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Le gascon agenais
Le gascon agenais est une variante régionale du gascon, lui-même l'une des principales branches de l'occitan, parlée historiquement dans la région d'Agen, au coeur du département de Lot-et-Garonne, en Nouvelle-Aquitaine. Ce parler s'inscrit dans le gascon occidental, plus précisément dans le sous-groupe du gascon garonnais, qui s'étend le long du cours moyen de la Garonne, entre Bordeaux et Toulouse, avec Agen comme centre névralgique. Ce qui distingue le gascon agenais, c'est d'abord sa situation géographique de transition : il est influencé par le bordeleais au nord-ouest, par le languedocien toulousain à l'est, et par les parlers du Périgord et du Quercy au nord et au sud, ce qui lui confère une grande variabilité interne, d'un village à l'autre. 

Le gascon agenais a connu un déclin massif au XXe siècle, accéléré par la scolarisation obligatoire en français, l'exode rural et la stigmatisation sociale des langues régionales. Aujourd'hui, il ne reste que quelques dizaines de locuteurs natifs, principalement âgés, dispersés dans les campagnes autour d'Agen, à Lavardac, à Tonneins ou dans le Brulhois. Cependant, des initiatives de revitalisation portées par des associations comme Ã’c Agen ou Institut d'Estudis Occitans - Seccion de Lengas d'Ã’c tentent de transmettre la langue à travers des ateliers, des cours du soir, des publications (comme le bulletin La Vòstra), et des événements culturels (chant, théâtre, lectures publiques). 

Des chercheurs et linguistes, tels que Pierre Bec ou plus récemment Domergue Sumien, ont documenté ses spécificités, notamment à travers des enquêtes de terrain dans les années 1950-1970, tandis que des locuteurs comme Jean-Louis Lahutte ou Marcel Delpastre (bien que limousin, il a écrit sur les convergences entre parlers du Sud-Ouest) ont contribué à en faire un objet littéraire et identitaire. 

Même si son usage quotidien est désormais marginal, le gascon agenais demeure un marqueur fort de l'identité locale, porteur d'une mémoire paysanne, viticole et fluviale, imprégnée par la Garonne, les coteaux de pruneaux, les bastides et les bastides languedociennes. Sa sauvegarde repose désormais sur une transmission choisie, scolaire ou associative, et sur une reconnaissance institutionnelle encore fragile, mais renforcée par la loi Molac de 2021 et la récente reconnaissance de l'occitan comme " langue de France" par l'État, même si sa mise en œuvre sur le terrain reste inégale.

La grammaire agenaise.
Le gascon agenais se caractérise par un ensemble de traits phonétiques, morphologiques et syntaxiques qui le distinguent nettement du français ainsi que des autres variétés d'occitan. On y retrouve les spécificités propres au gascon, mais aussi des nuances régionales liées à l'Agenais, zone de transition entre Gascogne, Languedoc occidental et Guyenne.

La phonétique y montre plusieurs phénomènes typiques. L'aspiration du h initial, vestige probable d'un substrat aquitain, joue un rôle central : hilh « fils », huec « feu », hès « fais ». Ce h peut influer sur la liaison, empêchant l'élision ou créant un effet d'occlusion initiale. Les voyelles finales atones ont tendance à s'affaiblir, notamment le a, souvent réduit à [ə] dans la langue parlée, sans pour autant disparaître dans la langue soignée. Les diphtongaisons traditionnelles se maintiennent partiellement, notamment au prononcé [aw] ou [ɔw], et certaines formes anciennes comme eish (pour es) ou veish (pour veses) restent connues, même si elles sont moins courantes chez les plus jeunes. Les consonnes révèlent la palatalisation de l en intervocalique ou après consonne, donnant [ʎ] : hilhe « fille », calhe « pierre plate ». De même, nh et lh restent très productifs et bien perceptibles.

La morphologie verbale présente des caractéristiques gasconnes solides. Le pronom personnel sujet peut être omis dans la phrase courante, surtout quand le contexte est clair : Veni « je viens », Sabi pas « je ne sais pas ». Cependant, l'usage agenais tend aujourd'hui à réintroduire le pronom, sous influence du français. Les conjugaisons maintiennent les spécificités du gascon, comme l'emploi de -i ou -i·sh en première personne du présent selon les verbes : parli, canti, baishi; certains parlers agenais conservent un -i peu accentué. Le futur et le conditionnel montrent la chute fréquente de la voyelle thématique : cantarèi, cantarí. Le parfait périphrastique avec i aver ou i estar reste vivant : que soi anat/que i èi minjat. L'imparfait se termine en -ià ou -èva selon les zones : cantavià, cantèva.

