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Rachilde
(Marguerite Eymery) est une écrivaine
née le 11 février 1860 dans le domaine familial du Cros, en Dordogne,
entre Château-l'Évêque et Périgueux.
Elle est l'unique enfant de Joseph Eymery, capitaine et fils naturel du
marquis d'Ormoy, et de Marie-Gabrielle Feytaud, issue d'une riche famille
bourgeoise. Sa naissance est une déception pour son père, qui espérait
un garçon, un rejet qui marquera profondément sa vie et son oeuvre. Son
enfance est solitaire et troublée, partagée entre un père souvent absent,
puis humilié et défiguré par la variole au retour de la guerre
de 1870, et devenu violent et alcoolique, et une mère excentrique,
adepte de spiritisme, qui sombre progressivement dans la dépression et
la folie, finissant ses jours Ă l'asile de Charenton.
Élevée de manière
paradoxale, on lui inculque à la fois les strictes règles de savoir-vivre
d'une jeune fille de bonne famille et une éducation physique rude, comme
Ă un militaire : elle apprend Ă monter Ă cheval, Ă manier le pistolet
et l'épée. La lecture et l'écriture deviennent pour elle une échappatoire
et une forme de rébellion. Dès l'âge de douze ans, elle écrit en cachette
et, Ă quinze ans, elle fait preuve d'une audace remarquable en envoyant
une de ses nouvelles, Premier amour, Ă Victor
Hugo. L'illustre poète lui répond par un bref mais encourageant :
" Remerciements, applaudissements. Courage, Mademoiselle ". Forte de cet
encouragement, elle se rend à cheval à Périgueux pour convaincre le
directeur de L'Écho de la Dordogne de lui confier le reportage
des manoeuvres militaires. Elle devient ainsi reporter Ă seulement dix-sept
ans.
C'est lors de séances
de spiritisme, pratiquées par sa grand-mère,
qu'elle adopte le pseudonyme sous lequel elle deviendra célèbre. Elle
prétend alors qu'un gentilhomme suédois du XVIe
siècle, nommé Rachilde, lui dicte ses oeuvres depuis l'au-delà . Cette
mystification lui permet de rompre avec son identité imposée et d'entrer
en littérature. En 1878, à dix-huit ans, elle s'installe à Paris,
bien décidée à conquérir le milieu littéraire. Son premier roman,
La
Dame des bois, paraît en feuilleton en 1880, suivi la même année
par Monsieur de la Nouveauté. Très vite, elle affirme son personnage
excentrique et provocateur : elle coupe ses cheveux à la garçonne, s'habille
en homme après avoir obtenu une permission spéciale de la préfecture
de police en 1885, et fait graver des cartes de visite Ă son nom de "Rachilde,
homme de lettres".
La consécration,
mêlée au scandale, arrive en 1884 avec la publication à Bruxelles
de son roman le plus célèbre, Monsieur Vénus. Le livre est jugé
pornographique, censuré en France, et Rachilde est condamnée par contumace
en Belgique Ă deux ans de prison et une
lourde amende. Ce procès ne fait qu'accroître sa notoriété. Maurice
Barrès, qui préfacera la réédition française de 1889, la sacre "Mademoiselle
Baudelaire". Elle enchaîne les publications au rythme d'un roman par an,
questionnant sans cesse les marges de la psyché et de la morale avec des
titres comme Nono (1885), La Marquise de Sade (1887), La
Virginité de Diane (1886), L'Animale (1893), ou encore La
Tour d'amour (1899), un récit morbide et angoissant se déroulant
dans le phare d'Ar-Men. Suivront, notamment, La Jongleuse (1900)
et Le Grand Saigneur (1925).
• Monsieur
Vénus (1884) est l'oeuvre la plus célèbre et la plus scandaleuse
de Rachilde, et constitue un texte majeur de la littérature décadente
fin-de-siècle. Le roman met en scène une inversion radicale des rôles
sexuels et sociaux à travers la relation entre Raoule de Vénérande,
aristocrate riche et dominatrice, et Jacques Silvert, jeune homme pauvre,
efféminé et progressivement objectivé. Rachilde y parcourt les thèmes
de l'androgynie, du fétichisme, de la cruauté amoureuse et de la domination,
en brouillant systématiquement les frontières entre masculin et féminin,
sujet et objet, amour et destruction. L'écriture est à la fois provocatrice
et raffinée, et mêle esthétique décadente, ironie cruelle et analyse
psychologique. Derrière le scandale moral, le roman interroge la construction
sociale du genre et du désir, tout en révélant une vision profondément
pessimiste des relations humaines, fondées sur le pouvoir et la manipulation
plutĂ´t que sur l'harmonie.
• La Marquise
de Sade (1887) prolonge cette exploration des figures féminines transgressives
et dominatrices. L'héroïne, Mary Barbe, incarne une femme intellectuellement
supérieure, froide et cruelle, qui rejette les normes sentimentales et
morales imposées aux femmes de son époque. Le roman ne se contente pas
d'un érotisme provocateur : il propose une réflexion sur la monstruosité
morale, la solitude et l'impossibilité de l'amour lorsqu'il est soumis
à la volonté de puissance. La référence au marquis de Sade
est moins sexuelle que philosophique : il s'agit d'affirmer une lucidité
impitoyable sur la nature humaine et sur la violence
des rapports sociaux. Le style, dense et analytique, met en valeur une
psychologie implacable, où l'intelligence et la lucidité deviennent des
formes de malédiction. L'oeuvre s'inscrit pleinement dans l'esthétique
décadente, tout en développant une critique acerbe du mariage, de la
maternité et des illusions romantiques.
