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Eridu, considérée
par les Sumériens eux-mêmes comme la plus
ancienne ville du monde, se dresse aujourd'hui sous la forme d'un vaste
tell désolé et poussiéreux dans le sud de l'Irak,
à environ douze kilomètres au sud-ouest de la ville moderne de Nassiriya,
dans la plaine alluviale de la basse Mésopotamie.
Le site, connu localement sous le nom de Tell Abu Shahrain, s'élève au
milieu d'une étendue aride et salée, non loin des vestiges de l'antique
Ur, mais son histoire remonte bien plus loin, aux confins de la mémoire
humaine, à une époque où les premières communautés sédentaires commençaient
à peine à façonner le paysage et les dieux.
Les origines d'Eridu se perdent dans la
préhistoire,
vers le sixième millénaire avant notre ère, pendant la période d'Obeïd
( Histoire
de Sumer et Akkad), lorsque de petits groupes de pêcheurs et d'agriculteurs
s'installèrent près d'un bras du golfe Persique
qui remontait alors beaucoup plus loin dans les terres. Les eaux douces
d'un aquifère abondant et la proximité des marais, riches en poissons,
oiseaux et roseaux, offraient des conditions idéales pour une vie sédentaire.
Les premières couches archéologiques, atteintes par les fouilles profondes
menées au milieu du XXe siècle, ont révélé
une succession de temples bâtis les uns sur les autres, formant une séquence
architecturale sans équivalent en Mésopotamie. Le premier sanctuaire,
un simple édifice rectangulaire en brique crue avec une niche cultuelle
et une plateforme basse, date d'environ cinq mille quatre cents ans avant
notre ère. Au fil des siècles, ce modeste lieu de culte fut reconstruit,
agrandi et surélevé, chaque nouvelle construction recouvrant la précédente,
donnant naissance à une colline artificielle de plus en plus imposante.
Dans la tradition sumérienne, Eridu était
la demeure d'Enki, le dieu de l'eau douce, de la
sagesse, de la magie et de la création. Selon le mythe, Enki avait fait
surgir la ville des abysses primordiaux, l'Apsu, et y avait établi son
temple, l'Abzu, avant même que les autres cités ne soient fondées et
avant que les humains ne reçoivent la royauté descendue du ciel. La Liste
royale sumérienne, ce document semi-légendaire qui mêle histoire
et mythe, place Eridu en tête des cités ayant exercé la royauté avant
le Déluge, avec deux rois aux règnes fabuleusement
longs, Alulim et Alalgar. Cette primauté symbolique conférait à Eridu
un prestige immense, même lorsque la ville eut perdu toute importance
politique au profit d'Ur, d'Uruk
ou de Lagash. Elle demeurait le centre religieux
primordial, le lieu où la civilisation avait été conçue par les dieux,
où les arts, l'écriture, l'agriculture et les lois avaient été offerts
à l'humanité. Les textes cunéiformes tardifs, jusqu'à l'époque néo-babylonienne,
continuèrent de vénérer Eridu comme la première ville, celle dont le
plan avait servi de modèle à Babylone
elle-même, et dont le temple était considéré comme la porte du cosmos
aquatique souterrain.
Le déclin politique d'Eridu fut lent mais
inexorable. Dès le troisième millénaire avant notre ère, la cité était
intégrée aux grands royaumes de Sumer, mais elle ne joua plus de rôle
hégémonique. Ur-Namma, le fondateur de la troisième dynastie d'Ur vers
la fin du troisième millénaire, y entreprit des travaux importants, notamment
la reconstruction monumentale du temple d'Enki sous la forme d'une ziggourat,
la première peut-être de ce type. La ziggourat d'Eridu, bien que moins
célèbre que celle d'Ur, fut un édifice massif en briques crues, dont
les ruines érodées forment encore aujourd'hui le point culminant du site.
La ville resta habitée pendant tout le deuxième et le premier millénaire
avant notre ère, mais son importance déclina au profit des grands centres
religieux et politiques de Babylonie. Les rois néo-babyloniens, notamment
Nabuchodonosor
II, y effectuèrent des restaurations pieuses, attestant de la persistance
du culte d'Enki jusqu'à une époque tardive. L'abandon définitif semble
survenir après la conquête
perse
et surtout à l'époque hellénistique,
lorsque les cours d'eau se déplacèrent, que les terres se salinisèrent
et que la population décrut inexorablement. Eridu tomba dans l'oubli,
recouverte par les sables et les limons, ne survivant que dans les listes
de temples et les mythes copiés par des scribes dans des écoles de Babylonie
et d'Assyrie.
Le site archéologique de Tell Abu Shahrain
fut identifié au XIXe siècle par les
premiers explorateurs britanniques, mais ce n'est qu'en 1855 que John George
Taylor y conduisit des fouilles sommaires, découvrant des briques inscrites
au nom de rois d'Ur et de Babylone. Les fouilles scientifiques majeures
eurent lieu entre 1946 et 1949 sous la direction de Fuad Safar et Seton
Lloyd pour le compte de la Direction générale des antiquités irakiennes.
Ces campagnes, menées avec des moyens considérables pour l'époque, révélèrent
la séquence exceptionnelle des temples préhistoriques et permirent d'établir
la chronologie de la période d'Obeïd. Le site s'étend sur une superficie
d'environ quarante hectares, mais le tell central, qui contient les vestiges
les plus importants, est dominé par les ruines de la ziggourat d'Ur-Namma,
une masse de briques crues profondément érodée par les pluies et le
vent, dont les contours irréguliers évoquent davantage une colline naturelle
qu'un monument construit. Autour de cette ziggourat, les fouilles ont mis
au jour les restes de plusieurs temples successifs, dont les murs en brique
crue, parfois conservés sur plusieurs mètres de hauteur, dessinent des
plans complexes avec cours intérieures, cellae, autels et canalisations
pour les libations d'eau, élément essentiel du culte d'Enki.
En contrebas du tell principal, les archéologues
ont identifié des quartiers d'habitation, des ateliers de potiers, des
silos à grains et des traces de rues, mais l'érosion et le manque de
fouilles extensives laissent une grande partie de la ville ancienne enfouie
sous plusieurs mètres de sédiments. Les niveaux les plus profonds, atteints
par un sondage étroit mené jusqu'au sol vierge, ont révélé une stratigraphie
de plus de vingt mètres d'épaisseur, comprenant dix-huit niveaux successifs
de temples, le plus ancien reposant directement sur le sable stérile.
Ces fouilles profondes ont livré une abondante céramique
peinte de la période d'Obeïd, des figurines en terre cuite, des outils
en silex et en obsidienne, des faucilles en argile, des poids de filets
de pêche et des restes de poissons, témoignant d'une économie fondée
sur l'exploitation des marais et des champs irrigués. Les couches supérieures,
datant des périodes d'Uruk et de Djemdet Nasr, contiennent des tablettes
archaïques, des sceaux-cylindres et des poteries plus élaborées, indiquant
une complexification sociale et l'émergence de l'administration. Les périodes
historiques, du troisième millénaire au premier millénaire, sont représentées
par des briques inscrites, des fragments de statues, des clous de fondation
en cuivre et en argile, des amulettes et des objets de culte, mais les
destructions et les récupérations de matériaux ont laissé des vestiges
plus lacunaires.
Aujourd'hui, le site d'Eridu est dans un
état de dégradation avancée. Les ruines, non restaurées et exposées
aux intempéries, s'effritent lentement. Les tranchées de fouilles anciennes
se sont partiellement comblées, et les murs en brique crue, jadis mis
au jour, retournent peu à peu à la terre dont ils furent tirés. |
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