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Henri IV, d'Allemagne

Henri IV est un empereur d'Allemagne (1056-1106), né à Goslar le 11 novembre 1050, mort à Liège le 7 août 1106. Fils de Henri Ill et d'Agnès d'Aquitaine, il n'avait pas encore six ans quand la mort de son père lui transmit la couronne. La succession héréditaire ne fut pas contestée, car Henri IV avait reçu la couronne et le serment de fidélité des grands (1053), mais la situation était mauvaise. Henri III, absorbé par ses plans de réforme religieuse et de monarchie universelle, avait gouverné surtout avec les évêques; il avait mécontenté l'aristocratie laïque sans pouvoir briser les chefs de l'opposition. Ceux-ci profitèrent de la minorité de son fils pour affaiblir le pouvoir impérial de telle manière qu'il ne prit jamais en retrouver la plénitude; et, d'autre part, pendant cette minorité, l'Église qui avait subi docilement le gouvernement de Henri III revendiqua sa liberté et prétendit substituer le pape à l'empereur à la tête de la société chrétienne. Ainsi se prépara le double conflit qui remplit le règne de Henri IV et détermina la décadence du Saint-Empire

Le jeune souverain fut, avous-nous dit, reconnu dans son triple royaume d'Allemagne, de Bourgogne et d'Italie. Le redoutable Godefroi de Lorraine qui aurait pu lui disputer l'Empire n'y songea Même pas. Il se contenta d'occuper la Toscane, du chef de sa femme. Son frère Frédéric fut élu pape sous le nom d'Etienne X à la mort de Victor II. La mort de celui-ci priva l'impératrice d'un conseiller éprouvé et d'un allié influent. Etienne X prit la tiare sans attendre l'autorisation impériale; pourtant Hildebrand se rendit auprès de l'impératrice pour la demander. Godefroi reçut le titre de vicaire impérial en Italie. Au Sud des Alpes l'autorité de l'impératrice n'existait pas; au Nord elle rencontra de grandes résistances. Agnès était étrangère; son zèle religieux et son dévouement aux moines de Cluny étaient vus d'un mauvais oeil. Même les grands archevêques de Cologne, de Mayence, de Brême, se tinrent sur la réserve; son conseiller, l'évêque Henri d'Augsbourg, orgueilleux et dominateur, lui fit des ennemis. 

En Saxe, l'enfant impérial faillit être assassiné; les ducs de Brunswick le protégèrent, mais la vieille hostilité des Francs et des Saxons se réveilla (1057). Les deux fils et successeurs du duc Bernard, le duc Ordulf et Hermann, comte de Lunebourg, s'attaquèrent à l'archevêque de Brême qui fut forcé de leur acheter la paix. En Souabe, le comte Rodolphe de Rheinfelden pour se faire donner le duché enleva la fille de Henri III et d'Agnès, soeur aînée de Henri IV; l'impératrice lui conféra en effet le duché de Souabe et l'administration de la Bourgogne (1057); mais ceux-ci lui furent contestés par l'énergique Berthold de Zaehringen; pour l'apaiser, Agnès lui donna le duché de Carinthie et Vérone. La jeune épouse de Rodolphe mourut dès 1060 à quatorze ans et le duc épousa alors Adélaïde de Savoie, soeur de la fiancée de l'empereur. Agnès ne conserva pas non plus le duché de Bavière; elle le donna à Otton de Nordheim, un comte saxon. En somme, elle avait reconstitué les trois grandes principautés ducales du Sud de l'Allemagne et défait l'oeuvre de Conrad II. En Hongrie, le roi André, avec lequel on s'était entendu, fut renversé par Bela et, malgré l'assistance d'une armée allemande, vaincu et tué; son fils, Salomon, gendre de Henri III, se réfugia à la cour impériale. La suzeraineté allemande non seulement sur la Hongrie, mais sur la Pologne, était ruinée.

L'aristocratie sacerdotale qu'on aurait pu croire dévouée à la cause monarchique l'abandonna presque dans cette crise; l'ambition personnelle de ses principaux chefs les engagea dans des combinaisons particulières avec les dynasties locales. L'archevêque de Cologne, Anno, s'entendit avec Otton de Nordheim, Egbert de Brunswick et Godefroi de Lorraine; ils attirèrent le jeune Henri IV et sa mère dans une île du Rhin, près de Neuss (auj. Kaiserswerth), et enlevèrent l'enfant; effrayé, il se jeta du bateau dans le fleuve et ne fut sauvé que par Egbert de Brunswick. Il n'oublia jamais cette trahison (mai 1062). La douce Agnès ne fit rien. Les conjurés gouvernèrent sous le nom de l'empereur mineur; le frère d'Anno devint archevêque de Magdebourg; on décida que la régence appartiendrait à l'évêque dans le diocèse duquel serait la cour. Anno sacrifia complètement les droits de l'Empire à la papauté (V. ci-après) ; mais sa régence fut, à d'autres égards, avisée. Il agit d'accord avec Adalbert de Brême dont la courtoisie gagna le coeur du jeune Henri. Une campagne en Hongrie, favorisée par la mort de Bela, rétablit sur le trône Salomon, le protégé allemand. Adalbert, qui était dévoué au principe monarchique, tandis qu'Anno était le champion de la féodalité et de l'autonomie ecclésiastique, fit déclarer majeur Henri IV à la diète de Worms (Pâques 1065). 

