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Lavoisier
Antoine-Laurent Lavoisier a Ă©tĂ© le fondateur de la chimie moderne, nĂ© Ă  Paris le 7 aoĂ»t 1743, mort sur l'Ă©chafaud Ă  Paris le 8 mars 1794. Fils d'un avocat au parlement, il perdit sa mère Ă  l'âge de cinq ans et fut Ă©levĂ© dans les conditions modestes et laborieuses d'une bourgeoisie aisĂ©e. Elève brillant du collège Mazarin, grand prix de discours français en 1760 au concours gĂ©nĂ©ral, son goĂ»t la porta bientĂ´t vers l'Ă©tude des sciences naturelles. Ses premiers travaux sur l'Ă©clairage des villes, sur la prĂ©paration d'un Atlas minĂ©ralogique de France, dirigĂ© par GuĂ©ttard, sur le tonnerre et l'aurore borĂ©ale, sur l'analyse des gypses des environs de Paris, etc., commencèrent Ă  le faire connaĂ®tre comme un jeune homme intelligent. 

Pour l'encourager, on le fit débuter en 1768 à l'Académie des sciences, à l'âge de vingt-cinq ans, avec le titre d'adjoint chimiste. Lalande rapporte qu'il contribua à le faire nommer, pensant « qu'un jeune homme qui avait du savoir, de l'esprit, de l'activité, et que la fortune dispensait d'embrasser une autre profession, serait très utile aux sciences». Lavoisier se trouva ainsi, tout jeune, associé à titre d'auxiliaire provisoire aux travaux de l'Académie. On a de lui une multitude de notes et de rapports sur les sujets les plus divers; mais, pendant cinq ans, il ne se manifeste guère que comme un membre utile, attentif à ses devoirs, un jeune savant d'espérance.

En dehors de la science, c'Ă©tait un homme doux, prudent, moral et mĂ©thodique, avisĂ©, entendant fort bien les affaires. Dans le mĂŞme mois oĂą il Ă©tait agrĂ©gĂ© Ă  l'AcadĂ©mie, il entra dans les fermes Ă  titre d'adjoint du fermier gĂ©nĂ©ral Baudon qui lui cĂ©da un tiers de son intĂ©rĂŞt dans le bail du sieur Alaterre sur lequel reposait le privilège des fermiers gĂ©nĂ©raux. Lavoisier devint fermier titulaire en 1779, et il prit un rĂ´le de plus en plus important dans l'administration des fermes, la production du salpĂŞtre, la fabrication des poudres, etc., jusqu'au moment oĂą l'AssemblĂ©e nationale, le 20 mars 1791, rĂ©silia le bail des fermiers gĂ©nĂ©raux et supprima l'institution (La RĂ©volution française). 

N'oublions pas la direction supérieure des entrées de la ville de Paris : sur la proposition de Lavoisier, la ville fut entourée en 1787 d'un mur d'octroi. L'impopularité de cette mesure est attestée par un dicton du temps : « Le mur murant Paris, rend Paris murmurant. » Joignons-y le comité d'agriculture (1785), où Lavoisier joua un rôle important. Dans un ordre plus général, Lavoisier s'honora en provoquant en 1786 l'abolition d'un impôt odieux transmis par le Moyen âge, droit de péage désigné sous le nom de pied fourchu et perçu sur les Juifs et sur les porcs dans le Clermontois en Argonne. Sa bienfaisance s'étendit jusqu'aux villes de Blois et de Romorantin, à qui il prêta de grosses sommes pour acheter du blé pendant la famine de 1788, sans vouloir en toucher aucun intérêt.

A partir de 1775, époque où Lavoisier fut nommé régisseur des poudres, il installa son laboratoire à l'Arsenal, dans un hôtel qui a été brûlé en 1871, durant les incendies de la Commune de 1792. Il y avait résidé jusqu'en 1792, époque où on le dépouilla de ses fonctions. Pendant dix-sept ans, ce fut le siège d'un travail incessant. Les savants étrangers de passage en France, Priestley, Watt, Blagden, Félix Fontana, Franklin, Young l'économiste, étaient accueillis avec empressement dans cette maison devenue le principal centre scientifique de Paris
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Lavoisier.
Antoine-Laurent Lavoisier (1743-1794).

En 1771, à l'âge de vingt huit ans, Lavoisier épousa la fille de son collègue dans les fermes, Jacques Paulze, directeur de la Compagnie des Indes, ami de l'abbé Raynal et allié du contrôleur général Terray. Elle ne tarda pas à s'associer passionnément à l'oeuvre scientifique de son époux. Ardente à propager sa gloire elle traduisit pour lui les travaux des savants anglais, et elle publia même, en 1788, la traduction de l'ouvrage de Kirwan sur le phlogistique, en y joignant une réfutation.

Quelques mots sur son rôle académique : Adjoint à l'Académie des sciences en 1768, associé en 1772 pensionnaire en 1778, directeur de l'Académie en 1785, il en parcourut tous les grades, sans cesse mêlé à ses travaux et à ses rapports sur les sujets divers soumis au jugement de l'Académie: on se bornera à citer les aérostats et le magnétisme animal. En 1791, Lavoisier fut trésorier de l'Académie, puis membre de la commission chargée d'établir un système uniforme de poids et mesures il s'agit du système métrique.

