 |
Les
Khazars
constituent un peuple turcophone semi-nomade
qui a fondé l'un des plus puissants États de l'Europe orientale et de
l'Asie centrale au haut Moyen Âge, le
khaganat khazar, actif du milieu du VIIe
siècle jusqu'à la fin du Xe siècle environ.
Leurs origines exactes
restent discutées par les historiens, mais on les rattache généralement
aux confédérations turques issues de l'éclatement du khaganat turc occidental
dans les steppes d'Asie
centrale. Au cours du VIe et du début
du VIIe siècle, des groupes turcophones
migrent vers l'ouest et s'installent dans le Caucase
du Nord, la basse Volga
et les steppes situées entre la mer Caspienne et la mer Noire. Lorsque
le khaganat turc occidental se désagrège, les Khazars émergent comme
la puissance dominante de cette région, profitant du vide laissé par
les anciens hégémons steppiques comme les Avars
ou les Bulgares, dont une partie se soumet d'ailleurs à leur autorité
tandis qu'une autre fraction migre vers le Danube
pour fonder la Bulgarie danubienne.
Dès la seconde moitié
du VIIe siècle, les Khazars entrent en
conflit avec le califat omeyyade, puis abbasside,
pour le contrôle du Caucase
et notamment des passages stratégiques comme celui de Derbent sur la mer
Caspienne
et la passe de Darial. Cette longue série de guerres arabo-khazares, qui
s'étend sur près d'un siècle, voit des incursions et contre-incursions
répétées à travers les montagnes du Caucase, avec des moments critiques
comme le siège de Derbent ou les campagnes profondes des armées khazares
en Transcaucasie et en Arménie au début
du VIIIe siècle. Dans ce contexte, les
Khazars s'allient fréquemment à l'Empire
byzantin, qui voit dans cette puissance steppique un contrepoids utile
face aux ambitions perses puis arabes. Cette alliance se traduit même
par des unions matrimoniales : l'empereur Justinien
II épouse une princesse khazare, et l'empereur Léon
IV, surnommé "le Khazar", est le fils d'une princesse khazare mariée
à Constantin V.
La capitale khazare
se déplace au fil du temps. Les premières résidences princières se
situent probablement à Balanjar puis à Samandar, dans le Caucase du Nord,
avant que le pouvoir ne s'installe plus durablement à Atil (ou Itil),
ville bâtie dans le delta de la Volga, près de son embouchure dans la
mer Caspienne. Cette localisation place les Khazars au carrefour de routes
commerciales majeures reliant le monde scandinave et les terres russes
naissantes, via la Volga, aux marchés du califat
abbasside et, plus loin, Ã l'Asie centrale. Les marchands rus,
bulgares de la Volga, musulmans et byzantins transitent par ce territoire,
et les Khazars prélèvent des taxes substantielles sur ce commerce, notamment
sur les fourrures, les esclaves et divers produits de luxe.
Sur le plan politique,
le khaganat khazar repose sur une diarchie singulière. Le khagan
occupe une fonction sacrée et largement symbolique, héritière des traditions
turques de royauté céleste : il est entouré d'un grand prestige religieux
mais n'exerce qu'un pouvoir restreint dans les affaires concrètes. Le
pouvoir réel, militaire et administratif, est détenu par un second personnage,
appelé bek ou melekh selon les sources, qui dirige effectivement l'État,
lève les armées et négocie avec les puissances voisines. Les voyageurs
arabes qui ont laissé des récits sur les Khazars, comme Ibn Fadlan ou
al-Masudi, décrivent ce système avec un mélange
de fascination et d'étonnement, soulignant le caractère presque divin
attribué au khagan tout en notant que son autorité effective était limitée.
L'aspect le plus
singulier de l'histoire khazare demeure la conversion d'une partie de l'élite
dirigeante au judaïsme, un phénomène unique
parmi les grands États du haut Moyen Âge. La datation précise de cette
conversion fait débat parmi les chercheurs : certains la situent vers
le milieu du VIIIe siècle, d'autres plus
tardivement, au IXe siècle. Quoi qu'il
en soit, plusieurs sources convergent pour l'attester, notamment la correspondance
échangée au Xe siècle entre Hasdaï
ibn Shaprout, haut dignitaire juif à la cour omeyyade de Cordoue,
et le roi khazar Joseph, ainsi qu'un autre document hébraïque connu sous
le nom de lettre de Schechter, découvert dans la geniza du Caire.
