 |
Kish est
une ancienne ville de la basse Mésopotamie qui occupe une place éminente
dans l'histoire et la mémoire de la Mésopotamie
antique, non pas tant pour sa puissance militaire ou sa richesse économique
que pour le prestige symbolique attaché à son nom. La ville était située
dans le nord de la Babylonie, Ã environ
douze kilomètres à l'est de l'ancienne Babylone
et à quatre-vingts kilomètres au sud de l'actuelle Bagdad,
près du village moderne d'Uhaimir, dans la province de Babil. Le site
archéologique s'étend sur une très vaste superficie, dépassant les
quarante hectares pour les tells principaux, mais l'ensemble de l'agglomération
antique, comprenant plusieurs tells dispersés le long d'un ancien bras
de l'Euphrate ,
couvrait une zone beaucoup plus large. Kish fut l'une des plus anciennes
cités de Sumer, et la tradition mythique mésopotamienne en fit le siège
de la dynastie royale qui aurait exercé la royauté descendue du ciel
avant même les dynasties d'Uruk et d'Ur.
Les origines de Kish remontent à la période
d'Obeïd et à la période d'Uruk, au IVe
millénaire avant notre ère, mais c'est à la période des dynasties archaïques,
au début du troisième millénaire, que la ville atteignit son apogée
politique et culturelle. Selon la Liste royale sumérienne, Kish
aurait été la première cité à exercer la royauté après le Déluge,
et son premier roi, Jushur, aurait régné pendant mille deux cents ans,
suivi de vingt-trois rois aux règnes fabuleusement longs. Au-delà du
mythe, les inscriptions et les textes administratifs montrent que Kish
fut effectivement un centre politique majeur pendant la première moitié
du IIIe millénaire, dominant une confédération
de cités-États du nord de la Babylonie et entretenant des relations commerciales
et diplomatiques avec les villes du sud. Le titre de "roi de Kish", en
sumérien lugal Kiš, devint un titre de prestige revendiqué par
les souverains de toute la Mésopotamie, même lorsqu'ils ne régnaient
pas sur la ville elle-même. Ce titre, qui impliquait une suprématie sur
l'ensemble du pays de Sumer et d'Akkad, fut
porté par des rois d'Uruk, d'Ur, de Lagash
et d'autres cités, bien après le déclin politique de Kish, comme une
marque de légitimité universelle.
La dynastie la plus célèbre de Kish est
celle dont le roi Enmebaragesi, mentionné dans la Liste royale
et dans des inscriptions contemporaines, aurait régné vers 2700 avant
notre ère. Enmebaragesi est le premier souverain mésopotamien dont l'existence
soit confirmée par des preuves épigraphiques indépendantes de la tradition
littéraire, grâce à des fragments de vases en pierre portant son nom
retrouvés à Nippur et à Kish. Il aurait
mené des campagnes contre l'Élam et fondé
ou restauré le temple d'Enlil à Nippur, ce qui indique l'importance de
Kish dans les relations religieuses et politiques de l'époque. Son fils,
Agga, est connu par l'épopée de Gilgamesh,
qui raconte le siège d'Uruk par les troupes de Kish et la victoire de
Gilgamesh sur Agga. Ce récit, l'un des plus anciens textes littéraires
connus, illustre les rivalités entre les cités-États sumériennes et
le transfert de l'hégémonie de Kish à Uruk. Malgré cette défaite,
Kish conserva son prestige et son importance, et la ville demeura un centre
politique et religieux de premier plan pendant toute la période des dynasties
archaïques.
Le site archéologique de Kish est remarquable
par son étendue et par la diversité de ses tells. Les principaux monticules
sont Tell Uhaimir, Tell Ingharra, Tell Bander et Tell el-Oheimir, chacun
correspondant à un quartier ou à une fonction particulière de la ville
antique. Tell Uhaimir, le plus élevé et le plus visible, abritait le
palais royal et les quartiers administratifs, ainsi qu'un temple dédié
à Zababa, le dieu tutélaire de Kish, divinité guerrière assimilée
plus tard à Ninurta. Tell Ingharra, au sud,
était le quartier sacré, dominé par une ziggourat et par plusieurs temples,
dont le temple de la déesse Inanna, mentionné
dans les textes comme l'un des sanctuaires les plus anciens et les plus
vénérés de la région. Tell Bander, à l'est, correspond à un quartier
résidentiel et artisanal, où les fouilles ont mis au jour des maisons,
des ateliers et des sépultures. L'ensemble était entouré de murailles
massives, dont les vestiges ont été repérés sur plusieurs kilomètres,
et traversé par des canaux qui reliaient la ville à l'Euphrate et aux
terres agricoles environnantes.