Aussitôt l'empereur se débarrassa d'Anno. Adalbert gouverna sous son nom; mais il ne tarda pas à mécontenter l'aristocratie, malgré les concessions qu'il leur fit; les ducs de Souabe et de Bavière se coalisèrent avec les archevêques de Mayence et de Cologne pour le renverser. A la diète de Tribur (1066), ils mirent l'empereur en demeure de l'éloigner ou d'abdiquer. Ce coup d'Etat livra l'Allemagne à l'anarchie féodale. Durant trois ans les choses allèrent à la dérive. Godefroi de Lorraine, qui avait fini par reprendre la Basse-Lorraine et réunir tout le duché héréditaire de sa maison, était partagé entre l'Allemagne et l'Italie où il laissait grandir le Saint-siège et contenait difficilement les Normands. Anno, détesté de Henri IV, ne put reprendre l'ascendant, et, quand il voulut imposer son neveu sur le siège archiépiscopal de Trèves, les gens de la ville massacrèrent ce dernier. Le duc de Saxe, Magnus, et ses seigneurs reprirent la guerre contre l'archevêque de Brême et le dépouillèrent de presque tous ses châteaux et domaines; il dut en céder 1000 d'un seul coup, ce qui ruina la principauté ecclésiastique du Nord qui aurait pu faire contrepoids au duché de Saxe. L'archevêque de Mayence se fit céder en Thuringe 120 domaines royaux avec les dîmes qui lui revenaient. 

Le jeune souverain, qu'on avait séparé de sa mère, avait été médiocrement élevé; il était intelligent, aimable et séduisant, mais de moeurs irrégulières; très brave soldat, médiocre capitaine; alternativement généreux jusqu'à la prodigalité, et prêt à tout pardonner, puis sévère jusqu'à la dureté, vindicatif, d'une violence terrible; en somme, passionné et incapable de s'imposer la méthode politique qui seule eût pu lui faire surmonter les dangers accumulés sur sa route. Entouré de jeunes nobles et d'un conseil de princes qui tantôt le flattaient, tantôt le bravaient, il s'adonna aux plaisirs. On l'obligea à épouser Berthe de Savoie, sa fiancée (1066); il ne consomma pas l'union et acheta à l'archevêque de Mayence son consentement au divorce; mais le pape et le conseil des princes s'y opposèrent catégoriquement (1069). Il accepta alors le mariage et n'eut pas à s'en repentir, car Berthe fut pour lui une amie excellente, dévouée et fidèle pendant sa vie entière. Les Slaves de la rive droite de l'Elbe, Wendes, Abodrites, se soulevèrent, égorgeant leurs princes chrétiens, les prêtres, les missionnaires, brûlant églises et monastères. Haimbourg même fut réduit en cendres; les évêchés de Brandebourg, Havelberg, Aldenburg disparurent; la Nordalbingie fut mise à feu et à sang. Les Wendes recouvrèrent leur indépendance; les Allemands furent exclus de la Baltique dont les Danois et les Slaves se disputèrent les côtes (1066-1071). Ce désastre de la cause germanique au Nord de l'Empire en indique clairement l'affaiblissement. Celui-ci n'est pas moins évident au Sud où l'Italie échappe à l'influence allemande et où la papauté devient indépendante.

Etienne X, le protagoniste de l'ordre de Cluny, adversaire implacable du mariage des prêtres, mourut à Florence auprès de son frère Godefroi avant d'avoir réalisé ses plans; mais il avait nommé archidiacre de Rome son ami Hildebrand et fait promettre aux Romains d'attendre son retour avant de choisir un pape. Les seigneurs féodaux, dirigés par les comtes de Tusculum, tentèrent de reprendre le patriciat et la papauté et élurent pape l'évêque de Velletri (Benoît X). Le parti de la réforme se réfugia auprès de Godefroi; celui-ci, d'accord avec Hildebrand, porta au Saint-Siège l'évêque Gérard de Florence, un Bourguignon parent des ducs de Lorraine; il l'amena à Rome. Le premier soin du nouveau pape Nicolas III, conduit par Hildebrand, fut de s'affranchir du protectorat allemand aussi bien que des entreprises de l'aristocratie romaine. Ils travaillèrent à organiser un Etat de l'Église de Rome complètement autonome et cherchèrent des auxiliaires d'une part dans les Normands, de l'autre dans le parti national italien. Celui-ci, associé aux réformateurs patarins, prévalut en Lombardie, où l'archevêque de Milan, Guido, abandonna les antiques prétentions de son siège et se soumit sans réserve au pape. 

Les Normands de Richard de Capoue et de Robert Guiscard, en échange de l'investiture pontificale qui légitima leurs conquêtes, soumirent au Saint-siège les châteaux des nobles romains et contraignirent Benoît X à abdiquer. C'est alors que fut réuni le fameux concile de 1059 qui réorganisa la papauté, réserva l'élection au collège des cardinaux, écartant à la fois le droit du peuple et de la noblesse de Rome et celui de l'empereur. On laissa pourtant dans le décret subsister une mention de ce droit impérial attaché au titre de patrice; mais l'ambiguïté calculée de la forme préparait la suppression totale de cette ombre de suzeraineté. Déjà Hildebrand affirmait que la couronne impériale était un don de Saint-Pierre et préparait la subordination du chef temporel au chef spirituel.

La crise définitive se produisit en 1061 à la mort de Nicolas II. Le parti féodal se rallia au parti impérial et envoya une ambassade porter à l'empereur les insignes du patriciat et le prier de nommer un pape. Agnès n'osa agir d'elle-même et convoqua une diète à Bâle; c'était perdre du temps. Le parti de la réforme, qui avait hésité, passa outre. Hildebrand appela une garnison normande à Rome et fit élire sous sa protection le chef des Patarins, protégé du duc de Toscane, Anselme de Lucques, qui prit le nom d'Alexandre II. La diète de Bâle rejeta ce candidat et élut de son côté Cadalus, évêque de Parme, adversaire déclaré du célibat des prêtres et de la réforme clunisienne (octobre 1061); il prit le nom d'Honorius II. Il fut reconnu en Lombardie et vint camper devant Rome avec une armée d'Allemands et de Lombards. Une assemblée populaire se prononça pour lui : les mercenaires d'Hildebrand furent battus au Monte Mario; le château Saint-Ange, Saint-Pierre et la cité Léonine tombèrent au pouvoir du parti impérial; mais les réformistes se maintinrent dans la ville. Godefroi de Lorraine arriva à son tour et imposa un compromis chacun des compétiteurs à la papauté dut se retirer dans son évêché et la décision fut remise à la cour impériale (1062). 

