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Lucie Delarue-Mardrus

Lucie Delarue-Mardrus est une écrivaine née le 3 novembre 1874 à Honfleur, en Normandie, une ville de pêcheurs aux maisons d'ardoises qui imprégnera profondément toute son oeuvre. Elle est la dernière-née d'une famille bourgeoise de six enfants, fille de l'avocat Georges Delarue et de Marie Louise Jazet, issue d'une lignée de sculpteurs parisiens. Élevée selon une éducation traditionnelle nourrie d'apprentissage de la musique et de l'anglais, elle exprime très jeune son goût pour la poésie et le théâtre. En 1880, sa famille quitte la Normandie pour s'installer à Paris et fréquente les milieux littéraires et artistiques en vue de la capitale.

Ses parents ayant refusé au capitaine Philippe Pétain la main de celle qu'on surnomme déjà "Princesse Amande", elle épouse le 5 juin 1900 l'orientaliste Joseph-Charles Mardrus, célèbre traducteur des Mille et Une Nuits. Avec lui, elle effectue de nombreux voyages en Afrique du Nord, en Égypte, en Syrie, en Turquie et en Italie, dont elle tire des reportages photographiques et des récits qui nourrissent son inspiration.

Entre 1900 et 1914, elle connaît son apogée littéraire. Elle publie ses principaux recueils de poèmes (Occident en 1901, Ferveur en 1902, Horizons en 1904à et un roman, La Figure de proue en 1908) qui expriment son désir d'évasion et son amour profond de la Normandie natale. D'autres poèmes écrits pendant cette période, mais censurés à ce moment-là, seront publiés après sa mort sous le titre de Nos secrètes amours (1952). Elle écrit également ses premiers romans dès 1908, dont Marie, fille-mère, qui aborde avec audace des thèmes comme la maternité hors mariage et dénonce les violences sexuelles, faisant preuve d'un féminisme d'avant-garde tout en restant réservée à l'égard du militantisme organisé. Son oeuvre, qui atteindra plus de soixante-dix volumes à sa mort, explore inlassablement le royaume de l'enfance, la terre normande, Honfleur et son estuaire aux couleurs changeantes, l'univers marin, mais aussi l'union de la nature et de l'être, la célébration de la beauté, les mythes orientaux, le désir, le voyage vers les lointains, la fuite du temps, la mort, l'amour, l'amitié, la condition féminine et la dénonciation des injustices.

• La Figure de proue (1908) développe une réflexion nettement orientée vers l'identité, la vocation et la quête de soi. Le titre renvoie à l'image d'un être placé à l'avant, exposé aux vents et aux chocs, symbole d'une personnalité forte, souvent solitaire, qui avance malgré les obstacles, et dont l'image devient centrale dans la pensée des protagonistes de l'histoire. L'ouvrage, qui situe son action dans un petit port normand, met en scène une héroïne volontaire, animée par le désir de diriger sa propre existence, quitte à affronter l'incompréhension ou l'hostilité de son entourage. Les thèmes de l'indépendance féminine, de la création artistique et du refus des rôles assignés y occupent une place de premier plan. La narration mêle introspection et observation du monde social, soulignant les tensions entre ambition personnelle et contraintes affectives. Le style, plus maîtrisé et parfois plus sobre que dans L'Ex-Voto, conserve toutefois une grande sensibilité descriptive et une attention fine aux mouvements intérieurs. L'oeuvre propose ainsi un portrait de femme moderne, cherchant à s'imposer comme sujet de sa vie plutôt que comme objet du regard des autres.

• Nos secrètes amours (1952) aborde de façon plus explicite la question des amours dissimulées, marginales ou interdites, dans une société marquée par le poids des conventions morales. Le recueil dépeint des relations affectives et sensuelles vécues dans la clandestinité, non par simple goût du scandale, mais parce qu'elles échappent aux normes dominantes du couple et de la respectabilité. L'autrice y déploie une grande finesse psychologique pour décrire la double vie émotionnelle des personnages, partagés entre intensité du sentiment et nécessité du silence. L'amour secret est présenté comme une source de joie profonde mais aussi de souffrance, d'isolement et de frustration. Le ton est à la fois intime et lucide, sans idéalisme excessif : Delarue-Mardrus montre les limites, les renoncements et parfois l'usure de ces amours cachées. L'ouvrage s'impose ainsi comme une réflexion sensible sur la liberté amoureuse, le désir et la difficulté d'assumer pleinement sa vérité intime dans un cadre social contraignant.

