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Jeux du cirque
Les combats de gladiateurs
Aperçu Profession : gladiateur Les gladiateurs dans les arts et la littérature

Les gladiateurs proprement dits étaient des hommes destinés à donner aux Romains le spectacle de combats singuliers (Les jeux du Cirque); leur arme de fondation était le glaive, gladius. Mais, comme on en vint, pour le plus grand plaisir de l'assistance, à varier les représentations, on eut diverses catégories de gladiateurs qui se distinguaient par leur équipement, leurs moyens d'attaque et de défense, leur façon de combattre; on les fit aussi figurer en masse pour simuler des batailles sur terre et sur mer. Ces luttes n'étaient ni de simples séances d'escrime, ni de vains simulacres de combat : l'issue en était toujours sanglante. Les peuples latins qui jamais ne prirent goût aux fictions de la tragédie, ne pouvaient se passionner que pour un drame où chaque acteur jouerait sa vie, ferait assaut de vigueur, d'adresse, de courage, non point dans une simple parade, mais dans une lutte réellement meurtrière.

Il est probable que ces cruels divertissements ont pris naissance en Etrurie, le mot lanista, qui désignait le maître d'une école de gladiateurs (ludus), appartenant à la langue étrusque où il était le nom du bourreau; le Charon qui figurait dans l'arène avec le Mercure était le démon étrusque. Les luttes de gladiateurs eurent une origine religieuse; elles faisaient partie du culte chez les Toscans, aux yeux de qui le sang pouvait seul apaiser des divinités que l'humeur dure et farouche de ce peuple lui faisait concevoir sous les couleurs les plus sombres, toujours armées de la foudre, d'éclairs, de fléaux. La Campanie pratiqua les mêmes cérémonies expiatoires. Puis, ce qui était d'abord un sacrifice devint un amusement. On égaya les festins par des scènes de carnage, 

« aux plaisirs de la bonne chère on associa le spectacle d'hommes qui parfois tombaient sur les coupes et inondaient la table de leur sang. » (Silius Italicus, Puniques, Xl, 51 ). 
Les Romains imitèrent leurs voisins, et firent paraître les premiers gladiateurs dans des cérémonies funèbres. En 264 avant J.-C., Marcus et Décimius Brutus inaugurèrent cette pratique aux obsèques de leur père, et nous voyons dans Tite Live que leur exemple fut suivi. Longtemps l'effusion du sang passa pour être agréable aux dieux, puisque, Caligula étant tombé malade, plusieurs citoyens proposèrent de combattre les armes à la main pour obtenir son rétablissement. Mais, depuis longtemps déjà, c'était le peuple surtout que l'on se rendait propice en flattant ses goûts sanguinaires. Les combats de gladiateurs étaient devenus une institution nationale. Un des devoirs imposés aux magistrats lors de leur entrée en charge, ou à l'occasion d'un triomphe, d'une solennité religieuse comme les jeux décennaux, quinquennaux, les saturnales, était d'organiser à leurs frais des représentations. A la largesse du donateur se mesurait la faveur populaire, et les ambitieux, même lorsqu'ils s'y ruinaient, faisaient là un placement avantageux de leur fortune.

Les gladiateurs s'offraient par paires (paria) ou couples. Quelques paires suffirent d'abord à contenter le peuple; mais, aux derniers temps de la République, c'est par centaines qu'on les offrait. Le Sénat limita César à 320 couples lorsqu'il était édile, non pour des raisons d'humanité, mais sous couleur de mesure somptuaire, en réalité par jalousie. Ce fut bien pis sous l'Empire. Trajan, en une seule fois, jette 10.000 captifs sur l'arène. Les plus détestables empereurs peuvent tout se faire pardonner quand ils régalent largement la plèbe de victuailles et de jeux; on accuse au contraire de lésine le donateur qui tient à ménager son personnel et arrête la lutte au premier sang. Par exception, Auguste put se permettre de sauver la vie à des combattants malheureux; Néron, avant d'être complètement perverti, eut aussi de ces velléités compatissantes, peut-être dans le but d'établir un contraste entre lui et Claude qui exigeait toujours la mort, tenant à étudier sur le visage des agonisants le passage de la vie au trépas.