Ici intervint Anno, l'archevêque de Cologne. Il venait de mettre la main sur l'empereur; désireux de s'appuyer sur le parti réformiste contre ses ennemis, il se prononça pour Alexandre Il et fit décider par la diète d'Augsbourg qu'on se bornerait à faire vérifier par des délégués la validité de son élection. Il fit charger de cette tâche son neveu Burchard d'Halberstadt. Ce dernier ramena au palais de Latran Alexandre II (janvier 1063); le chancelier de l'Empire, Guilbert de Ravenne, fut même destitué. Cadalus résista. Il reparut devant Rome, soudoyant une foule de partisans; après quelques semaines d'une guerre de rues, le secours des Normands valut le succès à Alexandre Il. Un concile réuni à Mantoue par Anno et Godefroi se prononça pour lui. Godefroi le ramena à Rome en triomphe. La réforme d'Hildebrand et le programme du concile de 1059 prévalaient. La municipalité romaine, le patrice, perdirent toute participation à l'élection des papes; la suzeraineté impériale fut anéantie (1064). On espéra un moment, quand Henri IV s'affranchit d'Anne, qu'il allait venir à Rome se faire couronner empereur. Les réformateurs, Pierre Damien, Anno, Godefroi, l'y invitaient aussi bien que leurs ennemis les archevêques de Milan et de Ravenne. Il eût pu saisir cette occasion de restaurer ses droits. Adalbert de Brême l'en empêcha. Alexandre Il s'affermit complètement; quand Anno et Otton de Nordheim vinrent à Rome, il leur fit sentir sa suprématie. La mort du duc Godefroi le délivra d'un protecteur impérieux (1070) et la guerre civile déchaînée en Allemagne affaiblit trop l'empereur pour qu'il pût reconquérir ses prérogatives.

Lorsqu'il fut parvenu à l'âge d'homme, Henri IV voulut s'affranchir de la tutelle des princes. Le plus puissant, Godefroi, duc de Lorraine et de Toscane, venait de mourir : son fils Godefroi (né d'un premier mariage et uni à Mathilde, fille de la duchesse de Toscane), qui héritait de ses doubles possessions, était dévoué à l'empereur. Le principal adversaire était le duc de Bavière. Henri IV l'attaqua de front; il l'accusa d'avoir tenté de l'assassiner, le mit au han de l'Empire, donna son duché à son gendre Welf, fils d'Azzo d'Este. Otton, bien que vainqueur à Eschwege, et secouru par le duc de Saxe Magnus, ne put garder que ses alleux (1070-1071). Henri III déposa également le duc de Carinthie, Berthold de Zaehringen, et se brouilla avec son propre beau-frère le duc de Souabe (1072). Contre les Saxons, il s'était allié au roi de Danemark; il emprisonna le duc de Saxe et fit bâtir, en Saxe, une série de châteaux, dont le plus célèbre fut Harzburg (à une lieue de Goslar), pour contenir le pays. Cependant la mort de son conseiller Adalbert de Brême le livrait aux suggestions de ses favoris; l'arbitraire de son gouvernement indisposait la population, et quoiqu'il eût redemandé les conseils de l'archevêque de Cologne, il n'eut pas la patience de les subir. 

En juin 1073, la Saxe s'insurgea. Bloqué dans Harzburg, l'empereur eut grand-peine à échapper. Il ne trouva de concours sincère que dans les villes rhénanes. Une réunion convoquée à Fritzlar songeait à élire empereur Otton de Nordheim, le chef du mouvement. Henri IV plia; par le traité de Gezstungen, il s'engagea à rendre la Bavière à Otton, à démolir ses forteresses en Saxe, à restituer aux Saxons leurs antiques franchises (février 1074). La destruction des forteresses par les paysans donna lieu à des scènes de violence qui rouvrirent le conflit. En Hongrie, le roi Salomon, l'allié de l'Empire, fut expulsé, remplacé par Geisa; son beau-frère Henri IV tenta vainement de le rétablir. Mais les grands de l'Allemagne du Nord embrassèrent son parti contre les Saxons. Ceux-ci furent complètement défaits sur l'Unstrut (juin 1075). Ils durent se soumettre; leurs chefs vinrent pieds nus implorer merci et furent emprisonnés. La mort de l'archevêque de Cologne, remplacé par un fidèle de l'empereur, consomma son triomphe. Mais il ne sut pas conserver l'appui des grands de l'Allemagne méridionale qui lui avaient assuré cette victoire. Il en aurait eu d'autant plus besoin qu'il s'encageait dans une nouvelle lutte, bien autrement grave et mémorable, la querelle des investitures.

En Italie, l'autorité impériale déclinait à mesure que grandissait celle de la papauté. Les événements de 1059-1064 avaient permis à celle-ci de franchir le pas décisif. Sous la protection des Normands et du duc de Toscane, elle s'était rendue maîtresse de Rome et émancipée. Elle allait maintenant revendiquer la domination complète de l'Église. Or l'Église étant engagée dans la société temporelle, il fallait rompre tous les liens de sujétion qui subordonnaient ses dignitaires aux princes. Enlever à ceux-ci le choix des évêques, c'était les dépouiller de la moitié de leur pouvoir, les subordonner à la papauté et les laisser désarmés entre la monarchie spirituelle et la féodalité laïque. Il s'agissait d'un combat à mort. En Italie, la situation du pape était très forte. Par les Normands, il tenait le Sud; le centre lui était assuré par les marquises de Toscane, Béatrice et sa fille Mathilde, maîtresse du pays jusqu'au Pô (Lucques, Modène, Parme, Plaisance, Mantoue, Ferrare); résolues à laisser leur héritage au Saint-siège, l'une et l'autre n'eurent avec leurs époux, les deux Godefroi de Lorraine, aucun rapport intime. Dans le Nord, la mort de l'antipape Cadalus avait singulièrement affaibli le parti impérial (1072). 

