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Investiture
La Querelle des investitures
Sous le régime féodal, on appelait investiture la mise en possession d'un fief ou d'un bénéfice. En droit canon, le terme désignait plus particulièrement les nominations aux offices ecclésiastiques accordées par les princes aux membres d'Eglise. On connaît dans l'histoire sous le Querelle des Investitures la contestation qui s'éleva au XIe siècle, entre les papes et les souverains de divers États de l'Europe, notamment de l'Allemagne, au sujet de la collation des bénéfices ecclésiastiques. 

Indépendamment des prérogatives que les princes prétendaient exercer sur les nominations aux offices ecclésiastiques comme gardiens de l'Eglise, celle-ci devait subir certains asservissements, résultant tant des nécessités matérielles de son existence que de la constitution politique, sociale et civile des nations ou elle était établie. A part la dîme, le clergé ne reçut jamais de dotation légale ni de l'Empire romain, ni des royaumes élevés sur ses débris. Mais la munificence des princes et de leurs sujets lui constitua bientôt un immense domaine. Toute richesse se paye. Comme condition de leurs libéralités, certains donateurs s'étaient réservé dans les églises et dans les abbayes qu'ils dotaient un droit de patronage qui attribuait à eux et à leurs héritiers le choix des bénéficiers. Dans tous les cas, les concessions immobilières se trouvaient soumises aux conditions et aux allégeances qui pesaient sur tous les bénéfices à l'époque franque. Plus tard, les bénéfices furent transformés en fiefs et durent suivre la loi qui régissait les fiefs (Le droit féodal). On sait, en outre, que, dans certains diocèses de l'empire carolingien, tous les attributs de la souveraineté étaient délégués à l'évêque. Ainsi, d'un côté, par la terre qui constituait le domaine épiscopal; d'un autre côté, par les droits régaliens attachés tant à la possession de cette terre qu'à son office même, l'évêque se trouvait doublement incorporé dans l'organisme féodal; et ce qui était vrai des évêchés l'était pareillement, quoique à un degré inférieur, des abbayes et de la plupart des bénéfices ecclésiastiques.

La relation féodale était produite et attestée par l'hommage et le serment de féauté, de la part du vassal, et par l'investiture, de la part du seigneur. Néanmoins, la dépendance résultant de l'hommage et de l'investiture, non plus que le titre de vassal, n'impliquait aucune infériorité. Les rois de France prêtaient hommage aux abbés de Saint-Denis et recevaient d'eux l'investiture pour le Vexin; ils se trouvaient ainsi les vassaux de l'abbaye, et l'oriflamme n'était pas autre chose que la bannière de ce fief. Les feudataires laïques recevaient de leur suzerain, comme signe de la transmission de leur fief, l'épée, symbole du service et du commandement militaires, le sceptre, symbole du droit de justice. L'investiture de l'évêque se faisait par la remise entre ses mains de la crosse et de l'anneau, emblèmes du service principal en vue duquel le fief épiscopal avait été constitué et était transmis. On dit que cette forme avait été instituée par Charlemagne. Elle fut observée pendant plusieurs siècles sans provoquer ni scandale ni protestation. Elle était parfaitement adaptée aux conceptions de l'époque et à la situation de l'évêque dans le système féodal. 

Dans tous les cas, la crosse et l'anneau sont complètement innocents de la simonie, des corruptions et des méfaits de tout genre qui entachèrent la collation des offices ecclésiastiques au Xe et au XIe siècle. De simples emblèmes ne sauraient avoir ni cette puissance ni cette perversité. Les scandales dont on les accuse se produisaient avant et se produisirent après l'emploi de la crosse et de l'anneau ; ils se reproduisirent après leur suppression. Au XIe siècle, l'Eglise de Milan, où l'élection de l'archevêque et la collation de tous les offices ecclésiastiques se trouvaient affranchies de toute ingérence féodale, était tout aussi célèbre par sa simonie que la cour du suzerain le plus rapace. L'histoire a enregistré une longue liste de violences, de corruptions, de fraudes, de crimes commis en l'élection des papes. On sait d'après quels mobiles et à quel profit la nomination des dignitaires et la collation des bénéfices de l'Eglise se firent en France, jusqu'à la Révolution, en vertu du concordat et des indults émanés de Rome. Quelles que soient les formes de la nomination ou de l'investiture, les vraies causes, les causes indestructibles de la simonie, de la corruption, des choix indignes et des complaisances sacrilèges, sont la richesse et la puissance attachées aux offices ecclésiastiques; elles constituent une permanente tentation, à laquelle les hommes succombent dans tous les temps; elles produisent fatalement tous les méfaits que chaque époque comporte.

