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Littérature > La France  > Le Moyen âge > Des origines à la majorité de saint Louis
Vivien
et la légende de saint Vidian
Vivien est personnage épique, héros de plusieurs chansons de geste faisant partie du cycle de Guillaume au Court-Nez, notamment d'Aliscans, du Covenant et des Enfances Vivien. Ce dernier poème, composé d'éléments purement romanesques, parait être l'un des plus modernes du groupe. Le Covenant Vivien et Aliscans, qui se font suite, sont eux-mêmes des remaniements de rédactions antérieures. 

Ce Vivien paraît être un personnage d'origine arlésienne, qui n'avait au début, aucun rapport avec le cycle de Guillaume au Court-Nez, auquel il n'a été rattaché que vers le XIIe siècle.

Les Enfances de Vivien

Les Enfances de Vivien, forment la onzième branche de la Chanson de Guillaume au Court-Nez. Vivien, enfant, est remis aux Sarrasins d'Espagne, en échange de son père, qu'ils retenaient prisonnier depuis huit ans. Il est enlevé par des pirates, et acheté par une marchande, qui le fait passer pour son fils. Bientôt il retourne en Espagne à la tête de quelques jeunes gens, et bat les Infidèles; mais il est assiégé dans une forteresse par une armée innombrable. Sa mère adoptive accourt en France, et obtient que l'empereur envoie des secours, grâce auxquels Vivien demeure vainqueur.

Le Chevalier Vivien et la bataille d'Aliscans

Le Chevalier Vivien et la bataille d'Aliscans (ou Aleschans). - Cette suite des aventures de Vivien est le sujet de la douzième branche de la Chanson de Guillaume-au-court-nez, et la plus célèbre du cycle. A son retour d'Espagne, Vivien est adoubé chevalier par son oncle, et fait voeu de ne jamais reculer devant les Sarrasins; il commence contre eux une guerre d'extermination. Blessé et poursuivi par une armée entière, il s'enferme dans un château. Guillaume accourt, et alors s'engage la terrible bataille dans les plaines d'Aliscans (près d'Orange), où il coula tant de sang que les pierres en sont encore rouges aujourd'hui. Vivien y périt après d'héroïques exploits.


En librairieLes Enfances de Vivien (prés. Magali Rouquier), Droz, 1997.

Aliscans, Honoré Champion (prés. Claude Régnier), 1994-99, 2 vol. Jean-Charles Herbin, Jean-Pierre Martin et François Suard, La chevalerie Vivien (édition critique des manuscrits S, D, C, avec introd. et glossaire), Publications de l'université de Provence, 1997. - Jean Dufournet, Mourir aux Aliscans, Honoré Champion, 1993. - Collectif, Comprendre et aimer la chanson de Geste (A propos d'Aliscans), ENS Editions.

Cette chanson de geste a eu une curieuse destinée :


A. Thomas
1891

Vivien d'Aliscans et la légende de saint Vidian
La petite ville de Martres-Tolosane (Haute-Garonne), située au pied des Pyrénées, près de la rive gauche de la Garonne, a pour patron saint Vidian, un saint absolument inconnu des grands calendriers et dont l'autorité toute locale a quelque peine à arriver même jusqu'à Toulouse. Cependant, si saint Vidian est peu connu, ce n'est pas la faute de la population de Martres : tous les ans, le dimanche de la Trinité, elle célèbre en l'honneur de son patron une fête moitié religieuse, moitié militaire qui, par l'originalité du programme et l'éclat de l'exécution, laisse bien loin derrière elle toutes les fêtes patronales de la région. 
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Martres-Tolosane : Saint Vidian.
Martres-Tolosane : Saint Vidian.
A l'église, devant le buste de Saint-Vidian.
Le Saint-Vidian martrais.
Photos : © Florent et Damien Marequestre, 2004.

Cette fête est destinée à perpétuer le souvenir du martyre de saint Vidian, tué, dit la légende, auprès de la fontaine qui porte son nom, dans une grande bataille contre les Sarrasins, au temps de Charlemagne. J'ai eu le plaisir d'y assister en 1885 et j'ai pu constater l'exactitude de la description pittoresque qu'en a faite M. Roschach en 1862. Je ne puis mieux faire que de mettre cette description sous les yeux du lecteur :

"Dans les environs de la fontaine on célèbre chaque année, en mémoire des exploits de saint Vidian, une fête assez curieuse que termine une petite bataille entre les Maures et les Chrétiens. Presque toute la population virile et valide fait partie de la confrérie et joue un rôle actif dans le tournoi. On prétend que le costume fantaisiste des Sarrasins exerce une attraction irrésistible sur la jeunesse et que l'on brigue avec une préférence marquée l'honneur de prendre du service chez les infidèles Néanmoins, les deux armées présentent un effectif à peu près égal de cent vingt-cinq hommes chacune, dont cinquante cavaliers.