La Pataria avait gagné à la cause pontificale la démocratie des villes et des campagnes. Après Landolf, son frère Erlembald l'engage dans la voie politique; ils conquièrent par la force le siège archiépiscopal de Milan; l'ancien chancelier Guibert, pour s'assurer celui de Ravenne, abandonne l'autonomie que ce siège avait conservée depuis des siècles. En 1073, les efforts des Patarins ont acquis au parti pontifical l'Italie septentrionale. En Allemagne même, sous prétexte de simonie, le pape dépose l'évêque de Constance, l'abbé de Reichenau, choisis par Henri IV; les nombreux protégés qu'Anno avait mis à la tête d'abbayes et d'évêchés sont des adeptes fervents de la réforme clunisienne. L'opinion publique lui devient de plus en plus favorable. Telle était la situation lorsque le chef du mouvement, Hildebrand, fut acclamé pape. Il prit le nom de Grégoire VII et entra en fonctions. Cependant il attendit pour la consécration l'avis de l'empereur. Celui-ci était au début de la guerre de Saxe; il n'osa, malgré les conseils de beaucoup de ses évêques et abbés, refuser son assentiment. L'impératrice Agnès et le chancelier de l'Empire, en Italie, assistèrent à la consécration (30 juin 1073).

Grégoire Ill avait affirmé sur-le-champ toutes ses prétentions. On commença par négocier. Vaincu en Saxe, Henri IV temporisait. Il écrivit au pape, avouant qu'il n'avait pas toujours, comme il l'aurait dû, respecté le droit et l'honneur légitimes du sacerdoce, mais que, touché par la grâce divine et faisant retour sur lui-même, il confessait ses anciens péchés à la très indulgente paternité du pape. Une ambassade pontificale accompagnée par sa mère vint le trouver; il se montra disposé à prêter son concours pour la convocation d'un grand concile allemand en vue de la réforme de l'Église. Mais ses évêques dirigés par l'énergique archevêque Liemar de Brême s'y opposèrent. Le pape réunit alors à Rome un concile (février 1075). Il formula de la manière la plus énergique l'interdiction du mariage des prêtres et de la simonie, sous peine d'excommunication.

Les évêques et abbés inculpés d'avoir acquis leur place par corruption furent cités à comparaître à Rome; l'excommunication lancée par Alexandre II contre cinq conseillers de Henri IV fut renouvelée. Enfin le concile condamna l'investiture par les laïques en ces termes :nomination sans abdiquer; les princes ecclésiastiques et laïques avaient les mêmes obligations, la même éducation; les biens féodaux les attachaient étroitement les uns aux autres. Il était inadmissible que l'Église fût dégagée de toute dépendance envers l'Etat, en conservant des biens et dignités qui représentaient la moitié de cet Etat. Il ne semble pas que Grégoire VII ait osé de suite exiger l'application de son décret; il ne le promulgua pas et Henri IV n'en tint aucun compte; le pape laissa passer sans protester la nomination d'un évêque de Bamberg et d'abbés de Fulda et Lorsch.

A Milan, les Patarins furent expulsés, leur chef Erlembald périt dans la mêlée; Guibert de Ravenne se mit à la tête de l'opposition qui invita l'empereur à désigner un archevêque de Milan; il choisit son chapelain Thédald et nomma même aux sièges de Fermo et Spolète, dépendant de la province ecclésiastique de Rome et revendiqués par l'Etat romain. Cette fois Grégoire s'émut. Il écrivit à l'empereur (8 décembre 1075) pour lui reprocher sa conduite et le sommer de se conformer aux décisions du concile. On prétend même qu'il le cita à comparaître à Rome devant le prochain concile. Henri IV répliqua par la convocation d'un concile allemand à Worms; les archevêques de Mayence et de Trèves, vingt-quatre évêques, le duc de Lorraine et une foule de seigneurs et de clercs y assistaient. Le cardinal Hugues y apporta les griefs des Romains contre le pape, l'accusant d'adultère avec Mathilde, contestant la régularité de son élection, etc. Le concile vota la déposition de Grégoire VII. L'empereur la lui notifia en ces termes : 