La Querelle des investitures

On a souvent donné le nom de Querelle des investitures à la première partie du combat de la papauté contre le Saint-Empire : règnes de Henri IV et Henri V; pontificats de Grégoire VII, Victor III, Urbain II, Pascal II, Gélase II, Calixte II. Cette guerre, dans laquelle la papauté et ses champions, incitant la félonie des sujets et l'ingratitude des enfants, montrèrent, plus encore que les empereurs, un audacieux mépris de toutes les lois qui sont la sauvegarde des sociétés humaines, eut pour cause réelle la prétention de Grégoire VII et de ses successeurs de soumettre toutes les Eglises et tous les Etats de l'Occident à la domination absolue du pape, tant au temporel qu'au spirituel. A cette cause principale vinrent se mêler successivement diverses causes incidentes : les rébellions et les rivalités des feudataires allemands, les revendications des cités lombardes, les conflits des factions romaines, les convoitises ambitieuses des Normands d'Italie, enfin la succession de la grande comtesse Mathilde. Le récit des événements qui s'y rapportent n'entre pas dans notre sujet; on le trouvera dans les articles affectés aux règnes et aux pontificats qui viennent d'être mentionnés. 

Soulevée par un décret d'Alexandre II, reprise par Grégoire VII en 1075, la question des investitures était restée sur le terrain de la controverse. La guerre fut provoquée par la sommation adressée à Henri IV de comparaître à Rome pour répondre aux accusations de ses sujets révoltés. Comme la plupart des princes, ses contemporains, Henri IV donnait à ses sujets de graves scandales et des motifs très légitimes de plainte; mais il est notoire que la révolte avait été fomentée par Grégoire VII; il semble même que la plainte qui faisait appel à sa suprême juridiction avait été rédigée par lui, tant elle reproduit exactement sa pensée et son style :

L'Empire est un fief de Rome... Il est temps de rendre à Rome son droit de faire les rois.
Il s'agit là de toute autre chose que de la forme et des abus de l'investiture. D'ailleurs, dans le concile qu'il avait tenu à Rome en février 1075, Grégoire avait fait condamner, non seulement toute espèce d'investiture de la part des laïques, mais toute espèce de participation à la collation des bénéfices ecclésiastiques :
« Si quelqu'un désormais reçoit de la main de quelque personne un évêché ou une abbaye, qu'il ne soit point considéré comme évêque. Si un empereur, un roi, un duc, un marquis, un comte, une puissance ou une personne laïque a la prétention de donner l'investiture des évêchés ou de quelque dignité ecclésiastique, qu'il se sache excommunié. » 
Pour frapper l'esprit des fidèles, Grégoire appelait indistinctement simonie toute transmission d'un bénéfice ecclésiastique par un laïque, lors même qu'elle était absolument désintéressée, et qu'elle n'était pas subordonnée à d'autre condition que celle de satisfaire aux obligations féodales. En réalité, la question de l'investiture proprement dite et de ses formes tint une place très secondaire dans le conflit qui ensanglanta l'Allemagne et l'Italie pendant un demi-siècle; elle y fournit quelques incidents, mais elle n'y fut ordinairement qu'un prétexte.

Quand les causes qui ont été précédemment indiquées eurent produit leur effet ou épuisé leur force d'action, la question des investitures fut réglée sans grande difficulté. En 1111, par le traité de Sutri, Pascal Il et Henri V convinrent que l'empereur renoncerait à l'investiture, le pape, au nom du clergé, renonçant aux droits féodaux. C'était une solution d'une irréprochable équité, rendant à chacun ce qui lui appartenait. Ce traité naturellement révolta tout le clergé, autant celui qui servait la cause du pape que celui qui était resté attaché à l'empereur. 