Voici la description des uniformes. La cavalerie sarrasine porte un turban d'étoffe blanche et rouge à ganses d'argent; plastron vert avec un large croissant jaune sur la poitrine; veste orange doublée de rouge; ceinture en soie écarlate et pantalon bleu à bouffantes. L'infanterie, moins scrupuleuse en fait de couleur locale, concilie le pantalon blanc à la hussarde avec la veste orange des mamelouks. Les chevaliers chrétiens, plus modestes, ont le casque noir en carton, chargé d'une croix d'argent sur le timbre, la tunique bleue et la cuirasse de fer-blanc. Quant aux fantassins, leur uniforme est évidemment sacrifié : longue capote bleue, pareille à celles de l'infanterie russe, avec croix d'argent sur la poitrine, pantalon, manches et sous-gorge de toile grise. Tous les champions sont armés de lances à flammes, et chaque armée a son étendard : les chrétiens, bannière bleue ornée de l'image de saint Vidian; les Maures, drapeau mi-parti de vert et d'orange avec des croissants argentés.

La cérémonie commence par une grand'messe à laquelle tous les combattants assistent, les soldats de l'Islam y dérogeant de bonne grâce aux traditions intolérantes de leurs ancêtres et présentant les armes à l'offertoire sans aucun souci du Prophète. La messe finie, le tambour de la commune prodigue ses plus héroïques roulements et le cortège s'achemine en procession vers la fontaine miraculeuse. Le clergé marche en tête, portant les reliques, et chante l'hymne de saint Vidian. Pendant cette marche solennelle, les bonnes âmes voient perler des gouttes de sueur sur le buste doré du martyr. Parvenu sous les pittoresques ombrages de la source, le célébrant y lave l'image du chevalier en mémoire de ses blessures, et les deux armées se déploient face à face dans un champ dont on a loué la récolte pour l'année.

Aussitôt commence une série d'évolutions guerrières : les flammes rouges et noires, blanches et bleues, flottent à tous les vents, les cuirasses lancent des éclairs, les vestes oranges, les turbans rouges resplendissent dam la verdure, et les chevaux de ferme, affranchis pour un jour de leurs serviles corvées, représentent du mieux qu'ils peuvent les fines montures des infidèles et les destriers des paladins. Dans cette lutte archéologique, Maures et chrétiens se prennent parfois d'un acharnement si moderne qu'ils finissent par se traiter en vrais mécréants. La bataille se termine par la capture du drapeau des Maures que la bravoure de ses défenseurs ne peut différer au-delà d'un terme traditionnel : le cortège reprend sa route et le champ de bataille s'endort pour un an dans la solitude et le silence. [1]"
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Sarrasins et Chrétiens en route vers la bataille.
© Florent et Damien Marequestre, 2004.
En même temps que cette description, M. Roschach donne la légende de saint Vidian d'après la tradition, Du Mège avait fait de même, en 1860, dans son Archéologie pyrénéenne (tome II, p. XXXVIII à XL), et tous deux [2] avaient été précédés par un autre voyageur ami des anciennes histoires, Cénac-Moncaut (Voyage archéologique et historique dans l'ancien comté de Comminges, Tarbes et Paris, 1856, p. 44-46). La tradition, en cette occurrence, réside dans une plaquette de VI-54 pages, publiée à Toulouse, chez Bon et Privat, en 1840, et dont voici le titre tout au long : Vie de saint Vidian, martyr, patron de Martres, diocèse de Toulouse, avec une notice historique en forme de préface, et suivie de pièces justificatives et de l'office du saint, par Melchior Jammes, curé de Martres. C'est donc au curé de Martres qu'il faut demander ce que l'on sait, ou du moins ce que l'on croit savoir, de la vie de saint Vidian. Laissons de côté la phraséologie édifiante de l'excellent ecclésiastique pour nous en tenir au fond. Voici les faits qu'il nous raconte :

Vidian vivait au temps de Charlemagne. Son père, duc d'Alençon, était prisonnier des Sarrasins à Lucéria ou Lucerne, ville des bords du golfe de Gascogne. Les démons, consultés par les prêtres sur le sort qu'il fallait lui faire subir, conseillent de rendre la liberté au duc, à condition qu'il donne son fils en otage. Le duc accepte. Vidian quitte Paris, où sa mère Stace surveillait son éducation, pour aller se constituer prisonnier. Le duc d'Alençon une fois remis en liberté, le souverain de Lucéria, au lieu de faire périr Vidian, le vend comme esclave : une marchande anglaise l'achète, l'emmène en Angleterre et en fait son fils adoptif. Devenu homme, Vidian organise une croisade et, à la tête d'une flotte, débarque à Lucéria, extermine tous les habitants et détruit la ville elle-même. Cela fait, il revient à Paris jouir de la renommée que lui vaut un pareil coup d'éclat. Charlemagne le nomme duc. Sur ces entrefaites, Abou-Saïd envahit le midi de la France à la tête d'une armée musulmane et vient assiéger Angonia, au sud de Toulouse. Accouru à la tête d'une armée, le duc Vidian lui livre bataille sur les bords de la Garonne : il met les Sarrasins en fuite et s'acharne à leur poursuite. Harassé de fatigue, atteint de plusieurs blessures, il descend de cheval auprès d'une fontaine pour se reposer et laver ses plaies. Un détachement ennemi survient à ce moment et Vidian périt accablé par le nombre. La nouvelle de cette mort ranime le courage des Sarrasins qui détruisent toute l'armée chrétienne et s'emparent d'Angonia. Lorsque le flot de l'invasion eut passé, les fidèles enterrèrent les restes de Vidian et de ses compagnons : des miracles se firent immédiatement sur leur tombeau et le nom d'Angonia fut remplacé par celui de Martres ou ville des martyrs.