« Si quelqu'un désormais reçoit de la main de quelque personne un évêché ou une abbaye, qu'il ne soit pas considéré comme évêque, et qu'en outre la grâce de Pierre et l'entrée de l'Eglise lui soient interdites. Si un empereur, un roi, un duc, un marquis, un comte, une puissance ou une personne laïque a la présomption de donner l'investiture des évêchés ou de quelque dignité ecclésiastique, qu'il se sache frappé d'excommunication. »
Ce décret n'était pas exécutable. Les évêques et abbés étaient, en Allemagne surtout, à la tête de possessions territoriales et de principautés dont l'importance égalait celle des duchés et des comtés; l'empereur ne pouvait se désintéresser de leur 
« Henri, roi non par usurpation, mais par la volonté de Dieu, à Hildebrand, non point pape, mais faux moine. Le Christ nous a appelé à la royauté tandis qu'il ne t'a point élevé au sacerdoce. Tu as levé la main contre moi qui suis consacré comme roi et qui, suivant la tradition des Pères, ne puis être jugé que par Dieu seul et n'être déposé pour aucun crime, à moins que je n'abandonne la foi. Frappé d'anathème, condamné par notre jugement et par celui des évêques, descends, quitte le siège apostolique que tu as usurpé; qu'un autre y monte qui ne voile pas la violence sous le manteau de la religion, mais enseigne la doctrine authentique de Pierre. Moi Henri, roi par la grâce de Dieu, je te crie avec tous nos évêques : descends! descends! » 
Le comte Eberhard de Nellenburg et deux évêques vinrent porter en Italie cette lettre et une proclamation au peuple et au clergé romain. Un concile réuni à Plaisance sanctionna la décision de celui de Worms. Un clerc de Parme, du nom de Roland, vint lire la lettre impériale au milieu d'un synode convoqué à l'église de Latran. Il faillit être mis en pièces. Encouragé par des lettres de plusieurs évêques allemands et lombards, Grégoire VII agit résolument. Il suspendit et excommunia l'archevêque de Mayence, excommunia et déposa Henri IV, déliant ses sujets du serment de fidélité. 
« Bienheureux Pierre, comme ton représentant, j'ai reçu de Dieu le pouvoir de lier et de délier sur le ciel et sur la terre. Fort de cette conviction, pour l'honneur et la défense de l'Eglise, au nom du Dieu tout-puissant, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, par ton pouvoir et ton autorité, je dénie au roi Henri, qui s'est élevé contre ton Eglise avec un orgueil inouï, le gouvernemement de l'Allemagne et de l'Italie; je délie tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont prêté ou lui prêteront et je défends que nul le serve à titre de roi. » 
Cet anathème fut prononcé en présence de l'impératrice Agnès. La guerre était déclarée entre le pape et l'empereur; l'enjeu était la suprématie dans l'Europe chrétienne et féodale.

A première vue, il semblait que la force matérielle du souverain temporel dût prévaloir contre la force symbolique du souverain spirituel. Les moines et prêtres réformateurs, malgré leur ascendant sur le peuple, n'eussent pas donné au pape d'armée capable de résister; ses mercenaires, même aidés par les Normands, pouvaient à peine le maintenir à Rome. Mais la force matérielle manquait également à l'empereur. L'aristocratie féodale qui la lui fournissait lui était hostile. Le pape lui donnant un prétexte pour désobéir, elle n'hésita pas. Un fait très grave fut la mort de Godefroi de Lorraine, le plus ferme partisan de Henri IV. Elle laissa Mathilde maîtresse de l'Italie centrale qu'elle livra au pape. L'empereur eut l'imprudence de ne laisser à Godefroi de Bouillon, neveu du défunt duc, que ses alleux et Verdun, donnant le duché de Lorraine à son fils Conrad, âgé de deux ans. Ce retour à la politique de son aïeul acheva d'alarmer les grands, inquiets depuis l'abaissement de la Saxe. Ceux de l'Allemagne du Sud s'entendirent : Rodolphe, Berthold, Welf, les évêques de Salzbourg, Wurzbourg, Passau; la Saxe s'insurgea; ses évêques et princes furent mis en liberté et trahirent la confiance du souverain; les défections se multiplièrent; l'évêque de Metz, les archevêques de Trèves, de Mayence, se réconcilièrent avec le pape. 

Henri IV s'enfuit à Worms, abandonné de tous. Grégoire VII écrivit aux évêques, aux seigneurs et aux fidèles d'Allemagne une lettre déclarant que si Henri refusait de se soumettre en donnant des preuves de sa sincérité et traitant l'Église non en servante, mais en souveraine, il fallait choisir un autre roi que lui confirmerait. Un conseil préparatoire tenu à Ulm décida de convoquer à Tribur une diète générale. Elle eut lieu en octobre 1076 les grands semblaient tous d'accord, Souabes, Bavarois, Saxons. Les légats du pape, les évêques d'Aquilée et de Passau étaient là. Henri, établi près de là, sur la rive gauche du Rhin, à Oppenheim, négocia vainement. Otton de Nordheim et Rodolphe de Souabe réclamaient une nouvelle élection impériale. L'abbé Hugues de Cluny, parrain de Henri IV, et les légats du pape (qui hésitait en considération de l'impératrice Agnès) la firent ajourner. On décida de s'en remettre à la décision du pape; celui-ci devait tenir à Augsbourg, le 2 février 1077, une diète où serait prononcé le jugement. En attendant, Henri vivrait à Spire, dans la retraite, suspendu de son autorité. Si, dans le délai d'un an, il n'obtenait l'absolution pontificale, il serait déchu. L'empereur accepta ces terribles conditions, promit au pape toute satisfaction, s'humilia également vis-à-vis des Saxons, livra sa fidèle cité de Worms à la vengeance de l'évêque, se retira à Spire. Il résolut d'éviter à tout prix la rencontre du pape et des princes allemands, qui consommerait son abaissement.

Grégoire VII semblait complètement vainqueur. Le pape qui, à son arrivée à Rome, était dans la dépendance étroite de l'empereur, se trouvait maintenant son supérieur. Les partisans de Henri IV affluaient en Italie pour mendier l'absolution. A la fin de décembre, il partit de Rome pour se rendre en Allemagne. A Mantoue, il apprit que l'empereur venait à sa rencontre. Henri s'était mis en route avec sa femme et son fils de trois ans; passant par la Bourgogne et Genève, accueilli en Savoie par sa belle-mère et son beau-frère, il franchit le mont Cenis au prix de grandes souffrances. En Lombardie, où les ennemis du pape étaient nombreux et forts, il eut en quelques jours une véritable armée. Grégoire se réfugia avec Mathilde dans la forte place de Canossa, en plein Apennin, dont la triple enceinte et les provisions inépuisables défiaient un siège. Mais Henri n'était pas venu pour exiger de force l'absolution et courir les risques d'une lutte. Il était résigné à boire le calice jusqu'à la lie. Avec une petite escorte, il se rendit à Canossa. Hugues de Cluny et Mathilde s'entremirent en sa faveur. Le pape n'avait pas confiance dans le caractère de Henri IV; il refusa d'abord de le recevoir. Il l'admit ensuite dans le château, mais seulement à l'intérieur de la deuxième enceinte. 

