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Kaïdafa
(Kaidafa, Kaidapha, ou encore Caidapha) est une figure
légendaire et littéraire, non historique, qui apparaît principalement
dans les récits épiques et romanesques médiévaux d'inspiration orientalisante,
notamment dans les chansons de geste françaises
et les romans d'aventures chevaleresques des XIIe
- XIVe siècles. Elle n'appartient ni à
l'histoire arabe, ni à la tradition islamique authentique, ni même à
la littérature arabe classique; elle
est une création fictionnelle de l'imaginaire occidental médiéval, forgée
à partir de stéréotypes, de projections idéologiques et d'une fascination
ambiguë pour l'Orient musulman, alors perçu à la fois comme menace et
comme source d'exotisme, de raffinement et de pouvoir mystérieux. Son
nom lui-même semble être une invention hybride, peut-être inspirée
phonétiquement par des noms orientaux réels (comme Kaïd, dérivé de
qāʾid,
« chef », en arabe), mais arrangé selon les sonorités attendues par
les auditeurs ou lecteurs occidentaux, d'où la terminaison féminine -afa,
qui ne correspond à aucune structure onomastique arabe attestée.
Dans les textes où
elle apparaît (notamment dans certaines versions tardives ou interpolées
de la Chanson de Roland, dans des romans
comme Le Roman d'Alexandre ou des
œuvres moins connues comme Li Romans
de Castoye ou des branches du cycle
carolingien) Kaïdafa est présentée comme une reine souveraine d'un
royaume imaginaire « d'Arrabie », mot qui dans la littérature
médiévale française désigne de façon vague et imprécise tout
territoire musulman, souvent localisé dans une géographie fantasmatique
mêlant l'Égypte, la Perse,
la Mésopotamie et parfois même des
îles lointaines de la mer Rouge ou de l'océan Indien. Elle règne sur
une cité somptueuse aux palais de marbre, aux jardins suspendus et aux
trésors inouïs, entourée d'une cour de sages, d'astrologues, de médecins
et de conseillers barbus, mais c'est elle, femme et étrangère, qui détient
le pouvoir suprême, ce qui, aux yeux du public chrétien médiéval,
renforce son caractère à la fois fascinant et inquiétant, puisque la
domination féminine dans un royaume païen contrevient doublement à l'ordre
naturel tel qu'il est perçu à l'époque.
Son rôle dans les
récits est presque toujours celui d'une enchanteresse puissante, érudite
en magie, en alchimie,
en astrologie et en médecine secrète ,
des domaines ordinairement associés dans l'imaginaire médiéval à la
sagesse orientale, mais aussi à la sorcellerie
suspecte. Elle maîtrise les forces occultes : elle peut invoquer des esprits,
manipuler les éléments, fabriquer des philtres d'amour ou de mort, lire
dans les étoiles l'avenir des rois, et même, dans certains passages,
transformer des humains en bêtes ou les plonger dans un sommeil magique
d'où seul un geste précis (un baiser, une parole sacrée) peut les tirer.
Contrairement à la fée Morgane ou à certaines
magiciennes chrétiennes du cycle arthurien,
Kaïdafa n'est pas ambivalente : elle est presque toujours présentée
comme une adversaire du christianisme, mais de façon subtile. Elle ne
combat pas directement par les armes, mais tente de séduire, de corrompre
ou de pervertir les héros chrétiens par l'intelligence, la beauté, la
promesse de savoir ou de pouvoir. Elle propose à Roland, à Olivier ou
à un chevalier anonyme des alliances, des trésors, l'immortalité ou
la connaissance des mystères cosmiques, à condition qu'ils renoncent
à leur foi, ou du moins qu'ils acceptent de rester à ses côtés.
Ce motif de la reine-séductrice-païenne
qui tente le héros chrétien est un thème récurrent de la littérature
croisée, et Kaïdafa en est une incarnation particulièrement raffinée.
Son charisme ne repose pas sur la violence, mais sur la parole, la culture,
la maîtrise de soi , des qualités qui, paradoxalement, la rendent plus
dangereuse aux yeux des auteurs chrétiens, car elle incarne une forme
de puissance alternative, une sagesse non révélée, mais efficace, tentante,
et donc hérétique. Dans certains manuscrits, elle est dotée d'une bibliothèque
secrète contenant des livres d'Hermès
Trismégiste, de Zoroastre ou de Ptolémée,
symbole d'un savoir ancien, païen, mais indéniablement profond, ce qui
souligne une tension chez les clercs médiévaux entre condamnation théologique
et admiration clandestine pour la science arabe, alors en plein épanouissement
à Bagdad, Cordoue
ou Le Caire.
Il est frappant de
constater que Kaïdafa n'a aucun équivalent dans les sources arabes :
aucun chroniqueur, poète ou conteur musulman médiéval ne mentionne une
telle reine, et les rares souveraines réelles du monde islamique de cette
époque, comme la reine Arwa al-Sulayhi au Yémen
(XIe - XIIe
s.) ou la princesse Fatima al-Fihri, fondatrice de la mosquée-université
de Qarawiyyin à Fès, sont des figures pieuses,
lettrées, mais en rien associées à la magie ou à l'idolâtrie. Kaïdafa
est donc entièrement le produit d'une projection : elle condense les fantasmes
occidentaux sur le pouvoir féminin, l'altérité religieuse, et la menace
de la séduction intellectuelle dans un contexte de croisades
et de compétition civilisationnelle. Elle est à la fois l'inverse et
le miroir déformé de la vierge Marie : souveraine
sans époux, mère sans enfant, dispensatrice de connaissance sans révélation,
gardienne d'un sanctuaire non pas de grâce, mais d'occulte.
Avec le temps, la
figure de Kaïdafa s'estompe dans la littérature post-médiévale, remplacée
par d'autres archétypes orientaux (la sultane cruelle, la princesse captive,
la magicienne orientale dans les contes des Mille
et Une Nuits , qui, eux-mêmes traduits en Europe au XVIIIe
siècle, réintroduisent sous d'autres formes des motifs similaires). Mais
son souvenir persiste dans certaines traditions locales et dans les adaptations
modernes du cycle carolingien, notamment dans des oeuvres poétiques, théâtrales
ou musicales du XIXe siècle où le Moyen
Âge est revisité avec nostalgie et exotisme. En définitive, Kaïdafa
n'est pas une personne, mais une fonction narrative : celle de l'épreuve
religieuse incarnée, de la tentation non pas charnelle brute, mais civilisationnelle,
le moment où le chevalier chrétien doit choisir entre la gloire terrestre
offerte par un savoir interdit et la fidélité à une vérité révélée,
humble et obscure. Elle est, dans l'ombre des remparts d'une cité qui
n'a jamais existé, la gardienne d'une question qui hante l'Occident médiéval
: que vaut la foi face à la puissance, la vérité face à l'efficacité,
la croix face au trésor? Et c'est cette question, plus que son nom ou
ses sorts, qui fait d'elle une figure durable, bien qu'entièrement imaginaire,
de l'histoire des idées. |
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