La guerre recommença, compliquée dès 1115 de la succession de la comtesse Mathilde. Par deux actes faits successivement sous les pontificats de Grégoire VII et de Pascal II, la grande comtesse avait donné tous ses domaines au Saint-siège. Une pareille donation était absolument nulle comme contraire au droit féodal, pour la plus grande partie de ces domaines, laquelle était tenue par la donatrice à titre de fief. Même pour le reste (duché de Spolète et marche d'Ancône), elle n'avait qu'une valeur très douteuse, quoique les avocats de la papauté prétendent que cette portion des Etats de Mathilde était possédée par elle à titre allodial. En effet, il est certain que ces possessions formaient, peu d'années auparavant, des fiefs du royaume d'Italie. Or, sous le régime féodal, s'il est facile d'expliquer comment un alleu devient fief, il est à peu près impossible de comprendre comment un fief peut devenir alleu, tacitement. D'ailleurs, la question de suzeraineté écartée, restait la question de souveraineté, favorable aux prétentions de l'Empire

Quoi qu'il en fût, le pape réclamait tous les domaines de Mathilde sans distinction; Henri V les saisit tous, également sans distinction; et il s'y maintint malgré les efforts de ses adversaires. Cette complication, qui semblait devoir éterniser la guerre, fournit cependant un moyen de la terminer. On proposa de réserver la question de la succession. Comme cette réserve lui laissait la possession, et qu'elle lui donnait même un titre provisoire, l'empereur se montra accommodant pour les investitures. En 1122, fut conclu entre Calixte Il et Henri V un pacte, qui porte dans l'histoire le nom de concordat de Worms, et qui fut confirmé en 1123 par le concile général de Latran. On en trouvera le texte à la page de ce site consacrée à Henri V

L'empereur abandonnait à Dieu, aux saints apôtres Pierre et Paul, et à la sainte Eglise catholique, toute investiture par la crosse et par l'anneau, et il permettait la consécration immédiate de l'élu. Mais, en compensation, il se faisait assurer le droit d'assister aux élections, en personne ou par ses officiers, et de donner à l'évêque, par le sceptre, l'investiture de ses possessions et attributions temporelles. Ce concordat constitue une véritable transaction, dans laquelle chacune des parties abandonne une part importante de ses prétentions. D'un côté, les empereurs perdent le droit de récuser l'élu pour cause d'indignité; ils cessent d'être les détenteurs de la crosse et de l'anneau, emblèmes des fonctions épiscopales; par là, ils sont privés d'un moyen efficace, quoique indirect, de maintenir la vacance du siège jusqu'à ce qu'ils aient consenti à l'investiture, et, par suite, de prévenir les consécrations hâtives, après lesquelles il devient difficile de refuser à un évêque les biens et les droits temporels attachés à son office. Mais, d'un autre côté, ils conservent sur le bénéfice ecclésiastique la plénitude de la suzeraineté féodale, que les papes leur avaient si hautement déniée. Grégoire VII avait formellement déclaré que tout évêque ou abbé qui a reçu l'investiture d'un laïque ne doit point être considéré comme prélat. 

La même doctrine fut maintenue par ses successeurs, et cette réprobation n'était point limitée à la formalité de la crosse et de l'anneau, laquelle ne concernait d'ailleurs que les évêchés et un certain nombre d'abbayes. Calixte Il était même allé plus loin; il avait expressément défendu d'obliger les ecclésiastiques à rendre aucun service aux laïques, à raison de leurs bénéfices. Les partisans des papes les avaient dépassés par la violence de leurs censures. Un évêque de Plaisance affirmait que les prélats déshonorent leur ordre, en plaçant leur main, qui a tenu le corps et le sang du Christ, dans la main impure d'un laïque. Des expressions analogues furent employées par d'autres et dirigées contre tout hommage féodal, quelle qu'en fût la forme. Le vrai but de l'entreprise de Grégoire VII et de ses continuateurs était d'affranchir de toute obligation féodale le clergé, qui possédait alors une grande partie des terres de l'Europe, et de reconstituer sa dépendance au profit du siège romain, par un hommage spécial. Le concordat de Worms montre la papauté complètement vaincue sur ce point. 

II est intéressant de constater ici, pour la morale de toute cette histoire, que par d'autres concordats la papauté supprima les élections ecclésiastiques qu'elle avait prétendu défendre en faisant verser tant de sang et en fulminant tant d'anathèmes. Attribuant aux princes le droit de nomination, elle soumit à leur discrétion, non seulement les biens, mais les offices les plus élevés de l'Eglise, et elle préleva dessus une prime, sous forme très lucrative de bulles de provision. (E.-H. Vollet).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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