Trois jours durant (25-27 janvier 1077), l'empereur dut attendre pieds nus et en chemise, dans la neige, que le souverain pontife se laissât fléchir. Cette dureté indignait jusqu'à l'entourage de Grégoire, qui l'implorait et s'écriait qu'il montrait « non la grave sévérité d'un pontife, mais la cruauté d'un tyran ». Les conseillers de Henri partageaient sa pénitence. Le quatrième jour, le pape l'admit enfin en sa présence; il lui fit jurer de se réconcilier avec les grands et les évêques allemands d'après ses conseils, de le laisser venir en Allemagne quand il voudrait. L'empereur, sanglotant, se jeta aux pieds du vieillard; celui-ci le releva, leva l'excommunication, lui donna sa bénédiction et l'emmena à la messe, qui termina cette scène émouvante. La pénitence de Canossa symbolisait le triomphe de la papauté sur l'Empire; c'est un des événements les plus caractéristiques de l'histoire du Moyen âge. Il marque le moment où la papauté, si longtemps vassale de l'Empire, ressaisit la supériorité, l'affirmant même sur les souverains temporels, distribuant les couronnes aussi bien que les dignités ecclésiastiques, en qualité de magistrat suprême de la chrétienté.

L'importance symbolique de la scène de Canossa ne doit pas faire exagérer ses conséquences immédiates. Elles furent minimes. Les Lombards regardaient cette soumission comme une trahison; ils voulaient que le roi abdiquât en faveur de son fils, le petit Conrad, s'engageant à le conduire à Rome où on élirait un nouveau pape. Pour les regagner, Henri IV dut leur promettre de reprendre ultérieurement la lutte; il se fit couronner roi d'Italie par l'archevêque excommunié de Milan. Quand le pape l'invita à l'accompagner en Allemagne à l'assemblée princière, qui se tenait à Forchheim, il objecta ses occupations. Grégoire n'osa quitter Canossa et n'envoya que des légats à l'assemblée. Celle-ci déposa Henri IV et élut Rodolphe de Souabe, lequel promit de s'abstenir de donner l'investiture ecclésiastique et de rendre la monarchie héréditaire (mars 1077).

L'anticésar vit ses partisans se diviser; les villes rhénanes étaient contre lui. Dès que Henri repassa les Alpes, l'Allemagne méridionale se prononça pour lui. A la diète d'Ulm, il prononça la destitution des ducs de Souabe, de Bavière et de Carinthie et la confiscation de leurs biens. La guerre civile se déchaîna dans l'Allemagne entière; chaque canton était divisé sauf dans la Saxe où était le point d'appui de Rodolphe; les villes rhénanes et franconiennes tenaient pour Henri avec la pluralité des nobles souabes, bavarois, lorrains, Boleslav de Bohème, le patriarche d'Aquilée, l'archevêque de Brême. 

Grégoire VII hésitait à se jeter dans la lutte; quand ses légats renouvelèrent l'excommunication contre l'empereur, il ne ratifia pas leur déclaration. Il ne dit rien quand Henri IV nomma deux de ses chapelains évêque d'Augsbourg et métropolitain d'Aquilée. Le synode tenu à Rome en mars 1078 était en grande partie favorable à Henri IV; c'est à lui que le pape adressa ses légats. La guerre civile continuait ; la sanglante bataille de Melrichstadt (août 1078) demeura indécise; de part et d'autre on mettait à feu et à sang les possessions des ennemis. Après la mort d'Eberhard de Nellenburg, les meilleurs auxiliaires de l'empereur furent Godefroi de Bouillon et Frédéric de Hohenstaufen, auquel il donna le duché de Souabe. Une nouvelle bataille indécise eut lieu à Flarchheim, près de Muhlhausen (janvier 1080). En mars 1080, au synode de Rome, Grégoire VII se décida à réitérer l'excommunication et la déposition de Henri IV et à reconnaître Rodolphe. Son manifeste n'eut pas grand effet. Dans un concile réuni à Mayence, dix-neuf évêques allemands déposèrent Grégoire VII;  un concile de trente évêques italiens tenu à Brixen élut pape Guibert de Ravenne (juin 1080). Rodolphe fut tué dans une bataille sur l'Elster.

Cette mort fut accueillie comme un jugement de Dieu. Henri IV put franchir les Alpes, non plus en pénitent, mais en vainqueur irrité. Un nouveau concile (Pavie, avril 1081) confirma l'élection de Guibert de Ravenne, qui prit le nom de Clément III. Un mois après, il campait avec l'empereur au pied du Vatican; Rome restant fidèle au pape, Henri IV et Clément IlI se retirèrent à Ravenne. Ils revinrent l'année suivante, s'installèrent à Tivoli; enfin, en juin 1083, une troisième tentative aboutit; la cité Léonine fut prise d'assaut; Grégoire VII, réfugié au château Saint-Ange, refusa toute concession; aux offres d'accord, il répliqua en exigeant l'exécution du traité de Canossa. On conclut une trêve en attendant un concile; mais aucun des deux adversaires ne voulant y admettre les partisans de l'autre, il ne put avoir lieu. Les Romains cédèrent. 