Les premières fouilles de Kish furent
menées par des archéologues français à la fin du XIXe
siècle, mais c'est la mission anglo-américaine dirigée par Stephen Langdon
et Henry Field, puis par Ernest Mackay et Louis Charles Watelin, entre
1923 et 1933, qui entreprit des travaux de grande envergure sur les principaux
tells. Ces fouilles, financées par le Field Museum de Chicago
et l'Université d'Oxford, révélèrent des
niveaux d'occupation allant de la période d'Obeïd à l'époque sassanide,
avec une richesse particulière pour les périodes archaïques et paléo-babyloniennes.
Les archéologues dégagèrent les restes du palais de Kish, un vaste édifice
en brique crue comprenant des cours, des salles de réception, des magasins
et des quartiers d'habitation, ainsi que des temples, des ziggourats et
des quartiers résidentiels. Les découvertes les plus spectaculaires furent
celles des tombes et des cimetières, notamment à Tell Ingharra, où des
centaines de sépultures livrèrent un mobilier funéraire abondant : céramiques
peintes, bijoux en or, en argent, en lapis-lazuli et en cornaline, armes
en bronze, sceaux-cylindres, figurines en terre cuite et objets en pierre.
Ces tombes, datées pour la plupart de la période des dynasties archaïques,
témoignent de la richesse et de la complexité sociale de Kish à son
apogée.
Les tablettes cunéiformes retrouvées
à Kish, bien que moins nombreuses que celles de Nippur, de Lagash ou d'Ur,
sont d'une grande importance pour l'histoire de la Babylonie
septentrionale. Elles documentent la vie économique, les transactions
foncières, les contrats, les listes de rations, les activités des temples
et les relations entre Kish et les autres cités. Les inscriptions royales,
gravées sur des briques, des cônes d'argile, des vases et des statues,
mentionnent les rois de Kish et leurs travaux de construction, leurs campagnes
militaires et leurs offrandes aux dieux. Les textes littéraires et scolaires
retrouvés dans les maisons des scribes montrent que Kish abritait une
tradition intellectuelle vivante, attachée aux mythes, aux hymnes et aux
listes lexicales qui formaient le fonds commun de la culture mésopotamienne.
La période d'Akkad, au vingt-quatrième
siècle avant notre ère, fut marquée par la montée en puissance de Sargon,
qui, selon la tradition, était jardinier ou échanson à la cour de Kish
avant de fonder son propre empire. Sargon, originaire de la région de
Kish, s'empara du pouvoir à Akkad, une ville nouvelle située non loin
de Kish, et unifia toute la Mésopotamie sous son autorité. Kish fut intégrée
à l'empire d'Akkad et conserva une importance stratégique et religieuse,
mais elle perdit son indépendance politique. Les rois d'Akkad restaurèrent
les temples de Kish et y installèrent des gouverneurs fidèles. Après
la chute de l'empire d'Akkad, Kish passa sous le contrôle de la IIIe
dynastie d'Ur, puis des dynasties amorrites
qui se partagèrent la Babylonie. Hammurabi,
le grand roi de Babylone, mentionne Kish parmi les villes qu'il gouvernait
et dont il restaura les sanctuaires. La ville demeura habitée pendant
les périodes kassite, néo-babylonienne et achéménide, mais son importance
déclina progressivement au profit de Babylone,
située à proximité. À l'époque hellénistique et parthe, Kish était
encore une ville secondaire, mais elle fut finalement abandonnée au début
de l'ère chrétienne, lorsque les cours d'eau se déplacèrent et que
la population se dispersa.
Le site de Kish se présente aujourd'hui
comme un ensemble de tells dispersés dans une plaine aride, entourés
de canaux asséchés et de terres salines. Tell Uhaimir, le plus élevé,
s'élève à une vingtaine de mètres au-dessus de la plaine et domine
l'horizon, mais ses ruines sont profondément érodées et ravinées. Les
vestiges du palais et des temples sont difficiles à distinguer sous les
débris et les remblais, et seuls quelques murs en brique crue affleurent
à la surface. Tell Ingharra, le quartier sacré, conserve les traces d'une
ziggourat et de plusieurs temples, mais ces monuments sont réduits Ã
l'état de monticules informes. Les anciennes tranchées des fouilles anglo-américaines,
partiellement comblées, dessinent des lignes dans le sol et témoignent
de l'ampleur des travaux. Les cimetières, où furent découvertes les
tombes les plus riches, sont aujourd'hui recouverts par les sables, et
les objets exhumés sont dispersés dans les musées de Chicago, d'Oxford,
de Bagdad et d'ailleurs. |
|