La présidence des jeux était une prérogative à laquelle les princes attachaient une extrême importance, car nulle solennité ne les mettait sous les yeux d'une foule aussi considérable; nulle part ils n'étaient plus à même de se montrer sous un jour avantageux; aussi avaient-ils grand soin d'y prendre leur air le plus affable. Le peuple n'entendait pas qu'on se montre indifférent pour ses plaisirs; il avait trouvé mauvais que César, au lieu de regarder, expédiait des affaires dans sa loge d'honneur, et Auguste eut grand soin de profiter de la leçon. Un des griefs les plus graves que l'on eût contre Domitien, c'était de n'avoir pas laissé l'assistance manifester librement ses sympathies pour tel ou tel genre de gladiateurs; on n'avait pas le droit de se montrer hostile à l'arme pour laquelle tenait le prince. Titus, au contraire, trouvait grand plaisir à voir le peuple prendre bruyamment parti contre ses favoris. Chacun en effet manifestait ses préférences pour le champion ou la classe de gladiateurs qu'il avait adopté, et pariait pour lui; mais c'était affaire individuelle; il ne se forma jamais, au sujet des gladiateurs, des partis assez puissants pour troubler l'ordre public, comme on le vit plus tard, à Constantinople, à propos des cochers. Comme le public était insatiable, le prince, après épuisement du programme, tirait souvent de ses écoles, soit spontanément, soit sur la demande de l'assistance, des gladiateurs de supplément, et on lui tenait meilleur compte d'une pareille gratification que de ses talents ou de ses vertus.

Les différentes espèces de gladiateurs

Pour suffire à une aussi énorme consommation d'existences humaines, Rome dut mettre successivement à contribution toutes les contrées que la victoire livrait à sa merci, et chacune de ses conquêtes fut pour elle une occasion d'enrichir le programme de ses spectacles par de nouvelles variétés de combattants et de nouveaux modes de lutte. Après les Samnites et les Gaulois, elle eut les Thraces, les fauves Germains, les Maures basanés, les Noirs d'Afrique et même les nomades des steppes et les sauvages tatoués de la Calédonie. Néron mit aux prises jusqu'à des nains des deux sexes. Chacun apportant avec lui le costume, l'équipement, les armes nationales et la manière de s'en servir, ainsi furent sans doute établies les diverses catégories de gladiateurs. La liste en est longue; les documents anciens laissent subsister de nombreuses incertitudes sur beaucoup de variétés; et, même pour les mieux connues, il faut tenir compte des modifications qui ont dû nécessairement se produire pendant une durée de plusieurs siècles. 

La plupart combattaient à pied, quelques-uns à cheval ou sur des chars. On distinguait les hommes pesamment armés et ceux qui l'étaient à la légère. Parmi les premiers se placent : le Gaulois, le Mirmillon, le Thrace, le Samnite, l'Hoplomaque. Parmi les seconds, le rétiaire, le suivant (secutor), sans doute aussi le vélite et le provocateur. Voilà ceux sur lesquels il règne le moins de doutes. Entre le Gaulois et le Mirmillon (ou Myrmillon), il y avait peu de différence; ils représentaient probablement deux variétés de la même arme : pesamment armés, bardés de fer, ils étaient opposés aux Rétiaires et aux Thraces ; le mirmillon, peut-être Gaulois dans l'origine, portait l'épée et le casque national, avec l'image d'un poisson pour cimier. Le Thrace (Thraex, parmularius) était armé de la sica, coutelas à lame recourbée comme une faux retournée, ou comme une défense de sanglier; son bouclier carré (parma) était plus étroit et plus court que le scutum. Il attendait l'attaque, courbé en deux ou agenouillé; Senèque compare un homme de petite taille au Thrace ainsi à l'affût et se rapetissant pour percer en dessous soit le Gaulois, soit le mirmillon, son adversaire naturel. L'hoplomaque, encore plus lourdement armé, avait des cuissards, des brassards, une cuirasse, le grand bouclier du fantassin; on suppose qu'il doit être confondu avec le Samnite, qui aurait pris ce nouveau nom sous l'Empire. Il passait pour le plus redoutable des adversaires, et n'avait guère que les yeux de vulnérables; aussi les combattants équipés de cette sorte, lorsqu'ils se mesuraient, ne dirigeaient leurs coups que sur la tête et cherchaient à faire pénétrer leur glaive par les trous de la visière.