Le 21 mars 1804, Henri IV entra dans la ville et conduisit son antipape au Latran; une assemblée tenue à Saint-Pierre déposa de nouveau Grégoire VII, et Clément III fut consacré; à son tour il mit la couronne impériale sur la tête de Henri IV et de sa femme. Les Romains conférèrent le patriciat à l'empereur. Bloqué dans le château Saint-Ange, Grégoire VII appela Robert Guiscard. Celui-ci vint avec 30,000 Normands, Italiens, Sarrasins. Evacuée par l'empereur, la ville éternelle fut prise d'assaut, mise à sac pendant trois jours, puis incendiée (mai 1084). Cette catastrophe la dépeupla pour des siècles. L'année suivante, Grégoire VII mourait en son exil, à Salerne, où l'avait emmené son protecteur (mai 1085). Clément III restait maître de Rome; ce n'est qu'au bout d'une année qu'on lui opposa Victor III, et encore celui-ci ne prit décidément le pontificat qu'en 1087. Mais sa mort laissa la place à l'énergique et habile Otton d'Ostie qui prit le nom d'Urbain II.

En Allemagne, la guerre se prolongeait. L'empereur s'y était fait suppléer par son gendre, le duc de Souabe, Frédéric de Hohenstaufen; il avait donné l'Autriche à son allié le duc de Bohème Vratislav. Ses ennemis n'étaient pas domptés; aucun des trois chefs, Welf de Bavière, Otton de Nordheim et Egbert de Misnie, ne voulant décerner la couronne à un des deux autres, ils s'entendirent sur le nom d'Hermann de Salm, fils du comte de Luxembourg, qu'ils élurent et firent sacrer et couronner à Goslar (1081). L'anarchie était absolue; non seulement dans chaque province les deux partis se combattaient avec acharnement; mais, profitant du désordre, une foule de chevaliers bâtissaient des châteaux, s'entouraient de mercenaires et vivaient de brigandage; les moins belliqueux se réfugiaient dans les cloîtres; les donations se multiplient dans ces années troublées. Le désir de paix était général, lorsque Henri IV rentra en Allemagne. 

Les légats de Grégoire VII s'y opposèrent; à leur synode de Quedlinburg, quinze évêques excommunièrent Henri IV et Clément; mais, à celui de Mayence, les trois archevêques rhénans et vingt évêques excommunièrent Hermann et les membres de son concile. L'empereur eut d'abord le dessus; il soumit la Saxe, récompensa par l'octroi du titre royal la fidélité du duc de Bohème; mais il fut battu par Egbert de Misnie près de Bleichfield au Nord de Wurzbourg (août 1086). L'abdication (1087) et la mort de l'anticésar Hermann passèrent presque inaperçues. Celle de l'évêque d'Halberstadt (1088) et d'Egbert de Misnie (1089), les deux plus redoutables adversaires de Henri IV, lui rendit l'avantage. La guerre fut localisée dans le Sud; en Bavière, Welf; au Sud de la Souabe, Berthold de Zaehringen, assuraient la prépondérance au parti ecclésiastique; au Nord de la Souabe, Frédéric de Hohenstaufen; en Lorraine, Godefroi de Bouillon, la maintenaient au parti impérial.

Urbain II, qui était un politique avisé, donna à la lutte une nouvelle ardeur. Il unit par un mariage les deux principaux adversaires de Henri IV, la comtesse Mathilde, âgée de quarante-trois ans, et le fils du duc Welf de Bavière, âgé de dix-huit ans (1089). C'était un leurre pour le jeune duc, puisque son épouse, qui continua de vivre dans le célibat monastique, avait dès longtemps décidé de léguer son héritage au Saint-siège. Cependant l'empereur s'alarma; il descendit en Italie; onze mois le siège de Mantoue l'arrêta. La prise de cette place d'armes fit grande impression (1091). Ce fut le dernier grand succès de l'empereur; la diplomatie pontificale l'emportait sur lui. Sa défaite à Canossa (1092) rétablit l'ascendant de ses ennemis. Sa ruine vint de sa propre famille. Il avait perdu en 1087 sa fidèle épouse Berthe de Savoie et s'était remarié en 1089 avec la Russe Praxedis ou Adelaïde, veuve d'un comte allemand; sa belle-mère, Adelaïde de Suse, mourut pendant qu'il guerroyait en Italie.

Le fils aîné de Henri, Conrad, vicaire de son père en Italie, se laissa gagner par le parti pontifical. La vie déréglée de son père, les atrocités de la guerre, les périls de la religion qui effrayaient ce doux et pieux adolescent, firent autant que l'ambition personnelle pour l'éloigner de son père. Averti, ce dernier l'emprisonna; Conrad s'échappa et se réfugia auprès de Mathilde. Cette défection entrains celle des villes lombardes jusqu'alors le plus ferme appui de Henri IV; Milan, Lodi, Crémone, Plaisance se liguèrent avec Welf et Mathilde; le nouvel archevêque de Milan, Anselme, mit à Monza la couronne de fer sur la tête de Conrad (1093). Ce ne fut pas tout : la seconde femme de Henri IV s'enfuit aussi auprès de Mathilde et déshonora son époux par ses accusations; dans deux grandes assemblées ecclésiastiques, elle répéta ses confessions scandaleuses, livrant au mépris public les moeurs de l'excommunié. Désespéré, songeant au suicide, Henri s'était enfermé dans son château des environs de Vérone; il y resta trois ans, tandis que le pape victorieux organisait la première croisade.

