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Valentine de Saint-Point

Valentine de Saint-Point (Anna Jeanne Valentine Marianne Vercell) est une écrivaine née le 16 février 1875 à Lyon, d'une famille à la fois bourgeoise et aristocratique par sa mère. Elle est l'unique enfant d'Alice de Glans de Cessiat et de Charles-Joseph Vercell, et par sa mère, elle est l'arrière-petite-nièce du grand poète romantique Alphonse de Lamartine, une ascendance qui marquera profondément sa propre identité d'artiste. Son enfance est bouleversée par la mort de son père en 1883; sa mère retourne alors avec elle à Mâcon, où la jeune fille grandit entourée de sa grand-mère et d'un précepteur, imprégnée de l'héritage lamartinien.

À tout juste dix-huit ans, en janvier 1893, elle épouse Florian Théophile Perrenot, un professeur de quatorze ans son aîné, qu'elle suit dans ses différentes affectations . C'est à Lons-le-Saunier, en 1894, qu'elle rencontre Charles Dumont, un collègue philosophe de son mari, qui devient son amant. Le couple Perrenot part ensuite en Corse en 1897, première rencontre de Valentine avec la Méditerranée, avant une dernière mutation à Niort où Florian meurt subitement à l'été 1899, laissant la jeune femme veuve à vingt-quatre ans.

Libre, elle se rend à Paris et y retrouve Charles Dumont, futur ministre de la IIIe République, qu'elle épouse le 20 juin 1900. Dès 1902, elle organise un salon littéraire qui devient rapidement un rendez-vous prisé de la vie intellectuelle et artistique parisienne. On y croise des figures aussi diverses que Gabriele D'Annunzio, qui la surnomme la "muse pourpre", Rachilde, Natalie Clifford Barney, Paul Fort, les peintres Mucha et Auguste Rodin. Avec Rodin, pour qui elle pose, elle noue une amitié profonde et inspirante; il la appelle la "déesse de chair de son inspiration de marbre" et elle célèbre son oeuvre dans des poèmes et des articles. En 1903, lors d'une séance de spiritisme, pratique alors à la mode, elle rencontre le poète et intellectuel italien Ricciotto Canudo. Peu après, elle demande le divorce, qui est prononcé à ses torts en janvier 1904, affirmant sa volonté de se consacrer entièrement à sa vocation artistique et de vivre en toute indépendance. Elle adopte alors le pseudonyme de Valentine de Saint-Point, en hommage au château de son illustre ancêtre Lamartine, et vit désormais en union libre avec Canudo, qui soutient activement ses débuts littéraires.

Sa carrière d'écrivain s'ouvre en janvier 1905 avec un article sur Lamartine inconnu dans La Nouvelle Revue, affirmant sa filiation poétique. Suivent son premier recueil de poèmes, les Poèmes de la mer et du soleil (1905), inspiré d'un voyage en Espagne avec Canudo, puis un roman, Un amour (1906), première partie d'une trilogie bien accueillie. Elle collabore à de nombreuses revues, dont Le Mercure de France, La Plume et Poesia, la revue de Filippo Tommaso Marinetti. En 1907, elle publie Un inceste, roman au thème audacieux d'une mère initiant son fils à l'amour, qui provoque un scandale et lui vaut des critiques mitigées mais une notoriété sulfureuse. Elle se tourne ensuite vers le théâtre avec Le Déchu (1909), un drame en un acte mal reçu par la critique, première pièce de sa trilogie Le Théâtre de la femme. En 1910, elle livre Une femme et le désir, un roman autobiographique masqué qui sonde la psychologie féminine. Parallèlement, elle s'installe en 1911 dans un atelier rue de Tourville, où elle expose peintures et gravures sur bois au Salon des Indépendants et organise des réceptions "apolloniennes" de plus en plus courues, mêlant poésie, musique et débats d'idées.