La morphologie nominale se caractérise par des articles définis et indéfinis distinctifs : eth/era, los/las, un/ua, parfois réalisées el/la en zones de transition gascon-languedocien proches de l'Agenais oriental. Le pluriel se marque à l'article et peu sur le nom : los libe, las hemnas. Les démonstratifs suivent les structures classiques du gascon : aqueth/aquera, aqueres, avec parfois des formes plus locales comme aquetz prononcé [aket͡s]. Le maintien d'un système pronominal tonique distinctif est notable : jo, tu, eth/era, nosautes, vosautes, eths/eras.

Sur le plan syntaxique, l'usage de la particule que comme marqueur d'énonciation prédicative est fondamental : Que veni, Que plòu, Que l'aimi. Cette particule peut être omise dans l'oral informel, mais elle reste le pivot d'une syntaxe gasconne authentique. La négation repose sur la particule pas, souvent accompagnée de non dans des registres plus formels : Que vien pas, Non vien pas. L'ordre des constituants est relativement stable : sujet explicite (ou implicite) - particule - verbe - compléments. La syntaxe agenais montre parfois des interférences avec le français dans les générations récentes, notamment avec une tendance à placer davantage les compléments avant le verbe dans des constructions de focalisation.

Le lexique agenais reflète fortement la position charnière de la région. On y trouve du vocabulaire gascon typique (hont « honte », arronçar « jeter », bromar « gronder »), des emprunts occitan-languedociens, et toute une série de mots liés au terroir agenaise : agriculture, viticulture, gastronomie, toponymie. Plusieurs formes anciennes ou rurales montrent des traits de conservation remarquables, comme topina « poterie », craba « chèvre », arrelh « attelage ».

La littérature agenaise. 
Pendant longtemps l'agenais n'a pas beaucoup changé depuis la guerre des Albigeois.  Jusqu'au siècle dernier, il est demeuré la langue du peuple, mais d'un peuple original et poétique dans ses goûts. Parmi les poètes qui s'en sont servis, on peut citer, au XVIIe siècle, François de Cortète, qui a cultivé avec succès la pastorale théâtrale, et Delprat, connu par une imitation des Bucoliques de Virgile

Au XIXe siècle, la variante agenaise de l'Occitan a reçu de Jasmin une vie nouvelle. Enfant du peuple, Jasmin a exercé longtemps à Agen le métier de coiffeur : cette circonstance a très heureusement servi son talent, en maintenant son originalité native, en lui révélant le génie et les ressources de la langue dont il devait si glorieusement se servir. Ses poésies ont joui, dans tout le Sud-Ouest de la France, d'une popularité immense, et on peut le nommer à ce  titre le dernier des Troubadours. Le plus remarquable de ses ouvrages est un petit poème intitulé : Mous soubenis (Souvenirs). Jasmin y décrit les misères de son enfance, les joies de son adolescence, les premiers pressentiments de sa future renommée. Le sujet est bien simple, mais des plus pathétiques. Là surtout on peut saisir le caractère particulier de cette langue méridionale, goûter le charme de ses tours, la saveur singulière de ses locutions, en apprécier la vivacité, l'originalité. 

On vante beaucoup le poème de l'Abuglo (l'Aveugle), lequel a même obtenu en Amérique (Boston) les honneurs d'une traduction par Longfellow. Nous préférons dans le même genre la pièce charmante intitulée Françonneto, idylle vraie, bien supérieure à la plupart des pastorales modernes; car, ici du moins, on voit de vrais villageois, de vrais bergers, qui portent la houlette autrement que par contenance. Mais, malgré leurs beautés, particulièrement dans les descriptions, ces deux pièces elles-mêmes nous semblent inférieures aux Souvenirs. La langue de Jasmin n'est pas faite pour le ton élevé; quand il écrit des pièces de circonstance ou de commande, il parle français avec des terminaisons en o et en a; rien alors de plus faux que sa poésie.  (E. B.).

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