[1] Foix et Comminges, par Ernest Roschach (Paris, Hachette, 1862), p. 165 et s.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

[2] Notons cependant que Du Mège avait déjà parlé de la légende de saint Vidian dans ses Recherches sur Calagurris des Convenae, mémoire lu à l'Académie des sciences de Toulouse en 1826 et imprimé en 1830 dans les Mémoires, 2e série, t. II, 2e partie, p. 366. Dans ce mémoire, il cite des extraits du texte latin que nous publierons plus loin. Il mentionne aussi saint Vidian en 1829 dans sa Statist. gén. des départ. pyrénéens, t. II, p. 381, et il dit que "chaque année une fête religieuse et guerrière rappelle et son courageux dévouement et son glorieux trépas".
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Martres -Tolosane et Saint Vidian

Je résume ici, en quelques mots, d'assez longues recherches auxquelles je me suis livré à propos de saint Vidian, sans que les résultats de ces recherches éclaircissent beaucoup la question traitée dans le mémoire qu'on vient de lire. Le plus ancien témoignage relatif au culte du saint à Martres-Tolosane, et à son existence même, se trouve dans une charte du cartulaire de Saint -Sernin de Toulouse que M. Antoine Du Bourg a bien voulu me signaler à une époque où le cartulaire était encore inédit. Dans cette charte (n° 47, page 33 de l'édition du cartulaire publiée en 1888 par M. l'abbé Douais), un certain Wilhelmus Ramundi, ses fils et ses neveux, font donation à Saint-Sernin de l'église de Martres : "et est ipsa ecclesia in pago Tolosano, in loco qui vocatur Martras, in honore beate Dei genitricis Marie, et ibi corpus sancti Vidiani cum aliis sanctis." La charte n'est pas datée, mais elle doit être des premières années du XIIe siècle au plus tard, puisque l'église Sainte-Marie de Martres figure dans une bulle de 1119 parmi les possessions de Saint-Semin.

Le rédacteur du cartulaire de Saint-Sernin, dans le titre placé en tête de la charte n° 47, appelle l'église de Martres ecclesia sancte Maria de Martiribus : cela à la fin du XIIe ou commencement du XIIIe siècle. La charte elle-même, comme on l'a vu, dit : Martras, et il ne faut voir dans la traduction de Martiribus qu'une fantaisie étymologique sans valeur.

Le nom Vidianus est assez fréquent dans le Midi de la France au moyen âge : il y en a trois exemples dans le cartulaire de Saint-Sernin pour le XIIe siècle : Bernardus Vidianus (charte 24), Vidianus Artus (chartes 305 (de 1145) et 334), Arnaldus Cornelius et fratres sui, Petrus et Vidianus (charte 557, de 1148). La forme romane est Vizia(n), plus tard Vezia(n). Il est donc distinct du nom français Vivien, qui représente Vivianus (plus anciennement Bibianus), nom d'un saint évêque de Saintes (Ve siècle), dont le culte a été assez répandu dans la région du Sud-Ouest. Les scribes les ont parfois confondus : ainsi, une charte de 1251, émanée de l'évêque de Toulouse, appelle l'église de Martres "ecclesia sancti Viviani de Martis" (orig. arch. dép. de la Haute-Garonne, fonds de Saint-Sernin).

Le dimanche de la Trinité on célèbre à Martres la translation des reliques de saint Vidian, mais cette date ne remonte qu'à une décision du cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse (mort en 1830) : auparavant elle se célébrait le mercredi de la semaine de Pentecôte. La fête proprement dite se célèbre le 27 août, jour anniversaire du martyre de saint Vidian. On remarquera que Du Saussay et autres hagiographes la placent au 9 septembre. La date du 27 août ne proviendrait-elle pas d'une confusion avec saint Vivien de Saintes, honoré le 28?
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En dehors de Martres-Tolosane, saint Vidian était fêté à Saint-Ybars, S. Eparchius (Ariège), église qui avait obtenu, avant 1635, une parcelle des reliques du saint. Je n'ai trouvé le nom de saint Vidian dans aucun martyrologe manuscrit du moyen âge : c'est dire que son culte a toujours été confiné dans les bornes les plus étroites.

J'indiquerai enfin, comme pouvant donner lieu à des études critiques, quelques saints pyrénéens peu connus, qu'on a rattachés tant bien que mal aux invasions des Sarrasins en France sous Charlemagne. Ce sont : saint Aventin, saint Cizy, saint Frajou, saint Gordian et saint Sabin. Le plus intéressant est saint Cizy, sur lequel je compte revenir quelque jour. (A.T.).