La spécialité du rétiaire était une des plus communes et des moins estimées. Lui seul, il allait nu-tête, vêtu de la tunique ou du caleçon (subligaculum), avait un large ceinturon, peut-être un bandage aux jambes, des manches de cuir ou un brassard métallique au bras gauche, et une épaulière (paterne). Il portait le trident du pêcheur de thon (fuscina), mais était surtout caractérisé par le filet (jaculum). L'habileté consistait pour lui à lancer ce filet sur la tête de son adversaire, généralement un mirmillon. Quand il l'avait enveloppé et réduit à l'impuissance, il l'enveloppait avec sa fourche. S'il avait manqué son coup, il prenait la fuite pour revenir à la charge et saisir une meilleure occasion; son agilité était merveilleuse. On a conservé un fragment d'une chanson qu'il disait sans doute avec accompagnement de l'orchestre.

« Ce n'est pas à toi que j'en veux, Gaulois, pourquoi fuir? C'est un poisson que je cherche à prendre (Non te peto, piscem peto; quid me fugis, Galle?). »
Les laquearii dont Isidore de Séville est seul à prononcer le nom étaient une variété des rétiaires; tout ce qu'on sait d'eux est qu'au lieu du filet ils se servaient d'un noeud coulant, le lazo des futurs gauchos.

Voilà les types les mieux caractérisés. Quant aux autres, on en est réduit aux hypothèses. Le suivant (secutor) était-il chargé de harceler le rétiaire? Le vélite, avec le javelot ou peut-être la lance, et le provocateur, étaient-ils simplement employés aux exercices du début? On ignore tout du dirnachère, qui portait deux poignards; de l'andabate, qui se battait, paraît-il, à l'aveugle avec une visière sans trous. Les pagnarii passent pour avoir été les nains dont il était question plus haut, mais rien ne le prouve. Le cavalier avait l'armement du soldat à cheval; l'essédaire, Gaulois ou Breton, montait sur l'essedum, char de guerre celtique. Les catervarii étaient ceux qui se mesuraient par bandes. On appelait postulacii les gladiateurs supplémentaires que l'editor produisait sur la demande du peuple. Les suppositicii remplaçaient le champion mis hors de combat ou fatigué, lorsque, au mépris du règlement, on ne tenait pas son adversaire quitte après le premier engagement; il pouvait même arriver qu'on opposât successivement à un vainqueur deux et trois de ces nouveaux antagonistes.

Nous ne rangerons pas parmi les gladiateurs les bestiaires, qui formaient une classe distincte et inférieure; primitivement armés comme eux, ils furent, sous Claude, privés du casque, du bouclier, des jambards, et durent aborder les bêtes avec l'épieu ou le glaive en agitant de la main gauche une étoffe aux vives couleurs, les bras et les jambes étant seuls protégés par un bandage. Ils n'aliénaient pas leur liberté, et par suite ne prêtaient pas de serment, mais se louaient moyennant salaire.

La représentation

Lorsque des combats de gladiateurs allaient avoir lieu, des affiches peintes en couleur par des écrivains spécialistes (scriptores) les annonçaient en donnant le programme des diverses luttes, ainsi que les noms des combattants avec désignation de leur arme, sans oublier la promesse d'arroser l'arène. Ces annonces, placées sur les murs des maisons, des édifices publics, aux portes des villes, envahissaient jusqu'aux monuments funèbres, comme on le vit à Pompéi, ou on en découvrit qui surchargeaient même la menace de malédiction qu'on gravait sur les tombes pour effrayer les profanateurs. Des copies de ce programme se vendaient dans les rues, étaient répandues partout, circulaient sur les gradins. Ovide recommande ce bulletin (libellus munerarius) aux spectateurs en quête de bonnes fortunes comme un très bon moyen d'entamer une conversation galante. La veille de la représentation, on offrait aux gladiateurs le festin gratuit (c'était le mot consacré) où on leur servait des mets exquis et d'excellentes boissons, avec permission, pour les curieux, de circuler autour des tables. Tandis que le gladiateur endurci au métier mangeait et buvait sans souci du lendemain, tel autre, plus novice, adressait ses adieux à sa femme, à ses enfants, et prenait ses dispositions dernières. 
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Gladiateurs.
Combat de gladiateurs.