• Poèmes de la mer et du soleil (1905) s'inscrit dans une esthétique encore largement symboliste, mais laisse déjà percevoir l'originalité et l'audace de Valentine de Saint-Point. Le recueil célèbre les forces élémentaires de la nature, en particulier la mer et le soleil, conçus comme des puissances vitales, sensuelles et cosmiques. La mer y apparaît tour à tour maternelle et violente, espace de fusion, de désir et de dissolution de l'individu, tandis que le soleil incarne l'énergie, la fécondité et l'élan créateur. La poésie est fortement marquée par une sensualité affirmée : les corps, les sensations, les rythmes naturels occupent une place centrale, dans une écriture ample, musicale et riche en images. Loin d'une contemplation passive, ces poèmes traduisent une aspiration à l'intensité et à l'absolu, où l'être humain cherche à s'accorder aux forces primordiales du monde. La voix poétique, souvent lyrique et exaltée, affirme déjà une volonté de dépassement des limites morales et esthétiques traditionnelles, notamment dans l'expression du désir féminin, envisagé comme une force active et créatrice.
L'année 1912 marque un tournant majeur avec la rédaction du Manifeste de la femme futuriste, qu'elle lit le 27 juin à la salle Gaveau devant les figures du mouvement futuriste mené par Marinetti. En réponse aux idées misogynes du manifeste originel, elle y prône une femme virile, guerrière, et conceptualise la "sur-femme", pendant du surhomme nietzschéen, appelant les femmes à embrasser la luxure comme une force. Un an plus tard, elle approfondit sa pensée avec le Manifeste futuriste de la luxure (1913), où elle exalte la luxure comme une énergie motrice de l'évolution et de la création. Bien qu'associée au mouvement, elle tient à préserver son indépendance intellectuelle et déclarera en 1914 : "Je ne suis pas futuriste et je ne l'ai jamais été; je n'ai fait partie d'aucune école".
• Le Manifeste de la femme futuriste (1912) affirme une rupture radicale avec la poésie lyrique pour entrer dans le champ de la pensée polémique et théorique. Ce texte s'inscrit dans le contexte du futurisme, mouvement artistique et idéologique exaltant la modernité, la vitesse, la violence et l'énergie vitale. En réponse aux positions souvent misogynes des futuristes italiens, Saint-Point propose une redéfinition provocatrice de la femme et du féminin. Elle y rejette les conceptions traditionnelles fondées sur la douceur, la passivité ou la sentimentalité, et affirme que la femme doit pleinement participer aux forces de conquête, de création et de destruction qui animent le monde moderne. Le manifeste dépasse toutefois une simple revendication féministe : il prône une vision de l'humanité divisée non entre hommes et femmes, mais entre individus forts et individus faibles, valorisant l'instinct, la sensualité, la violence et l'héroïsme comme moteurs de progrès. Le style est incisif, volontairement excessif, scandé d'assertions tranchées destinées à choquer et à susciter le débat. À travers ce texte, Valentine de Saint-Point affirme une pensée profondément transgressive, qui fait du corps, du désir et de l'énergie vitale des valeurs centrales, et qui inscrit la femme au coeur même de la modernité et de l'action, en rupture avec les normes morales, sociales et littéraires de son temps.
C'est également au sein de la revue Montjoie!, fondée par Canudo en 1913, qu'elle élabore sa réflexion sur la danse et invente la "Métachorie". Présentée pour la première fois le 20 décembre 1913 au théâtre Léon-Poirier, cette forme d'art total se veut une "fusion de tous les arts" où l'idée, ou l'âme, est première. Elle y danse ses propres poèmes, le visage voilé, sur des musiques d'Erik Satie, Debussy ou Ravel, en transcrivant graphiquement la danse comme une partition et en s'inspirant de principes géométriques. Cette performance novatrice, qui mêle chorégraphie, poésie et musique, est considérée comme une préfiguration de la performance contemporaine.

La Première Guerre mondiale interrompt cette effervescence. Valentine de Saint-Point s'engage comme infirmière à la Croix-Rouge. Après la guerre, elle voyage en Espagne, aux États-Unis et au Maroc, où elle se convertit à l'islam. En 1924, elle s'installe définitivement au Caire, sur les traces de son grand-oncle Lamartine, et prend le nom de Rawhiya Nour-el-Dine. Loin de renoncer à son activité, elle y fonde en 1925 la revue Le Phoenix, sous-titrée Revue de la renaissance orientale, qui devient une tribune pour dénoncer le colonialisme et défendre l'indépendance des nations arabes, en particulier la Syrie face aux ambitions de la France. Ses prises de position anti-impérialistes lui valent des conflits avec les autorités égyptiennes et la communauté francophone; pour pouvoir rester dans le pays, elle doit cesser ses activités politiques. Elle consacre alors la fin de sa vie à la spiritualité, étudiant les religions et pratiquant la méditation soufie. En 1934, elle publie son dernier recueil de poèmes, La Caravane des chimères, qui témoigne de sa quête mystique dans le désert égyptien. 

Valentine de Saint-Point s'éteint au Caire le 28 mars 1953, à l'âge de 78 ans, et est enterrée près de l'imam Al-Shafii. Longtemps oubliée, cette figure protéiforme et audacieuse, tour à tour poétesse, romancière, dramaturge, peintre, chorégraphe, critique d'art et militante anticoloniale, est aujourd'hui redécouverte comme une expérimentatrice hors norme, à la croisée des avant-gardes européennes et de l'Orient.


 
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