II est impossible de méconnaître la parenté du récit que nous venons de résumer avec certaines parties de la légende épique de Vivien, neveu de Guillaume d'Orange, célébré par d'anciennes chansons de geste françaises [3]. Nous retrouvons dans la Vie de saint Vidian les traits essentiels ou épisodiques de deux chansons de geste : les Enfances Vivien et Aliscans.

Dans les Enfances, Vivien a pour père Garin d'Anseüne et pour mère Eutace. Fait prisonnier à Roncevaux, Garin a été emmené à Luiserne-sur-Mer, et on ne consent à lui rendre la liberté que s'il donne son fils en échange. Vivien arrive à Luiserne et prend la place de son père; au moment où l'anmassor va le faire périr sur un bûcher, le roi Gormond et ses pirates débarquent et délivrent Vivien, mais pour le vendre à une marchande qui le fait longtemps passer pour son fils. Plus tard, Vivien s'empare de Luiserne et tue l'anmassor pour venger la dure captivité de son père [4].

L'épisode de la mort de Vivien dans la chanson d'Aliscans est trop connu pour qu'il soit nécessaire de l'analyser : 

Viviens est en l'aluè de Larchant,
Juste la mer, par dalès un estanc,
A la fontaine dont il rui sont corant...
Comme dans la légende de Martres, c'est bien sur le bord d'une fontaine que meurt Vivien, mais il meurt, dans les bras de Guillaume d'Orange, des quinze blessures qu'il a reçues pendant la bataille, sans que les païens viennent abréger ses derniers moments [5].

L'affrontement de ces deux récits ne peut manquer de piquer vivement la curiosité de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'épopée française du moyen âge. Deux hypothèses contradictoires se présentent naturellement à l'esprit : ou bien la légende de saint Vidian de Martres-Tolosane a été composée avec celle du personnage épique de Vivien d'Aliscans, ou bien, au contraire, cette légende est autochtone, et alors il faut admettre que la légende épique vient de Martres-Tolosane. Voyons à quel résultat nous conduira une étude critique sur saint Vidian.
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Evocations actuelles de la bataille de Saint Vidian sur des Faïences de Martres-Tolosane.
(© Colette Berdot, Faiencerie la Renaissance Artisanale ; photos : Elsa Jodra-Soucasse, 2014).

II est à peine besoin de dire que l'abbé Jammes ne peut être soupçonné d'avoir puisé directement son récit de la vie de saint Vidian ni dans les anciennes chansons des Enfances et d'Aliscans, qui n'ont été publiées que longtemps après l'apparition de sa brochure, ni dans une version en prose du XVe siècle de la geste de Guillaume d'Orange signalée par M. Léon Gautier (Bibl. nat., 1497). La seule indication de source qu'il donne est la suivante, qu'on lit à la fin de son livre (p. 40 et 41) :

[3] L'existence de la légende de saint Vidian m'a été signalée, au mois de mars 1885, par M. Bertrand Lavigne, auteur de plusieurs publications historiques, mort récemment à Toulouse. C'est aussi à M. Lavigne que je dois de posséder la Vie de saint Vidian de l'abbé Jammes, qui est devenue fort rare.

[4] Les Enfances Vivien, p. p. Wahlund et Feilitzen, Paris, 1886.L. Gautier, Epopées françaises, 2e édition, IV, p. 410 et s. - On peut admettre que ce nom d'Auseüne, déjà obscur au moyen âge, a été remplacé soit arbitrairement, soit à cause d'une vague consonance, par celui d'Alençon.

[5] Aliscans, p. p. Guessard et Montaiglon, Paris, 1860, vers 395 et s.

"L'histoire du martyre de saint Vidian telle, quant aux faits, que nous venons de la rapporter fut trouvée, par monseigneur Jean-Louis de Berthier, écrite sur trois coffres dorés qui renfermaient les reliques, et qui étaient dans le tombeau de l'oratoire du saint martyr. Elle fut imprimée avec approbation de monseigneur l'évêque, qui voulut, pour lui donner plus d'autorité, la munir de son seing et du sceau de ses armes. L'histoire de la vie et du martyre de saint Vidian, imprimée par ordre de monseigneur l'évêque de Rieux, Jean-Louis de Berthier, le 23 septembre 1634, doit faire foi aux yeux de ceux qui croient encore aux traditions historiques."
Jean-Louis de Berthier fut évêque de Rieux, diocèse dont dépendait Martres-Tolosane, de 1620 à 1662. L'abbé Jammes nous apprend que c'est lui qui fit faire, en 1635, les châsses en chêne sculpté dans lesquelles on conserve encore aujourd'hui les reliques du saint et de ses compagnons. Quant à l'histoire imprimée par ordre de J.- L. de Berthier, elle n'a jamais existé que dans l'imagination du curé de Martres. On lit en effet dans le procès-verbal officiel de la visite de l'église de Martres, faite le 24 avril 1634 par J.-L. de Berthier, qu'on trouva trois coffres de reliques dans une armoire de la chapelle de saint Vidian : ces coffres en fort mauvais état, dit le texte du procès-verbal, "paraissent avoir été faitz de menuzerie, paintz et dorés avec remarque qu'il y avoit des escripts que le temps avoit consumé." Le prélat ordonna qu'on ferait de nouveaux coffres et "lorsque lesdits coffres seront faits, nous en sera donné advis, mesmes des caractères qui estoient autour desdits coffres qui se pourront lire [6]". Ainsi, des écriteaux consumés par le temps, quelques caractères devenus presque illisibles, voilà à quoi se réduit l'histoire "écrite sur trois coffres dorés" [7].