• L'Animale
(1893) propose une variation plus naturaliste et symbolique sur la féminité
et l'instinct. Le personnage principal, Laure Lordès, est présenté comme
un être dominé par ses pulsions, plus proche de l'animalité que des
conventions sociales. Le roman analyse la tension entre culture et nature,
raison et instinct, en mettant en scène une femme dont la sexualité et
les désirs échappent à toute moralisation. Contrairement aux héroïnes
aristocratiques de ses autres romans, Laure évolue dans un cadre plus
réaliste, ce qui confère au récit une dimension presque expérimentale.
Rachilde y développe une vision profondément ambivalente des femmes,
Ă la fois victimes de leurs instincts et figures de menace pour l'ordre
social. Le style, plus sobre mais toujours chargé de symboles, renforce
l'impression d'un déterminisme tragique, où l'individu est prisonnier
de forces biologiques et psychiques incontrĂ´lables.
En 1889, après plusieurs
aventures amoureuses, dont une avec Gisèle d'Estoc, elle épouse Alfred
Vallette, un ouvrier typographe rencontré au bal Bullier. Ce mariage de
raison, célébré civilement, marque un tournant. L'année suivante naît
leur unique fille, Gabrielle, mais la maternité ne semble pas être une
vocation pour Rachilde, qui reste avant tout dédiée à la littérature.
En 1890, Alfred Vallette fonde la revue symbolisteL
Le
Mercure de France, dont Rachilde devient
la critique littéraire attitrée, un poste qu'elle occupera jusqu'en 1925.
Installés dans les locaux du journal, rue de l'Échaudé puis rue de Condé,
le couple devient un pivot de la vie littéraire parisienne. Rachilde y
tient un salon tous les mardis, qui attire le Tout-Paris des lettres et
des arts pendant plus de trente ans. On y croise pĂŞle-mĂŞle
Verlaine,
Mallarmé,
Jarry,
Gide,
Apollinaire,
Wilde,
Colette,
ou encore Léautaud.
Parallèlement Ă
ses activités de salonnière et de critique, Rachilde continue d'écrire
abondamment. Son oeuvre prolifique, plus de soixante-cinq ouvrages, traverse
les courants littéraires, du naturalisme au symbolisme et au décadentisme.
Cependant, sa personnalité est empreinte de contradictions. Tout en incarnant
une forme d'émancipation féminine par sa vie et ses écrits, elle se
montre résolument antiféministe, comme en témoigne son pamphlet Pourquoi
je ne suis pas féministe en 1928. Dans ses critiques, elle manifeste
un dégoût évident pour les femmes de lettres et rate parfois des talents
majeurs, comme Proust ou Mauriac,
dont elle refuse les manuscrits. Ses prises de position patriotiques, xénophobes
et antisémites dans l'entre-deux-guerres contribuent à l'effacement de
sa notoriété.
• Pourquoi
je ne suis pas féministe (1928) prend la forme d'un texte polémique
et paradoxal, souvent mal compris. Rachilde y affirme son refus du féminisme
institutionnel de son temps, qu'elle juge réducteur, moralisateur et incapable
de penser la singularité des individus. Loin de défendre une soumission
des femmes, elle revendique une position individualiste et aristocratique,
fondée sur l'intelligence, la différence et la transgression plutôt
que sur l'égalité revendiquée collectivement. Le texte adopte un ton
provocateur, ironique et volontairement excessif, fidèle à la posture
de l'autrice tout au long de sa carrière. Cette prise de position éclaire
rétrospectivement son oeuvre romanesque : Rachilde refuse toute assignation
identitaire et toute norme, qu'elle soit patriarcale ou féministe, et
défend une liberté radicale, réservée selon elle à des êtres d'exception.
L'essai révèle ainsi les tensions et les contradictions d'une pensée
profondément anticonformiste, à la fois dérangeante et cohérente avec
son univers littéraire.
La mort de son mari
Alfred Vallette en 1935 la plonge dans une grande solitude. Elle cesse
alors ses célèbres salons du mardi. Bien que de plus en plus oubliée,
elle continue d'écrire jusqu'à la fin de sa vie. Elle publie notamment
Mon
étrange plaisir (1934), Face à la peur (1939) et Duvet-d'Ange
(1943), ainsi que son livre de souvenirs, Quand j'étais jeune,
en 1947. Elle est promue officière de la Légion d'honneur en 1949. Rachilde
meurt le 4 avril 1953 Ă son domicile parisien du 26 rue de CondĂ©, Ă
l'âge de 93 ans. Elle est inhumée au cimetière parisien de Bagneux.
Longtemps considérée comme une simple excentrique, elle est aujourd'hui
reconnue comme une figure majeure et singulière de la littérature française
de la fin du XIXe siècle, dont l'oeuvre
audacieuse a abordé avec une liberté rare les méandres du désir, de
l'identité et de la transgression. |
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