Sa beauté et son charme fascinent ses contemporains. Pour Rodin, elle est "l'Aurige couronné de nattes" et il rêve de sculpter son corps "aux jambes apolloniennes d'Hermaphrodite". Gabriele D'Annunzio voit en elle l'incarnation de la Pisanella, "avec ses yeux qui brûlent dans l'huile », tandis qu'Edmond Rostand l'appelle « sa Princesse lointaine" et Henri de Régnier " la panthère noire". Renée Vivien, autre figure du Paris lesbien de la Belle Époque, dit d'elle : "Les yeux de Lucie étaient pleins des ténèbres orientales".

Ouvertement bisexuelle, Lucie Delarue-Mardrus mène une vie amoureuse libre et assumée. Elle entretient des liaisons avec Natalie Clifford Barney, la célèbre Amazone de la rive gauche, avec la peintre Romaine Brooks, puis avec Germaine de Castro, une musicienne brésilienne qu'elle accompagne au piano lors de ses récitals et pour laquelle elle écrit des chansons. Lucie et son mari organisent leur vie entre Paris, Honfleur(où Mardrus lui offre en 1907 le Pavillon de la Reine), et leurs nombreux voyages. Mais le couple s'étiole progressivement à cause du succès de Lucie, de ses aventures et de la rencontre de Mardrus avec sa future femme en 1914. La séparation intervient dès 1915, et le divorce est prononcé le 19 juin 1923.

Pendant la Première Guerre mondiale, Lucie Delarue-Mardrus est infirmière à Honfleur à l'hôpital numéro 13. Les épreuves s'accumulent : la séparation d'avec son mari, la perte de sa mère en 1917, et elle devient dès lors obsédée par la mort. C'est dans cette période qu'elle écrit l'un de ses meilleurs romans, L'Ex-voto en 1922, une description pleine de sensibilité du milieu et de la vie des pêcheurs honfleurais au début du XXe siècle, considérée comme sa plus belle réussite romanesque. Elle emménage alors au 17 bis du quai Voltaire dans le Ve arrondissement de Paris, où elle vit de 1915 à 1936.

• L'Ex-Voto (1922) s'inscrit dans une veine à la fois psychologique, symbolique et sensuelle, caractéristique de l'écriture de Lucie Delarue-Mardrus. Le roman met en scène une héroïne confrontée à une passion amoureuse intense, vécue comme une épreuve presque sacrée, d'où la référence à l'ex-voto, objet de reconnaissance offert après une souffrance ou un danger surmonté. L'amour est présenté comme une force à la fois salvatrice et destructrice, engageant le corps, l'âme et la conscience morale. L'autrice accorde une grande place à l'analyse intérieure, aux hésitations et aux contradictions du désir féminin, souvent pris entre aspiration à la liberté, fidélité à soi-même et pression des normes sociales. Le style est riche, imagé, parfois lyrique, nourri de symboles religieux et charnels qui se répondent. Le roman analyse ainsi la manière dont l'expérience amoureuse marque durablement l'individu, laissant une trace comparable à une offrande intime, douloureuse mais fondatrice.
Artiste aux talents multiples, elle est également sculptrice, peintre, musicienne (pianiste et violoniste), chroniqueuse pour la presse, critique littéraire et musicale, conférencière, et même traductrice d'Edgar Poe, Shelley et Emily Brontë. Dans les dernières années de sa vie, elle présente des sculptures au Salon de la Société nationale des beaux-arts, dont Danseurs nus ou Deux danseuses et un indifférent, et expose un autoportrait au Salon d'hiver de 1936. Elle participe même au championnat de France d'échecs féminin à Paris en 1927.

Malgré une reconnaissance officielle (elle reçoit le prix Renée Vivien pour Mort et Printemps en 1936, et ses Mémoires publiées en 1938 rencontrent un vif succès) ses dernières années sont difficiles. Les difficultés financières s'aggravent, l'obligeant à abandonner le Pavillon de la Reine tombé en ruine, puis à vendre sa maison à Château-Gontier où elle s'était retirée en 1942. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se réfugie chez sa soeur Germaine, qui doit fuir à son tour. Seule, elle fabrique des poupées pour survivre et meurt dans la misère le 26 avril 1945 à Château-Gontier, en Mayenne. Elle sera inhumée au cimetière Sainte-Catherine de Honfleur.

Comme l'écrivit son amie et néanmoins rivale Colette, elle était cette "vaillante à entreprendre",  allant "à tous travaux avec une fougue conquérante". Figure majeure du romantisme féminin avec Anna de Noailles, Renée Vivien et Gérard d'Houville, elle ouvrit la route à plusieurs générations de femmes par sa liberté de ton, son exploration des identités sexuelles et son engagement pour l'émancipation. Longtemps oubliée après sa mort, son oeuvre protéiforme, qui comprend poésie, romans, nouvelles, biographies, essais, récits de voyage, théâtre, est aujourd'hui redécouverte et célébrée pour sa modernité absolue.


 
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Dictionnaire biographique
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