La véritable source de l'abbé Jammes, bien qu'il ne l'ait pas indiquée, est une plaquette de 15 pages publiée à Toulouse en 1769 et intitulée : Les indulgences, la vie et les miracles de saint Vidian, martyr, patron de l'église de Martres-Tolosane, au diocèse de Rieux [8]. En tête, se trouve la traduction d'une bulle d'Urbain VIII (13 nov. 1630) conférant des indulgences aux membres de la confrérie de saint Vidian, martyr : rien dans cette bulle ne fait allusion à la légende. Puis vient la légende elle-même, assez courte pour que nous puissions la reproduire textuellement, sauf la fin, qui est sans intérêt pour nous : 

"Puisque le martyre est un des plus grands mérites qui se puisse acquérir en l'Église militante, à cause que c'est un acte de la plus parfaite charité que l'on puisse témoigner à Dieu : aussi faut-il croire que ceux qui ont souffert les supplices pour l'amour de lui, sont maintenant récompensez d'une précieuse couronne marquée d'une grande gloire, laquelle fait reconnoître leur pouvoir dans les Cieux. Tel a été reconnu depuis neuf siècles passez ce grand Duc du France, Saint Vidian martyr, ainsi que les Calendrier de S. Sernin en Toulouse, et manuscrits anciens des églises du diocèse de Rieux, rendent témoignage de cette vérité, soit pour la vénération de ses vénérables Reliques que pour les fréquentes merveilles que Dieu manifeste journellement par ses inter cessions. Or, afin que sa sainteté soit manifeste à tous les fidèles, pour la plus grande gloire de Dieu et confirmation de la Foi orthodoxe, ce présent Sommaire a été corrigé fidèlement de l'Office et manuscrit ancien dudit Saint, où est contenu le narré de l'histoire qui suit.

Saint Vidian fut natif de la très noble et très illustre Maison de France, nommée maintenant Alançon. Ses parens étoient si nobles et vertueux qu'il servoient d'un très bon exemple, à cause de leur bonne vie. La mere s'appeloit Stace. Le Pere étoit duc de la maison de France, et comme il étoit un grand guerrier il batailla constamment à l'encontre des Sarrasins pour la défense de la Foi; si qu'après avoir triomphé maintes fois de leurs armes, II fut un jour arrêté prisonnier de guerre et livré entre les mains d'un Roi Sarrasin, qui regnoit en la Cité de Lucerne (autrement nommé Luceria) ville anciennement située dans la Galice, à la côte de la mer Oceane, où il fut traité rudement et enchaîné dans les cachots affreux d'une prison obscure. Mais comme il était un ferme appui de la sainte Milice, il endura toujours les tourmens avec une grande patience pour l'amour de son cher maître Jésus-Christ : aussi bien fut-il redimé des mains de ce Barbare par un moyen du tout merveilleux; car Dieu le permettant ainsi, il arriva qu'un jour ce Roi idolâtre consultant les idoles, entendit la voix du Démon, qui lui repondit comme ce Prince françois qu'il tenait captif, avoit un enfant qui viendrait un jour si puissant, qu'il serait le fleau des Sarrasins et la ruine totale de Lucerne, si on ne trouvait expedient de l'avoir et de la faire mourir.

[6] Arch. dép. de la Haute-Garonne, fonds de l'évêché de Rieux, reg. n° 5, p. 174 et s.

[7] Cénac-
Moncaut, qui se garde bien de citer la brochure de l'abbé Jammes, renvoie imprudemment à "la vie de St Vidian imprimée par ordre de Mgr l'évêque de Rieux le 23 septembre 1634."

[8] J'ai appris l'existence de cette plaquette par l'ouvrage de feu le P. Carles, intitulé : Mémoire sur le Proprium Sanctorum de la sainte église de Toulouse, avec la vraie légende des saints et plusieurs anciens offices, Toulouse, 1880, p. 215 Après l'avoir longtemps cherchée sans succès, j'ai su par M. l'abbé Sengès, curé de Martres-Tolosane, qu'elle avait été réimprimée récemment, et je la cite d'après la réimpression (Toulouse, impr. Hébrail, 1887, 16 pages), que M. l'abbé Sengés a eu l'obligeance de m'adresser.
 

