77°'
W; 80' N |
L'île
d'Ellesmere, située dans l'archipel arctique canadien au Nunavut,
est la terre la plus septentrionale du Canada
et la dixième plus grande île du monde, avec une superficie d'environ
196 236 km². Son extrémité nord, à moins de 800 km du pôle Nord géographique,
est le cap Columbia, à 83°06' de latitude nord, et elle est séparée
du Groenland à l'est par le détroit de Nares,
de l'île Devon au sud par le détroit de Jones, et de l'île Axel Heiberg
à l'ouest par l'Eureka Sound et le Nansen Sound. L'île ne possède aucune
route et n'est accessible que par avion ou, saisonnièrement, par bateau.
Le relief est dominé
par la cordillère arctique, avec les montagnes Grant Land au nord, une
chaîne irrégulière de roches sédimentaires recouverte d'une couche
de glace atteignant près de 2000 mètres d'épaisseur, vestige de la dernière
glaciation. Le pic Barbeau, dans la chaîne
British Empire, culmine à 2 616 mètres et constitue le point le plus
élevé de l'est de l'Amérique du Nord.
Les monts Challenger, la chaîne de montagnes la plus septentrionale du
monde, se trouvent au nord-est de l'île. Vers le sud, le relief s'abaisse
jusqu'au plateau de Hazen, presque entièrement recouvert par le lac Hazen,
le plus grand lac de la région polaire. Une grande partie de l'île est
englacée, notamment le champ de glace de Manson et Sydkap dans le sud,
le champ de glace Prince of Wales et la calotte glaciaire d'Agassiz le
long du côté centre-est, ainsi que l'importante couverture glaciaire
du nord. La côte nord-ouest était autrefois bordée par une plateforme
de glace massive longue de 500 km, qui s'est réduite de 90 % au cours
du XXe siècle sous l'effet du réchauffement
climatique, laissant des plateformes distinctes telles que celles d'Alfred
Ernest, d'Ayles, de Milne, de Ward Hunt et de Markham. Ces plateformes
continuent de se fragmenter au XXIe siècle,
avec le détachement complet de la plateforme Ayles en 2005 et de la plateforme
Markham en 2008.
Le climat
est celui d'un désert polaire extrême, avec des précipitations
annuelles qui ne dépassent pas 70 mm en certains endroits et une température
mensuelle moyenne record de -47,9 °C enregistrée à Eureka en février
1979. La biogéographie de l'île reflète ces conditions hostiles : la
végétation est clairsemée et composée d'espèces
adaptées au froid, notamment la saxifrage pourpre, le pavot arctique,
des plantes en coussinet, des lichens, des mousses
et le saule arctique, un arbuste nain prostré qui pousse au ras du sol
pour résister aux vents glacials. On y a dénombré 151 espèces de mousses
et 37 espèces de plantes vasculaires sur l'île Ward Hunt. La faune
terrestre comprend de petits troupeaux de boeufs
musqués, des caribous de Peary, des lièvres arctiques, des loups
arctiques, des renards arctiques et des lemmings.
Les eaux environnantes abritent des phoques, des morses, des narvals, des
bélugas et des ours polaires. L'île accueille
également des oiseaux nicheurs comme le harfang
des neiges, le faucon gerfaut et diverses espèces de goélands et d'oies.
Treize espèces d'araignées ont été recensées
sur l'île.
L'occupation humaine,
très limitée, remonte à environ 4000 ans avant notre ère, lorsque les
peuples paléo-esquimaux, notamment la culture de l'Arctique paléoesquimau
ancien (Pré-Dorset), s'y installèrent en provenance de l'Alaska
en suivant la faune arctique. Ces populations furent suivies par la culture
de Dorset, vers 500 avant notre ère, qui développa des techniques d'adaptation
remarquables au climat extrême, vivant de la chasse au phoque, au morse
et parfois au oeuf musqué. Vers l'an 1000 de notre ère, les Thuléens,
ancêtres directs des Inuits
actuels, arrivèrent depuis l'Alaska avec une technologie supérieure,
notamment le kayak, l'umiak et le harpon à flotteur, leur permettant de
chasser la baleine. Ils supplantèrent progressivement les populations
dorsétiennes. Fait notable, des vestiges archéologiques norrois ont été
découverts sur l'île, notamment à Skraeling Island, suggérant des contacts,
directs ou indirects par le biais du commerce, entre les Thuléens et les
colons vikings du Groenland
aux alentours du XIIe ou XIIIe
siècle.