Il importe cependant de nuancer l'ampleur de cette conversion : elle semble
avoir concerné principalement la cour et l'aristocratie, tandis que la
population khazare dans son ensemble restait religieusement diverse, mêlant
croyances turques traditionnelles, christianisme et islam, sans qu'aucune
religion unique ne soit imposée à l'ensemble des sujets.
L'empire khazar est
par nature multiethnique et multiconfessionnel. Il rassemble des populations
turcophones, des Alains dans le Caucase,
des Bulgares, et exerce une tutelle tributaire sur plusieurs tribus slaves
orientales, comme les Polianes, les Sévériens ou les Viatitches, qui
paient tribut aux Khazars avant l'émergence de l'État de Kiev, comme
le rapportent les chroniques russes anciennes. Les Khazars contrôlent
également un temps les Magyars, ancêtres
des Hongrois, qui vivent alors comme tribus alliées ou vassales dans les
steppes pontiques avant d'être repoussés plus à l'ouest, vers le bassin
des Carpates, sous la pression d'autres peuples steppiques comme les Petchénègues,
dans les dernières décennies du IXe siècle.
Les relations avec
Byzance, initialement cordiales, se dégradent progressivement à partir
du IXe siècle, en grande partie à cause
de rivalités sur le contrôle de la Crimée, où les deux puissances disposent
d'intérêts concurrents, Byzance s'appuyant notamment sur la forteresse
de Cherson. Sur le plan militaire, les Khazars
construisent par ailleurs, avec une assistance technique byzantine, la
forteresse de Sarkel sur le Don ,
destinée à surveiller les mouvements des peuples steppiques venus de
l'est et à sécuriser une partie de leurs frontières occidentales.
Le déclin du khaganat
khazar s'amorce véritablement au cours du Xe
siècle, sous l'effet conjugué de plusieurs facteurs : l'essor de la principauté
de Kiev, qui s'émancipe de la tutelle khazare
et cherche à s'approprier les routes commerciales et les tributs autrefois
perçus par les Khazars, ainsi que la pression croissante d'autres peuples
turcs des steppes, notamment les Petchénègues. Le coup décisif vient
des campagnes militaires du prince Sviatoslav de Kiev, dans les années
960, qui mènent à la destruction des principales villes khazares : Sarkel
est prise et détruite, Atil, la capitale, est mise à sac, de même que
Samandar dans le Caucase. Ces campagnes, vers 965-969, brisent durablement
la puissance militaire et économique du khaganat.
Après cette défaite,
l'État khazar ne disparaît pas immédiatement mais entre dans une phase
de fragmentation et de déclin progressif tout au long de la fin du Xe
et du XIe siècle. Des communautés et
des structures politiques résiduelles subsistent en Crimée
et dans certaines régions du Caucase, mais elles perdent toute capacité
à rivaliser avec les puissances montantes de la région, qu'il s'agisse
de la Rus' de Kiev, de Byzance,
ou plus tard des Coumans-Polovtses, avant que l'irruption mongole au XIIIe
siècle ne vienne définitivement effacer les derniers vestiges politiques
khazars dans les steppes pontiques.
Sur le plan documentaire,
la connaissance moderne des Khazars repose sur un ensemble de sources fragmentaires
et hétérogènes : récits de géographes et voyageurs arabes comme Ibn
Fadlan, Ibn Rustah ou al-Masudi, le traité byzantin De administrando
imperio rédigé sous l'empereur Constantin
VII Porphyrogénète, les chroniques russes anciennes, la correspondance
hébraïque déjà mentionnée, et des données archéologiques associées
notamment à la culture dite de Saltovo-Mayaki, que l'on relie généralement
à la sphère khazare. La localisation précise d'Atil demeure d'ailleurs
incertaine, son site ayant probablement été affecté par les variations
du niveau de la mer Caspienne et l'érosion du delta de la Volga.
Enfin, il convient
de mentionner que les Khazars ont connu un regain d'intérêt public au
XXe siècle en raison d'une théorie, popularisée
notamment par l'écrivain Arthur Koestler dans son ouvrage La Treizième
Tribu paru en 1976, selon laquelle une partie significative des juifs
ashkénazes descendrait des Khazars convertis au judaïsme. Cette hypothèse,
bien qu'elle ait connu une diffusion importante, est aujourd'hui largement
rejetée par la recherche historique et génétique contemporaine, qui
situe plutôt les origines des populations ashkénazes dans des migrations
depuis le Proche-Orient et le bassin méditerranéen, avec des apports
génétiques européens ultérieurs, sans lien démographique substantiel
avec les Khazars. |
|