 

Le Conseil du Roi s'étant assemblé sur ce sujet, donna la vie sauve au Duc de Fiance avec condition de bailler son fils pour otage : il est contraint de l'envoyer querir en France par un courier qui fit diligèment cette dépêche. Sa femme très vertueuse et noble ne reçut pas si-tôt cette nouvelle, qu'elle envoie son fils à Lucerne pour le racheter de prison, non toutefois sans beaucoup d'affliction, prévoyant le danger et de l'un et de l'autre. L'amour marital neanmoins prevalut à celui de son fils, et le fils s'estima trop heureux de rendre ses devoirs aux dépens de sa vie propre. Car il ne fut pas si-tôt à Lucerne qu'il se livra lui-même entre le mains des Sarrasins pour rançonner son Isaac, et servir de victime à cet holocauste. II fut ce Joseph mystique, lié et garrotté dans la Citerne profonde des prisons de Lucerne, pour dire mis à mort, et sacrifié au Temple des idoles. Le Conseil inique, des démons y avait déjà déliberé, et leurs fauteurs idolâtres avoient déja prononcé cet arrêt. Mais Dieu, qui preside toujours sur toutes les puissances, surveilla tellement pour la défense de son fidéle serviteur, qu'il le voulut preserver de l'exécution fatale de cet arrêt qui minutoit sa mort. D'autant qu'il le reservoit pour la manifestation de sa plus grande gloire, et pour être le fleau de ces iniques pervers. Voilà pourquoi le tyran Sarrasin mit en oubli le dessein malheureux qu'il avait fait de le faire mourir. Qu'il ne soit ainsi, la merveille parut ensuite, parce que certaine Marchande, fort oppulente, et riche, fut inspirée divinement aux îles d'Angleterre, cingla heureusement les mers jusques au habre de Lucerne, où elle fit caler les voiles de son navire, et jeter les ancres pour faire un assortiment de toutes sortes de marchandises. Cependant l'avarice insatiable qui dévorait les entrailles du Roi Sarrasin aveugla tellement son esprit, que, sans avoir égard à la a prédiction de son Oracle, il exposa au marché ce Joseph mystique Vidian. C'était un jeune adolescent, beau comme un Ange, bien élevé et instruit en la foi Catholique, si arrêté en ses actions et en ses moeurs, que sa légende le qualifie de ce titre, Doctor morum; il avoit un esprit assuré, et un jugement si solide, que dans un Hymne de son Office on lit ces paroles : Vidianus mente sanus digno vocatur nomine : La pureté lui était si chere, qu'il conserva toujours sa virginité, comme dit son Antienne, Angelicae puritatis colitur. Cette marchande ne l'eut pas si-tôt vu, qu'elle reconnut la vertu de cet enfant par une secrete inspiration de Dieu, qui l'obligea de le racheter à dessein de le faire son fils adoptif. Etant de retour en Angleterre, elle en fit un présent à son mari, qui ratifia l'adoption pour être leur héritier, à cause qu'il n'avaient point aucun enfant de leur légitime mariage. Ils l'occuperont quelque tems au négoce de la marchandise. Mais comme il avait porté son esprit à négocier le trafic du Ciel, et marchander pour la maison de Dieu, et comme il était de si noble extraction, à mesure qu'il s'avançoit en âge, aussi de même son désir s'augmentait de rechercher l'occasion d'employer sa vie et son courage pour la défense de la foi de Jésus-Christ. Si que redigeant en sa mémoire les injures que les Sarrasins faisaient aux fidèles Chrétiens, et particulierement au Royaume de France, comme un autre Phinées conduit par le Saint-Esprit, il gagna le coeur d'un grand nombre de marchands, et les persuada si puissament, qu'il leur fit prendre les armes pour la querelle de Dieu, en remontant aux magasins de leur marchandise. Son armée grossissoit de jour en jour de telle sorte, qu'il se rendit assez fort d'aborder au port de Lucerne. Il surprit d'abord cette ville, renversa les Temples des faux Dieux, extermina ce Roi idolâtre et son peuple, et mit l'incendie par toute la ville : enfin il la ruina de fons en comble, à cause de son idolâtrie et des péchés détestables qui se commettaient en icelle : ses ruines témoignent aujourd'hui son iniquité. Ayant ainsi rendu témoignage de ses exploits généreux, s'en retourna glorieux et triomphant au Royaume de France avec son armée.

