 |
Les
Jutes
sont un peuple germanique (branche des
Goths?), venu du sud de la péninsule scandinave,
où ils occupent une région qui portera leur nom, le Jutland,
cette avancée de terres basses et de tourbières qui divise aujourd'hui
le Danemark continental de l'Allemagne
du Nord. Leur présence y est enracinée bien avant l'ère des grandes
migrations, et les géographes antiques comme Ptolémée
évoquent peut-être déjà leur territoire sans les nommer distinctement,
les confondant avec d'autres groupes germaniques septentrionaux. La terre
jutlandaise, battue par les vents de la mer du Nord et de la Baltique,
façonne une société de guerriers, d'éleveurs et de marins aguerris,
qui maîtrisent la navigation côtière et construisent des navires effilés,
ancêtres des bateaux vikings.
Lorsqu'au Ve
siècle l'Empire romain d'Occident
s'effondre et que les légions abandonnent la province de Bretagne,
un immense vide politique et militaire s'ouvre sur l'île. Les populations
britto-romaines, en proie aux raids des Pictes venus du nord et des Scots
venus d'Irlande, cherchent des alliés.
La tradition, rapportée par Bède le Vénérable et par des sources galloises
plus tardives, veut qu'un chef breton, Vortigern, invite sur ses terres
des guerriers germaniques pour combattre à son service. Parmi ceux qui
répondent, on trouve des Angles, des Saxons,
et les Jutes. Ces derniers, conduits selon la légende par les frères
Hengist et Horsa, débarquent en 449 sur l'île de Thanet, à la pointe
orientale du Kent. Ce récit fondateur, enrobé
de mythes, traduit une réalité historique : un flux
migratoire continu qui amène, pendant près d'un siècle, des familles
entières de Jutes à traverser la mer.
L'installation des
Jutes se concentre sur trois territoires bien distincts et géographiquement
éclatés. Le coeur de leur implantation se trouve dans le royaume de Kent,
autour de Canterbury, riche terre agricole
qui contrôle le passage le plus étroit de la Manche.
Plus à l'ouest, un autre groupe de Jutes prend possession de l'île
de Wight, verrou solide face à la côte du Hampshire, ainsi que d'une
bande de terre continentale qui lui fait face, dans les vallées de la
Meon et du Hamble. Ces derniers forment la tribu des Meonware, les "habitants
de la Meon". Cet éparpillement suggère une migration par vagues distinctes,
peut-être des clans différents, ou bien une partition volontaire des
conquêtes. La position du Kent, tournée vers le continent, fait de ce
royaume jute la porte d'entrée de l'influence franque
et de la Méditerranée chrétienne.
La société que
les Jutes bâtissent dans l'est du Kent se distingue vite de celle de leurs
voisins angles et saxons. Leur culture matérielle, visible dans les nécropoles,
montre un goût prononcé pour le faste et les échanges à longue distance.
Les tombes aristocratiques jutlandaises de l'époque païenne regorgent
de bijoux d'un style unique : des fibules circulaires polychromes, des
broches carrées ornées de grenats cloisonnés et d'or, dont la technique
et les motifs trahissent une forte influence des ateliers francs de la
Gaule du Nord. On trouve aussi de la vaisselle
de bronze importée, des verreries fines venues de Rhénanie, des amulettes
en cristal. Cette prospérité repose sur un commerce actif qui relie le
royaume de Kent aux circuits de la mer du Nord, de la Seine et de la Loire.
Les Jutes de l'île de Wight et de la Meon, plus isolés, présentent une
culture matérielle plus austère mais conservent longtemps des rites funéraires
païens, signalant leur singularité.
Le pouvoir royal
s'affirme à Canterbury avec une vigueur précoce. La dynastie des Oiscingas,
qui se réclame d'Oisc, fils ou petit-fils d'Hengist, impose une autorité
stable. Le plus célèbre de ces rois, Æthelberht, règne sur le Kent
à la fin du VIe siècle. Sa puissance
dépasse les limites de son royaume : il exerce une sorte de suzeraineté,
le bretwalda, sur les autres royaumes anglo-saxons au sud du Humber.
C'est lui qui épouse une princesse franque chrétienne, Berthe, fille
du roi mérovingien Caribert. Cette
union stratégique, qui apporte avec elle un évêque nommé Liudhard,
introduit le christianisme à la cour de Canterbury sans violence. Les
Jutes, en contact constant avec le continent, sont ainsi le premier peuple
anglo-saxon à s'ouvrir officiellement à la nouvelle foi, préparant le
terrain pour la mission romaine.