Le lendemain, la foule venait prendre place sur les gradins; 87.000 spectateurs pouvaient être assis commodément dans l'amphithéâtre Flavien (Colisée). Les bancs inférieurs étaient réservés au Sénat, aux personnages de distinction, aux hôtes de Rome; puis venaient les chevaliers, au-dessus desquels se plaçaient les gens de toutes origines, de toutes couleurs; l'étiquette voulait que le Romain portât la toge blanche, et une couronne qui était de laurier pour les pères conscrits. Quant aux femmes, elles n'étaient admises que dans les galeries supérieures, sauf les vestales et celles qui appartenaient à la famille impériale. Les gens du commun, la plèbe déguenillée, occupaient le deuxième et le troisième étage des gradins, les popularia, comme on les désignait.

Un moment solennel était entrée des couples et leur défilé devant la loge de l'empereur; ils prenaient leur plus fière attitude et saluaient le prince au passage. Le célèbre salut : Ave, Imperator, morituri te salutant, était-il la formule habituelle et consacrée? Le seul exemple qu'on en cite se trouve dans Suétone, non pas d'ailleurs à propos d'un combat de gladiateurs classique, mais d'une naumachie, et est adressé à Claude qui répond par ces mots : Salvete, vos. Salut à vous! Etait-ce l'usage que le prince rendit aux combattants politesse pour politesse? Fut-ce une distraction du césar? En tout cas, ces hommes l'ayant pris au mot, refusèrent d'en venir aux mains sous prétexte que le salut équivalait à un ordre de vivre, et il fallut que Claude les contraignit à passer outre. L'Ave, Caesar, morituri, demeuré proverbial pour quiconque marche à une perte certaine, sans illusion ni faiblesse, a été popularisé au XIXe siècle par une vaste toile du peintre Gérôme, qui représente avec une vraisemblance satisfaisante la physionomie de l'amphithéâtre, au moment où le défilé a lieu devant la loge de Vitellius, sous les yeux de la foule bariolée et fiévreuse  (Pollice verso). Les gladiateurs présentaient leurs armes au munerarius, en l'invitant à les vérifier, les premières dont ils se servissent devant être émoussées, car on débutait par un simulacre de lutte; puis ils les échangeaient contre des armes tranchantes. Des troupes donnaient le signal, et, dans le bruit des fanfares composées de trompettes, de cors, de fifres, de flûtes, les engagements meurtriers commençaient, au milieu des cris, des encouragements ou des invectives. Habet, il a son affaire; non habet, il ne l'a pas; tels étaient les mots qui s'échangeaient à chaque coup. Habest, disait de son côté le gladiateur qui touchait on croyait toucher son adversaire; non habeo soutenait celui-ci en niant le coup. Puis éclataient des vociférations contre le combattant qui se ménageait  :

« Tuez-le! - Le fouet! - Le fer chaud! - Pourquoi celui-ci est-il si lâche devant le glaive? - Pourquoi cet autre a-t-il si peur d'achever son homme? - Pourquoi tant de mauvaise grâce à mourir? »
Le champion mis hors de combat restait, sans un soupir, sans une plainte, à la merci du vainqueur, jusqu'à ce que son sort fût décidé, et se contentait de lever un doigt pour demander grâce. Le donateur des jeux cédant ordinairement au public le droit de prononcer l'arrêt, les mouchoirs s'agitaient si la prière du malheureux était accueillie et les doigts se relevaient aussi, à ce qu'en suppose, mais les plus fiers déclinaient l'intervention du public, faisaient signe que leurs blessures étaient sans gravité et prenaient là le vrai moyen d'exciter l'intérêt du peuple, impitoyable pour les lâches. Le pouce renversé en arrière étant un arrêt de mort : le condamné n'avait plus alors qu'à tendre le cou et à se laisser achever sans témoigner la moindre faiblesse. Les vestales que Gérôme n'a pas manqué de faire figurer au premier rang, dans son tableau, n'avaient pas été les dernières à se prononcer. La vierge modeste, le pouce retourné, donne l'ordre de briser la poitrine du malheureux, étendu sur le sol (Prudence contre Symmaque). 