Ses parent tressaillirent de joie à son arrivée, car ils le considéraient compte s'il fût ressuscité de la mort. Qu'on se représente les caresses et les embrassermens d'un père et d'une mere qui n'avaient autre appui que cet unique fils. Mais quel contentement à eux de le voir revenir de la captivité avec le triomphe de si braves guerriers qui l'avaient suivi toujours pour venir un jour consoler sa maison. Le Très-Chétien Roi de France Charlemagne qui regnoit de ce tems (comme la tradition et l'histoire nous apprend) fut assez informé du mérite et valeur de Saint Vidian : voilà pourquoi il l'institua Duc en son Royaume. Mais ce Saint personnage qui ne faisoit point état que des grandeurs du Ciel, ayant à mépris les grandeurs de ce monde, ne voulut point humer long-tems l'air de la Cour, d'autan qu'à la premiere occasion présentée, et la nouvelle étant arrivée que les Sarrasins avaient repris leurs forces, et fait glisser une puissante armée dans la Gascogne (laquelle menaçait déjà la ruine du Royaume de France), il abandonna les délices et passe-tems mondains, et adressa des ferventes prieres à Dieu qu'il lui donnat le courage d'abattre et détruire l'impieté de cette maudite secte sarrasine. Son oraison fut exaucée, car il fit un tel effort avec ses armes contre l'ennemi de la foi qui (sic) les repoussa courageusement, et les serra de si près qu'il les mit et, fuite jusque au lieu nommé vulgairement le Champêtré, qui est une plaine scituée en l'Évêché de Commenge, au bord du fleuve de Garenne. Il rendit en ce lieu un combat si sanglant avec sa sainte Croisade, qu'il vainquit généreusement le Sarrasin, et abattit ses forces. Jusques à ce que Dieu le voulant recompenser de la Couronne du Martyre, permit qu'il fut blessé cruellement parmi le chamaillis des armes. Puis, poursuivi par ces bourreaux carnassiers, ennemis jurez des Chrétiens, il se refugia auprès d'une fontaine qui est au bord de Garonne, nommée à présent la Fontaine S. Vidian, dans le terroir de Martres, où il lava ses plaies pour donner quelques rafraichissemens à l'ardeur du mal qu'il endurcit patiemment pour l'amour de son Dieu : en témoignage de quoi Dieu a permis que depuis son lavement, cette fontaine produit quantité de pierres toutes ensanglantées. Le Martyre de cet Agneau immolé fut accompli et terminé par les tourmens rigoureux et par le glaive tranchant de ces loups affamez qui se ruerent sur lui avec tant de furie et cruauté qu'ils firent rougir la ville de Martres, et l'empourprerent de son sang par les coups mortels qu'ils firent grêler sur sa précieuse tête petit avoir defendu constamment la querrelle de Jesus-Christ. Plusieurs autres de ses compagnons furent martyrisez en ladite Ville et endurerent diverses sortes de supplices. Il y en eut qui furent brûlez, et d'autres hâchez à coups de coutelas : à cause dequoi ladite Ville porte le nom de Martyrs, parce que auparavant elle s'appeloit Angonia : c'étoit une grande Cité fort fleurissante et riche, et une des plus anciennes de la Province de Gascogne, ainsi que les antiquitez et ruines l'icelle le témoignent assez."

La concordance du récit qu'on vient de lire avec celui de l'abbé Jammes est à peu près parfaite. Sauf la mention intempestive de Paris comme capitale de la France sous Charlemagne, et le nom d'Abou-Saïd donné au chef des Sarrasins, le curé de Martres n'a en effet rien ajouté, quant aux faits, à la légende qu'il a eue sous les yeux [9].

Si nous remontons de quelques années, nous trouvons une légende latine de saint Vidian dans les Officia proprio sanctorum ecclesiae et diocesis Rivensis, illustrissimi ac reverendissimi domini Domini Joanis Mariae de Catellan, episcopi Rivensis, curis ordinata atque edita, ouvrage publié à Toulouse en 1764. Voici la partie essentielle de ce texte [10]

"Die XXVII augusti. Sancti Vidiani martyris, duplex.
Lectio IV. Vidianus e regio Gallorum principum sanguine, ut antiqua fert traditio, ortus, pro liberando patre suo, qui in bello contra Agarenos seu Saracenos in Hispania captus ab ipsis in servitute detinebatur, adhuc puer obses datus, ab infidelibus in carcerem detrusus, variisque affectus fuit aerumnis, quas omnes invicta toleravit patientia : sud ab illis, imo ab ipso morte quam ei Rex infidelium paraverat, mirabiliter ereptus, et in regiones exteras deportatus, post data varia et insignia tam pietatis christianae quam bellicae virtutis signa tandem ad aulam Caroli Magni veniens, ibi benevole excipitur, et ab ipso Carolo Dux militiae constituitur. Non multo post, cum audiisset Saracenos, superatis Pyraeneis montibus, in Galliam prorupisse, variasque ejus provincias devastare, praesertim eas quae ad meridiem sitae illis montibus viciniores existunt, non minus zelo fidei et tuendae religionis ardore, quam patriae amore incensus, comparato sibi exercitu, contra illos festinanter accurrit, ut eos è finibus illis penitus exturbaret, et ultra montes ejiceret.
[9] L'abbé Jammes ne parle pas, et c'est regrettable, du nom donné par les récits du XVIIIe siècle à l'endroit précis où aurait eu lieu la bataille sur les bords de la Garonne. Ces agri qui dicuntur Campestres - qui deviennent dans le récit français de 1769 le lieu nommé vulgairement le Champêtré - n'auraient-ils pas une certaine parenté de nom avec Aliscans?

[10] Le même récit a été reproduit dans le Breviarum Rivense, publié en 1776, parte aestiva, p. 562.
 