Après cette période,
l'île connut une phase de dépeuplement progressif lié au refroidissement
climatique du Petit Âge glaciaire, qui rendit la région encore plus inhospitalière.
Lorsque les explorateurs européens commencèrent à s'aventurer dans l'archipel
arctique aux XIXe et XXe
siècles, l'île était largement inhabitée.
La découverte européenne
officielle est attribuée à l'explorateur britannique Edward Inglefield,
qui aperçut et nomma l'île en 1852 en l'honneur de Francis Egerton, comte
d'Ellesmere, alors président de la Royal Geographical Society. Les décennies
suivantes virent une série d'expéditions polaires britanniques et américaines
chercher à cartographier ses côtes et, plus tard, à atteindre le pôle
Nord depuis ses rivages septentrionaux. L'expédition britannique de George
Nares en 1875-1876 explora le nord de l'île, tandis que l'Américain Adolphus
Greely y établit en 1881 la base Fort Conger dans le cadre de la première
Année polaire internationale, une expédition qui se solda tragiquement
par la mort de la majorité de ses membres, faute de ravitaillement. Plus
tard, Robert Peary utilisa également Ellesmere comme point de départ
pour ses tentatives, dont celle de 1909 revendiquant l'atteinte du pôle
Nord, un point encore débattu par les historiens.
Sur le plan de la
souveraineté, le Canada affirma progressivement
son autorité sur l'île au cours du XXe
siècle, notamment face aux revendications norvégiennes liées aux expéditions
d'Otto Sverdrup, qui explora et cartographia une grande partie de l'archipel
entre 1898 et 1902. La Norvège renonça
finalement à ses prétentions territoriales en 1930 en échange d'une
compensation financière versée à Sverdrup. Pour consolider sa souveraineté,
le gouvernement canadien mena dans les années 1950, en pleine guerre froide,
une politique controversée de relocalisation forcée d'familles inuites
depuis Inukjuak, dans le nord du Québec, vers
Grise Fiord, sur la côte sud d'Ellesmere, créant ainsi la communauté
la plus septentrionale du Canada. Cette relocalisation, présentée à
l'époque comme volontaire, est aujourd'hui reconnue comme ayant causé
de grandes souffrances aux familles concernées, qui durent s'adapter à
des conditions bien plus rudes que celles promises, et le gouvernement
canadien a présenté des excuses officielles en 2010 et versé 10 millions
de dollars aux survivants.
Durant la Guerre
froide, l'île accueillit également des stations scientifiques et
militaires stratégiques, dont la station des Forces canadiennes Alert,
fondée en 1950 et située à la pointe nord de l'île : elle demeure aujourd'hui
l'établissement humain permanent le plus septentrional du monde. Des stations
de recherche comme celle d'Eureka, fondée en 1947 au centre de l'île
et qui abrite un personnel permanent d'environ huit à dix personnes, contribuèrent
à l'étude du climat, de la géologie et de la faune arctiques.
De nos jours, Ellesmere
Island abrite la communauté inuite de Grise Fiord, ainsi que le parc national
Quttinirpaaq, créé en 1988 pour protéger cet écosystème
polaire exceptionnel, et qui comprend sept fjords, de nombreux glaciers
et le lac Hazen (soit au total un cinquième de l'île). Ellesmere demeure
un site privilégié pour la recherche sur le changement
climatique, ses glaciers et sa calotte glaciaire faisant l'objet d'une
surveillance étroite en raison de leur recul rapide, un phénomène qui
a conduit à des découvertes archéologiques inédites : la fonte des
glaces révéle parfois des artefacts et vestiges anciens auparavant scellés
sous la glace. |
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