compagnon d'armes fidèle, et les poèmes signés de Cynewulf, inscrits en caractères runiques dans le texte même. L'hégémonie politique alterne entre les royaumes angles. Au VIIe siècle, la Northumbrie domine sous les règnes d'Edwin, d'Oswald puis d'Oswiu, ce dernier convoquant le synode de Whitby en 664 pour trancher en faveur des usages romains contre les coutumes irlandaises, unifiant ainsi l'Église anglo-saxonne sous l'autorité de Canterbury. Puis la balance bascule au VIIIe siècle avec la montée en puissance de la Mercie. Le roi Æthelbald se proclame roi des Angles du Sud, mais c'est Offa, son successeur, qui devient le souverain le plus puissant de l'Angleterre avant le règne d'Alfred le Grand. Offa construit la digue monumentale qui porte son nom, un talus et un fossé de près de cent soixante-dix kilomètres séparant son royaume des principautés galloises, et il traite d'égal à égal avec Charlemagne, qui lui écrit comme à son "très cher frère". La Mercie d'Offa frappe une monnaie d'argent de grande qualité, réforme le droit, et voit éclore une littérature latine et vernaculaire dont témoignent les chartes et les gloses. Le royaume d'Est-Anglie, quant à lui, connaît une existence plus discrète mais produit le trésor de Sutton Hoo et donne plus tard un martyr royal, le roi saint Edmond, tué par les Vikings en 869 et dont le culte se répand dans toute l'Angleterre. L'irruption des Vikings à la fin du VIIIe siècle frappe de plein fouet les royaumes angles. Lindisfarne est pillé en 793, un choc dont les clercs gardent un souvenir d'apocalypse. Au IXe siècle, la Grande Armée danoise débarque en Est-Anglie, tue le roi Edmond, et se tourne vers la Northumbrie puis la Mercie. Les anciens royaumes angles s'effondrent l'un après l'autre. La Northumbrie passe sous domination scandinave, avec la ville d'York, devenue Jorvik, qui prospère comme plaque tournante du commerce viking. La Mercie orientale, la région des Cinq Bourgs, devient une zone de peuplement danois intense, où les coutumes juridiques et la toponymie en -by et en -thorpe attestent encore aujourd'hui de cette empreinte. Seul le Wessex saxon résiste, et c'est le roi Alfred qui, après sa victoire à Edington, sauve l'identité anglo-saxonne en imposant aux Danois le traité de Wedmore, lequel partage l'île en un Danelaw soumis aux envahisseurs et un royaume anglo-saxon libre. Cette période de fusion et de résistance forge lentement une identité commune où le nom même des Angles acquiert une dimension unificatrice. Bède parle déjà de la "gens Anglorum", le peuple anglais, englobant Angles, Saxons, Jutes et Frisons. Les rois du Wessex, pourtant saxons d'origine, reprennent le titre de "roi des Angles et des Saxons" puis simplement de "roi des Anglais". Le pays tout entier finit par prendre le nom d'Angleterre, Engla land, la "terre des Angles", alors même que la majorité de sa population sudiste descend des Saxons. La langue vieil-anglaise, qui se standardise en partie autour du dialecte mercien et northumbrien d'abord, puis ouest-saxon, conserve les traces dialectales de l'ancien parler des Angles, avec ses voyelles nasalisées et son lexique propre. Les grands codes de lois anglo-saxons, de ceux d'Æthelberht du Kent à ceux d'Alfred, intègrent des coutumes anglo-saxonnes où l'héritage jute, saxon et angle se mêle en un droit coutumier commun. La dissolution définitive des royaumes angles en tant qu'entités politiques autonomes s'achève au Xe siècle, lorsque les rois du Wessex, Édouard l'Ancien puis Æthelstan, conquièrent le Danelaw et que la Mercie perd ses derniers éaldormen héréditaires. La Northumbrie, toujours rétive, reste une marche disputée entre les Écossais, les Norvégiens de Dublin et les rois anglais jusqu'à l'unification sous Edgar le Pacifique. Le passé des Angles ne survit plus qu'à travers les institutions, l'Église et la mémoire des saints rois. Pourtant, leur legs est partout : dans la structure paroissiale, les évêchés d'York et de Lichfield, les monastères en ruines de Whitby et de Bardney, les sculptures en haut-relief des croix anglo-saxones de Ruthwell et de Bewcastle, où les feuillages habités d'oiseaux et d'apôtres racontent la fusion des mondes païen et chrétien. Leur langue a donné naissance à la poésie de l'Exeter Book et au récit épique de Beowulf, poème qui chante des rois danois et gothiques mais qui puise ses formules et son idéal héroïque dans le fonds le plus ancien des Angles. Jusque dans l'anthroponymie moderne, les noms de famille en -ing et les prénoms comme Edwin, Alfred ou Oswald portent l'écho de cette civilisation disparue. En un sens profond, le nom de l'Angleterre elle-même est le mémorial du peuple discret sorti de l'étroite presqu'île de l'Angeln, qui a traversé la mer pour donner à l'île de Bretagne une nouvelle langue, une nouvelle foi et un nouveau nom. |
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