 
 
 
 
 
 

 

Lectio V. Cum hostes quos quaerebat Vidianus esset assecutus in ea parte comitatus Convenensis quae vicina est Garumnae fluvio, in agris qui dicuntur Campestres proelium atrox committitur, in quo dum Vidianus non solum ducis optimi, sed et strenui militis partes ageret, in medio certamine huc et illuc discurrens, ut suos et verbo et exemplo ad fortiter bellandum accenderet, cumque jam hoste debilitato ac ferme profligato, victoria penes Christianos mox futura appareret, ipse gravissime vulneratus ab acie secedere cogitur et ad fontem non longe distantem, qui etiamnunc nomen sancti Vidiani retinet, cum aliquot sociis confugere, ut quid lenimenti doloribus suis inveniret. Cum igitur ibi decumbens vulnera sua aqua fontis lavando cruorem ex eis manantem conatur extinguere, a superveniente infidelium turma una cum sociis suis gladio percussus interiit, et omnes simul martyrii corona donantur."
Comme il est facile de le remarquer, le texte latin de 1764 est beaucoup plus succinct que le texte français de 1769. Non seulement il ne donne ni le titre du père de Vidian, ni le nom de sa mère, ni le nom de la ville d'Espagne où Vidian alla remplacer son père en prison, ni le nom ancien de la ville de Martres-Tolosane, mais encore il ne parle pas de l'expédition faite en Espagne par Vidian. Le récit du Proprium ne peut donc être considéré comme la source de la biographie française; toutefois, dans ce récit, rien n'est en contradiction avec la biographie. L'écrivain latin ne raconte pas l'expédition de Vidian à Lucerne, mais il laisse entendre qu'il la connaît par ces mots : post data varia et insignia tam pietatis christianae quam bellicae virtutis signa; l'on comprend de reste qu'une expédition de ce genre n'ait pas sa place marquée dans un Proprium sanctorum. On peut donc considérer les deux récits comme dérivés de la même source, et, par suite, les ramener à l'unité : j'inclinerais même à les attribuer au même auteur.
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Maintenant, si l'on cherche à savoir quelque chose de la légende de saint Vidian avant 1764, on ne trouve qu'une seule indication, mais en contradiction absolue avec le récit du Proprium et des Indulgences. Le plus ancien auteur qui ait connu et mentionné saint Vidian parait être André Du Saussay qui, dans son Martyrologium Gallicanum (1637), à la date du 9 septembre, lui consacre ces quelques mots: "In Aquitania, territorio Rivensi, S. Vidiani martyris, in loco qui Martres vulgo dicitur, a Gothis Arianis propter orthodoxae fidei professionem impie trucidati [11]." Tous les auteurs ont répété, jusqu'en 1764, que saint Vidian a été martyrisé par les Goths 'ariens, et sur cette donnée, la seule qu'on possédât alors, les Bollandistes ont proposé de fixer au Ve siècle l'existence de saint Vidian, puisque c'est la seule époque où les Wisigoths aient possédé la région où il a été martyrisé [12]. Parmi les témoignages qui concordent avec celui de Du Saussay, deux ont pour nous une valeur particulière, à cause de leur provenance : 
1° A la fin du XVIIe siècle, Simon de Peyronet, curé du Taur, à Toulouse, répète ce qu'a dit Du Saussay et se borne à faire remarquer que le saint qu'on appelle en latin Vidianus s'appelle vulgairement dans le pays Vesian [13];

2° Le Proprium de l'église de Saint-Sernin de Toulouse, à laquelle appartenait le prieuré de Saint-Vidian de Martres-Tolosane, donne l'office du saint à la date du 27 août, et dans cet office, non seulement nous ne trouvons rien qui se rapproche du Proprium de Rieux, mais nous voyons que la tradition recueillie au XVIIe siècle par Du Saussay est pleinement acceptée [14].

En présence des faits que je viens de signaler, une conclusion paraît s'imposer, c'est que la légende de saint Vidian, telle qu'elle a cours aujourd'hui, ne remonte guère au delà de 1764 : c'est sans doute aux environs de cette date qu'on a imaginé d'adapter au patron de Martres-Tolosane, qui n'avait pour ainsi dire point d'histoire, l'histoire légendaire des exploits de Vivien, neveu de Guillaume d'Orange, dans les chansons de geste françaises. Mais dira-t-on, comment, vers 1764, et au diocèse de Rieux, pouvait-il exister un homme connaissant les données des anciennes chansons de geste des Enfances et d'Aliscans, pour les appliquer ainsi à saint Vidian? La chose est surprenante, je l'avoue, mais non absolument impossible. Quelque jour peut-être on saura le nom de ce savant homme et on trouvera la source où il a puisé sa science. Tout ce que nous pouvons faire aujourd'hui, c'est de le complimenter sur le succès déjà plus que séculaire qu'a obtenu son pieux remaniement de deux de nos anciennes chansons de geste. (Antoine Thomas, in Etudes romanes dédiées à Gaston Paris, 1891).
[11] Cité dans les Acta Sanctorum, sept. III, p. 261.
 

[12] Acta Sanctorum, sept. III, p. 261 (publié en 1750).
 
 
 

[13] Catalogus sanctorum, Toulouse, 1706 (publication posthume).
 
 
 

[14] "Ut quid non possumus et nos cum beato Vidiano, ob veram fidei confessionem a Gothis Arianis occiso, Christi bibere calicem?" Officia sanctorum propia insignis ecclesiae abbatialis sancti Saturnini martyris Tolosanae civitatis, Toulouse, sans date (permis d'imprimer de 1759), p. 123.
 
 
 
 
 
 

 

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