Cependant la situation était si complexe qu'une fois encore la face des chose se modifia. Les chefs de l'aristocratie, en qui résidait la vraie force matérielle, furent conduits à se rapprocher de Henri IV. Tout le monde était las de la lutte; la plupart des combattants de la première heure avaient disparu; le vieux Welf souhaitait de se consolider lui et sa famille. Il avait déjà, en 1091, tenté un rapprochement; il l'effectua six ans après, en échange de la garantie de succession du duché de Bavière, des biens d'Azzo d'Este et de la comtesse Mathilde, pour son fils. Berthold de Zaehringen se soumit à son tour; on lui érigea un duché particulier au Sud de la Souabe; Zurich en fut le chef-lieu. La « paix de Dieu » fut proclamée dans l'Allemagne méridionale qui se remit enfin de cette longue guerre civile. La Saxe se soumit également, et, seul, l'archevêque de Mayence prolongea la résistance. Vainement Pascal II renouvela solennellement l'anathème. L'excommunication ne produisit plus aucun effet. Une diète tenue à Cologne déposa Conrad et transféra au second fils de l'empereur, Henri, la succession impériale; il fut couronné et sacré roi à Aix-la-Chapelle après avoir juré de ne jamais rien revendiquer tant que vivrait son père. En Italie, Conrad, découragé et dévoré de remords, mourut à Florence (1101).

Mais le pape, quoique menacé dans Rome même par les nobles impérialistes, ne cédait pas. Aux offres de Henri IV, proposant de réparer les dommages causés à l'Église et de se rendre en pèlerinage au Saint-Sépulcre, il répondit en réitérant l'excommunication contre lui et ses partisans. Tandis que l'empereur s'efforçait de restaurer partout l'ordre et la paix de Dieu, il chargeait son légat de rallumer la guerre. On réussit à soulever contre lui son second fils comme le premier. Henri s'enfuit en Bavière, refusant d'avoir aucun rapport avec un excommunié (décembre 1004). Le pape lui envoya sa bénédiction apostolique; une grande assemblée ecclésiastique tenue à Nordhausen le reconnut. Il jurait qu'il ne voulait nullement supplanter son père, mais seulement le forcer à se soumettre à Saint-Pierre, après quoi il reviendrait de suite à l'obéissance. Le vieil empereur ne voulait pas s'humilier une fois encore devant la papauté. 

Son armée refusa de combattre son fils. Il se retira en Bohème, puis sur le Rhin, où la bourgeoisie des villes lui était entièrement dévouée. Son fils ayant convoqué une diète générale à Mayence, il se mit en marche pour s'y rendre avec ses fidèles. Une fois de plus le jeune Henri eut recours à la ruse. Il demanda une entrevue à Coblentz; le vieillard se jeta aux pieds de son fils, le suppliant de renoncer à une guerre impie. Son fils mêla ses larmes aux siennes, le priant de se réconcilier avec l'Église. L'empereur promit de déférer à la décision de la diète de Mayence. On devait licencier les deux armées. Leurré par les serments répétés de son fils, Henri IV fut attiré traltreusement dans le château de Boeckelheim (sur la Nahe), où on l'emprisonna. On le traîna ensuite à Ingelheim, où, en présence des légats du pape, il fut forcé d'abdiquer; mais il refusa obstinément de déclarer qu'il avait injustement combattu Hildebrand et opprimé l'Église. Son fils revêtit à Mayence les insignes impériaux.

Ces événements excitèrent surtout dans les villes rhénanes une vive indignation. Henri IV délivré se rendit à Cologne, et de là à Liège auprès de l'évêque. Il écrivit à son fils, à l'abbé de Cluny, au pape, au roi de France des lettres très dignes, demandant qu'on le laissât finir sa vie en paix et exprimant le désir de se réconcilier avec l'Église et le Saint-siège. Les bourgeois s'armaient pour le défendre. Inquiet, son fils marcha sur Liège, affectant de vouloir seulement célébrer Pâques avec son père. Mais il fut battu sur la Meuse par le duc de Basse-Lorraine; exaspéré, Henri V mit le duc au ban de l'Empire et convoqua l'armée impériale à Wurzbourg. 

Henri IV en forma une avec les bourgeois des villes et la chevalerie lorraine, protestant contre l'abdication qu'on lui avait extorquée. Il repoussa de Cologne son fils et mourut à Liège au moment où allait se livrer la bataille. Ce fut dans le peuple un grand deuil; le vieil empereur était devenu populaire par la bonté qu'il affectait pour les misérables, ses efforts pour restaurer la paix, sa bienveillance envers les villes; enfin sa destinée inspirait la pitié. La rage de ses ennemis n'était pas assouvie. L'évêque de Liège l'avait fait enterrer avec la pompe impériale. Le cadavre fut exhumé, porté dans une lie de la Meuse où un moine revenu de Jérusalem psalmodiait nuit et jour près du cercueil des chants de pénitence; puis on l'enferma dans un sarcophage de pierre et on le conduisit à Spire; là l'évêque s'opposa à ce qu'il fût enseveli dans la cathédrale auprès des siens; il fit placer le sarcophage dans une chapelle extérieure, pas encore consacrée. Il y demeura cinq ans avant d'être délié de l'excommunication et d'entrer au tombeau impérial. 

La vie tragique de Henri IV et la grandeur des événements auxquels il fut mêlé ont fait illusion sur l'éclat de sa personnalité. Il était généreux, brave, habile, plein d'imagination, mais inconstant, impressionnable et accessible aux influences les plus opposées. Il ne comprit qu'à moitié les grandes révolutions accomplies pendant son règne. Il reçut un pouvoir extrêmement affaibli durant sa minorité, ne put ni empêcher les papes de se poser en chefs suprêmes de la chrétienté et de préparer la subordination totale des évêques au Saint-siège ni enrayer l'évolution qui décomposait l'Empire en principautés territoriales; les faveurs qu'il prodigua aux villes devaient même hâter cette dislocation. Dans sa lutte contre l'aristocratie germanique, il eut le dessous; en Italie, il vit s'amoindrir le pouvoir impérial; enfin, dans son terrible duel avec Grégoire VII et ses successeurs, il finit par succomber. (A.-M. B.).

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Dictionnaire biographique
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