Pendant les pauses de la représentation, on retournait à la pelle le sol ensanglanté; des Noirs y répandaient du sable frais; des hommes, sous le masque de Mercure ou sous celui de Charon, appliquaient sur les corps une verge de fer rougie au feu pour s'assurer que la mort était bien réelle, et, à l'aide de crocs, les trainaient dans des bières au spoliarium, où après avoir achevé les victimes qui respiraient encore on les dépouillait; c'était à la fois un abattoir et une morgue. Parmi les blessés graciés par le peuple, on ne laissait même vivre que ceux qui étaient susceptibles de guérison. Outre les chirurgiens officiels probablement attachés à l'amphithéâtre; des praticiens officieux ne devaient pas manquer, puisque Celse considère l'endroit comme un de ceux qui permettent au médecin d'étudier la physiologie du coeur humain. Il y envoie ses confrères, assez barbares pour pratiquer la vivisection sur de malheureux esclaves, criminellement sacrifiés à la science; la mission du médecin étant de sauver et non de tuer, il peut, dit-il, sans attenter à la vie de ses semblables, observer, chez les blessés de l'arène, le jeu des organes souvent mis en évidence par de larges plaies. Voilà au moins un cri du coeur; voilà aussi indiqué le seul profit que l'humanité eut à attendre de ces jeux sanglants.

Malgré le courage habituel aux acteurs de ces boucheries, tous n'y allaient pas de bonne volonté; les verges rougies, le fouet étaient nécessaires pour stimuler les récalcitrants; c'était le procédé employé, par exemple, contre les criminels sans expérience et sans armes défensives, que vers midi on poussait sur l'arène. De plus nobles victimes se refusèrent au métier, comme ces prisonniers saxons qui préférèrent se donner mutuellement la mort plutôt que de se battre en public. Malgré la surveillance la plus rigoureuse, on vit bien des suicides héroïques, entre autres celui d'un bestiaire, lié sur une charrette, qui se fit broyer la tête en l'engageant entre les rayons de la roue. 

La fin des jeux du Cirque

Le christianisme ne pouvait que réprouver les jeux sanglants; mais il eut beaucoup à lutter pour changer les moeurs. Un siècle après la mort de l'empereur arabe Philippe, les chrétiens prétendaient, sans preuves suffisantes, que ce prince avait été l'un des adeptes de leur foi; or, l'homme qu'ils tenaient à compter pour un des leurs avait, à l'occasion d'un soi-disant millénaire de Rome, fait combattre mille couples, et l'on ne voyait rien de contradictoire entre cette hécatombe et la morale nouvelle! Saint Augustin, en racontant dans ses Confessions l'histoire de son ami Alypins devenu, malgré le cri de sa conscience, l'un des plus fanatiques habitués des arènes, prouve que la fureur des jeux devait subsister tant que subsisterait la tentation. Constantin les supprima, il est vrai, officiellement, par l'édit de Béryte (1er octobre 326), mais ce-n'était là qu'une mesure partielle, applicable seulement dans un certain rayon; en 365, une loi de Valentinien défendit d'interner les condamnés chrétiens dans des écoles de gladiateurs; enfin, en 404, Honorius interdit à Rome les jeux sanglants. Il avait d'abord été vainement adjuré par Prudence, mais on raconte qu'un anachorète nommé Télémachus (ou Almachus), s'étant jeté un jour au milieu des combattants pour les séparer et ayant été massacré par la populace indignée, son maître décida la mesure définitive. A cette époque, il ne devait déjà plus y avoir de gladiateurs en Orient, car dans aucun de ses sermons saint Jean Chrysostome ne mentionne ce spectacle parmi ceux qu'il condamne. Quant aux tueries d'animaux, elles se continuèrent jusqu'au VIe siècle; ainsi les arènes de Lutèce virent de grandes chasses, particulièrement celles qui charmaient l'empereur Gratien. Y fut-il donné des combats de gladiateurs? On ne le sait. Le monde latin fut le dernier à se priver de ces joies criminelles, le nom de Télémachus est un nom grec et c'était d'Orient qu'était venu ce solitaire; l'hellénisme s'était montré réfractaire à la férocité romaine, Athènes surtout, qui avait consacré un autel à la Pitié et où Hadrien avait tenté vainement d'acclimater les combats de gladiateurs. (Marcel Charlot).

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