L'arrivée en 597
du moine Augustin, envoyé par le pape Grégoire
le Grand, transforme le destin des Jutes du Kent. Æthelberht, d'abord
prudent, accepte de rencontrer les missionnaires en plein air, de peur
des maléfices dans un espace clos. Il se convertit peu après, et avec
lui une grande partie de l'aristocratie jutlandaise. Le royaume de Kent
devient la tête de pont de la christianisation de l'Angleterre
anglo-saxonne. Canterbury s'érige en archevêché primatial, fondant un
monastère qui deviendra le cœur de la chrétienté anglaise. Les Jutes
adoptent l'écriture latine et produisent, sous Æthelberht, le premier
code de lois écrit en langue vernaculaire germanique, un texte remarquable
qui fixe par le menu les compensations financières pour les meurtres,
les blessures et les vols, et qui accorde des protections particulières
aux biens de l'Église. Ce code reflète une société hiérarchisée où
l'aristocratie foncière côtoie une paysannerie libre, et où le roi agit
en gardien de la paix publique.
Pendant ce temps,
les Jutes de l'île de Wight et du Hampshire suivent une trajectoire radicalement
différente. Isolés des grands courants d'échanges et de l'influence
du Kent, ils demeurent farouchement païens. Leur royaume, centré sur
l'île et sur la vallée de la Meon, constitue une enclave germanique encore
attachée aux cultes de Woden, Thunor et des anciens dieux, alors que leurs
cousins du Kent sont déjà chrétiens depuis un siècle. Cette résistance
au christianisme et à l'autorité des royaumes voisins leur sera fatale.
À la fin du VIIe siècle, l'expansion
du royaume de Wessex, sous la conduite de
Caewalla, se tourne contre eux avec une brutalité extrême. Le roi du
Wessex envahit l'île de Wight, massacre la noblesse jutlandaise et tente
d'exterminer la population insulaire pour la remplacer par des colons saxons.
Bède rapporte que deux jeunes princes jutes de
l'île sont capturés, convertis de force puis exécutés. La communauté
de la Meon est absorbée, et toute trace de royaume jute indépendant disparaît
du sud de l'Hampshire avant l'an 700. Quelques noms de lieux, comme Ytene
(l'ancien nom de la New Forest, qui signifie "le pays des Jutes"), perpétuent
seuls leur souvenir dans la toponymie locale.
Le royaume de Kent,
lui, survit plus longtemps comme entité politique, bien que sa puissance
décline après la mort d'Æthelberht. Il tombe sous la domination intermittente
de la Mercie au VIIIe
siècle, puis du Wessex au IXe siècle,
sans jamais perdre complètement son identité juridique et ecclésiastique.
Les archevêques de Canterbury continuent de porter le titre de primat
de toute l'Angleterre, et le dialecte
kentique du vieil anglais conserve des traits linguistiques que les philologues
rattachent à une origine jute distincte, le différenciant des parlers
angles et saxons. Les lois des rois du Kent, comme celles de Wihtred au
début du VIIIe siècle, maintiennent des
particularités coutumières qui plongent leurs racines dans l'ancien fonds
jutlandais.
Au fil du IXe
et du Xe siècle, sous la pression des
invasions vikings puis de l'unification du royaume d'Angleterre par les
rois du Wessex, l'identité jute se dilue. Le nom même des Jutes cesse
d'être utilisé comme marqueur ethnique; la terminologie retient désormais
le terme générique d'Anglo-Saxons, ou celui de Saxons de l'Ouest, d'Angles
de l'Est, de Merciens, et les hommes du Kent finissent par être simplement
désignés comme les Kentish. La culture matérielle distinctive s'efface
avec l'uniformisation des productions artisanales chrétiennes. Pourtant,
l'héritage des Jutes est profondément inscrit dans la construction de
l'Angleterre. Par le Kent, ils fournissent le berceau du christianisme
anglo-saxon, le premier siège métropolitain et la porte par laquelle
entrent les arts, le droit écrit et l'influence méditerranéenne. Leur
mémoire, longtemps occultée par le récit dominant des Angles et des
Saxons, a été redécouverte à la Renaissance
grâce à la lecture de Bède, et depuis, les historiens s'efforcent de
leur redonner la place singulière qui leur revient parmi les peuples fondateurs
de la nation anglaise. |
|