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Histoire de la chimie
La chimie au XVIIIe siècle
Aperçu AntiquitĂ© Moyen âge XVIe s. XVIIe s.   XVIIIe s. XIXe s. XXe s.
Le XVIIIe siècle est celui de la transformation profonde de la chimie, qui s'affirme progressivement comme une science autonome, rigoureuse et fondĂ©e sur l'expĂ©rimentation. Ce siècle voit la consolidation de mĂ©thodes quantitatives, la dĂ©couverte de nouvelles substances, la remise en cause de doctrines anciennes et l'Ă©mergence de concepts fondamentaux qui posent les bases de la chimie moderne. Loin d'ĂŞtre un simple prolongement des siècles prĂ©cĂ©dents, cette pĂ©riode constitue une vĂ©ritable rĂ©volution dans la manière de comprendre la matière, ses transformations et sa composition. 

L'un des phĂ©nomènes majeurs du siècle est la crise et la chute progressive de la thĂ©orie du phlogistique, qui avait Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e au dĂ©but du siècle par Georg Ernst Stahl, prolongeant des idĂ©es esquissĂ©es par Johann Joachim Becher. Selon cette thĂ©orie, tous les corps combustibles contiennent une substance invisible appelĂ©e phlogistique, qui s'Ă©chappe lors de la combustion. Ainsi, quand un mĂ©tal brĂ»le (se calcine), il perd son phlogistique et se transforme en chaux mĂ©tallique. Pour reformer le mĂ©tal, il suffirait de lui redonner du phlogistique, par exemple en le chauffant avec du charbon. Cette thĂ©orie, bien que fausse, permettait d'interprĂ©ter un grand nombre de phĂ©nomènes chimiques et dominait la chimie europĂ©enne au dĂ©but du siècle. 

Cependant, les progrès de la méthode expérimentale, notamment l'usage systématique de la balance, finissent par révéler des incohérences dans cette théorie. On observe en effet que certains métaux, comme l'étain ou le plomb, augmentent de poids lorsqu'ils se transforment en chaux par calcination. Or, si le phlogistique s'échappait, le corps devrait devenir plus léger, ce qui contredit l'expérience. Ce paradoxe pousse plusieurs chimistes à remettre en question l'existence même du phlogistique et à chercher une autre explication.

C'est dans ce contexte que les gaz deviennent un objet d'Ă©tude central. Jusqu'alors, l'air Ă©tait considĂ©rĂ© comme un Ă©lĂ©ment unique, mais les chimistes du XVIIIe siècle dĂ©couvrent qu'il est composĂ© de plusieurs fluides distincts, chacun ayant des propriĂ©tĂ©s spĂ©cifiques. Ces substances, qu'on appelle d'abord « airs », sont progressivement isolĂ©es, caractĂ©risĂ©es et nommĂ©es. Stephen Hales dĂ©veloppe des mĂ©thodes pour recueillir les gaz dĂ©gagĂ©s lors des rĂ©actions, en les faisant barboter dans l'eau ou le mercure. Cette technique, perfectionnĂ©e par Joseph Priestley et Henry Cavendish, permet d'Ă©tudier les gaz de manière systĂ©matique. 

Cavendish, par exemple, isole en 1766 un « air inflammable » qu'il obtient en faisant rĂ©agir des mĂ©taux avec des acides. Il montre que ce gaz brĂ»le avec une flamme vive et qu'il forme de l'eau lorsqu'il est brĂ»lĂ© dans l'air commun. Ce rĂ©sultat, crucial, suggère que l'eau n'est pas un Ă©lĂ©ment, mais un composĂ©. Priestley, de son cĂ´tĂ©, dĂ©couvre en 1774 un « air dĂ©phlogistiquĂ© », qu'il obtient en chauffant l'oxyde de mercure. Ce gaz, qui permet une combustion plus vive et soutient mieux la respiration, est en rĂ©alitĂ© du dioxygène. Il pense toutefois l'interprĂ©ter dans le cadre de la thĂ©orie du phlogistique : selon lui, cet air a une forte affinitĂ© pour le phlogistique, ce qui expliquerait pourquoi la combustion y est plus intense. 

C'est Antoine Lavoisier qui apporte la rĂ©volution conceptuelle dĂ©cisive. Ă€ partir des annĂ©es 1770, il reprend les expĂ©riences de Priestley, Cavendish et d'autres, mais en les interprĂ©tant dans un cadre entièrement nouveau. Il rejette la thĂ©orie du phlogistique, qu'il juge incohĂ©rente face aux donnĂ©es expĂ©rimentales. Il dĂ©montre que la combustion et la calcination ne rĂ©sultent pas d'une perte de phlogistique, mais d'une combinaison avec une partie de l'air, qu'il nomme « oxygène » (du grec oxys = acide, et gennan = engendrer, car il croit Ă  tort que tout acide contient de l'oxygène). Il montre que lorsqu'un mĂ©tal brĂ»le, il se combine avec l'oxygène de l'air, ce qui explique l'augmentation de poids. 

Lavoisier Ă©tablit aussi la loi de conservation de la masse : dans une rĂ©action chimique fermĂ©e, la masse totale des rĂ©actifs est Ă©gale Ă  celle des produits. Cette loi, fondĂ©e sur des pesĂ©es extrĂŞmement prĂ©cises, devient un pilier de la chimie moderne. Elle implique que rien ne se perd, rien ne se crĂ©e, tout se transforme — une maxime qui rĂ©sume bien sa vision du monde chimique. 

En 1789, Lavoisier publie son TraitĂ© Ă©lĂ©mentaire de chimie, ouvrage fondamental qui restructure entièrement la chimie. Il y prĂ©sente une nouvelle nomenclature chimique, Ă©laborĂ©e avec Claude-Louis Berthollet, Louis-Bernard Guyton de Morveau et Antoine-François de Fourcroy. Cette nomenclature, basĂ©e sur la composition des substances, remplace les noms alchimiques obscurs par un système rationnel : par exemple, on parle dĂ©sormais d'acide sulfurique, d'oxyde de mercure ou de carbonate de soude. Ce système, dĂ©jĂ  proche de celui utilisĂ© aujourd'hui, facilite la communication entre chimistes et rend la chimie plus accessible. 

Dans ce traitĂ©, Lavoisier propose aussi une liste de « substances simples » qu'il considère comme des Ă©lĂ©ments, c'est-Ă -dire des corps qu'on ne peut pas dĂ©composer davantage avec les moyens de l'Ă©poque. Cette liste comprend 33 substances, parmi lesquelles l'oxygène, l'azote (qu'il appelle « air mofetteux »), l'hydrogène (l'« air inflammable » de Cavendish), le soufre, le phosphore, le carbone, et divers mĂ©taux. Bien que certaines de ces substances soient en rĂ©alitĂ© des composĂ©s (comme la chaux ou la silice), l'approche de Lavoisier est mĂ©thodologiquement correcte : il dĂ©finit l'Ă©lĂ©ment non par une spĂ©culation philosophique, mais par l'incapacitĂ© Ă  le dĂ©composer. 

Parallèlement, d'autres chimistes font des dĂ©couvertes importantes. Carl Wilhelm Scheele dĂ©couvre plusieurs Ă©lĂ©ments, dont le chlore (qu'il appelle « acide muriatique dĂ©phlogistiquĂ© »), le manganèse et l'acide lactique, bien que ses travaux, souvent publiĂ©s tardivement, soient parfois ignorĂ©s. Joseph Priestley, outre l'oxygène, isole le monoxyde de carbone, l'oxyde nitreux et l'ammoniac. Torbern Bergman dĂ©veloppe la chimie analytique et Ă©tablit des tables d'affinitĂ©s chimiques, montrant la tendance des substances Ă  rĂ©agir entre elles. 

La chimie devient aussi une science appliquĂ©e. Les progrès dans la fabrication des acides (sulfurique, nitrique), des alcalis (soude, potasse) et des sels ont des retombĂ©es industrielles majeures, notamment dans les domaines du textile, du verre, des savons et des poudres. La dĂ©couverte du procĂ©dĂ© de Leblanc, bien que mise au point Ă  la fin du siècle, illustre cette tendance vers l'industrialisation de la chimie. 

Enfin, la chimie s'institutionnalise. Elle est enseignĂ©e dans les Ă©coles de mĂ©decine, d'ingĂ©nieurs et de pharmacie. Des laboratoires spĂ©cialisĂ©s sont créés, et la chimie devient une discipline Ă  part entière dans les acadĂ©mies et les sociĂ©tĂ©s savantes. La RĂ©volution française, malgrĂ© ses bouleversements, accĂ©lère cette institutionnalisation : Lavoisier, bien que guillotinĂ© en 1794, a contribuĂ© Ă  la crĂ©ation de l'École polytechnique et Ă  la standardisation des mesures, notamment dans les analyses chimiques. 

Ainsi, Ă  la fin du XVIIIe siècle, la chimie a accompli une mutation profonde. Elle a abandonnĂ© les spĂ©culations alchimiques, adoptĂ© une mĂ©thode expĂ©rimentale rigoureuse, Ă©tabli des lois fondamentales, et dĂ©veloppĂ© un langage commun. Elle n'est plus une simple collection de recettes ou de thĂ©ories obscures, mais une science structurĂ©e, quantitative et prĂ©dictive. Ce siècle jette les bases sur lesquelles les chimistes du XIXe siècle, comme John Dalton, Humphry Davy ou Jöns Jacob Berzelius, pourront construire la chimie atomique, Ă©lectrochimique et organique. 

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