Au moment oĂą Ă©clata la RĂ©volution française, Lavoisier avait rĂ©alisĂ© les rĂŞves de bonheur et de gloire conçus au dĂ©but de sa carrière. Il Ă©tait riche, estimĂ©, entourĂ© d'amis, investi de fonctions Ă©levĂ©es, regardĂ© comme l'un des premiers savants de la France et du monde, l'honneur de l'AcadĂ©mie des sciences, dont il avait Ă©tĂ© Ă  son jour le directeur. Son laboratoire de l'Arsenal Ă©tait le centre de sa vie et celui de la science française; les thĂ©ories qui en Ă©taient sorties avaient, après dix-sept ans de luttes, transformĂ© la chimie, dont Lavoisier Ă©tait devenu, d'un accord presque unanime, le nouveau crĂ©ateur. Tel est le comble d'honneur et de fĂ©licitĂ© d'oĂą il allait ĂŞtre prĂ©cipitĂ©, dĂ©pouillĂ© de ses fonctions, de ses honneurs, de ses biens et conduit au supplice. 

RĂ©sumons cette dernière pĂ©riode de sa vie. En 1787, il fut nommĂ© membre de l'assemblĂ©e provinciale de l'OrlĂ©anais. Il Ă©tait, comme tous les esprits Ă©levĂ©s, de son Ă©poque, sympathique Ă  la cause populaire, et il dĂ©buta dans cette assemblĂ©e par proposer l'abolition de la corvĂ©e, rĂ©clamer l'institution de règlements favorables Ă  la libertĂ© et au commerce, ainsi que celle d'une caisse d'assurance, destinĂ©e Ă  garantir le peuple contre les atteintes de la misère et de la vieillesse. 
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Ecriture de Lavoisier.
Ecriture et signature de Lavoisier.

Administrateur de la Caisse d'escompte, il en présenta le compte rendu le 21 novembre 1789 à l'Assemblée nationale; adjoint à la commission des monnaies et au comité de salubrité, nommé commissaire de la Trésorerie en 1791, chargé d'un autre côté de faire des expériences sur l'hygiène des hôpitaux et d'assister à la fonte des canons, il était absorbé par des occupations officielles multipliées. La ferme générale à laquelle il appartenait depuis vingt-deux ans fut supprimée le 20 mars 1791. Après le 10 août 1792, il quitta précipitamment son logement et son laboratoire de l'Arsenal.

L'AcadĂ©mie des sciences dont il Ă©tait le plus illustre reprĂ©sentant ne tarda pas Ă  ĂŞtre entraĂ®nĂ©e dans la ruine gĂ©nĂ©rale des institutions anciennes. Dès la fin du mois de novembre 1792, un dĂ©cret interdisait Ă  l'AcadĂ©mie des sciences de procĂ©der jusqu'Ă  nouvel ordre Ă  des nominations aux places vacantes. Rien n'honore plus Lavoisier que les efforts persĂ©vĂ©rants qu'il fit pour sauver l'AcadĂ©mie et, après sa suppression, pour faire au moins poursuivre l'oeuvre scientifique, en invoquant les services qu'elle ne cessait de rendre Ă  la RĂ©publique. 

La conduite des pouvoirs publics, partagés entre deux tendances opposées, celle de Lakanal, jeune et enthousiaste de tous les progrès, et celle de Fourcroy, prépondérant au comité d'instruction publique et ennemi acharné de l'Académie, étaient contradictoires. Tandis que la Convention, le 1er août 1793, décrétait l'uniformité des poids et mesures, félicitait l'Académie de ses travaux sur la question et la chargeait d'en surveiller l'exécution, le 8 août, cette même Convention ordonnait la suppression de toutes les académies et sociétés littéraires patentées et dotées par la nation. Le 10 août 1793, l'Académie tint sa dernière séance; elle ne se réunit plus désormais.
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Lavoisier, fermier général.
Lavoisier en costume de fermier général.

La personne même de Lavoisier allait être atteinte. Le 24 novembre, sur la proposition de Bourdon de l'Oise, la Convention décréta l'arrestation des fermiers généraux. Ni les services rendus à la nation par Lavoisier ni la gloire de ses découvertes ne le protégèrent. En vain s'adressa-t-il au comité de Sûreté générale pour être autorisé à continuer son concours aux travaux de la commission des poids et mesures. Le 28, il dut se constituer prisonnier à la prison de Port-Libre (Port-Royal). Il fut enveloppé dans la proscription commune. Le plus dangereux ennemi des fermiers généraux était, comme il arrive d'ordinaire, un de leurs anciens agents, Antoine Dupin, naguère contrôleur général surnuméraire des fermiers, envoyé à la Convention par le département de l'Aisne. Il présenta, le lundi 9 mai 1774 (5 floréal an Il), un long réquisitoire et provoqua sans discussion le décret qui les envoyait au tribunal révolutionnaire, c.-à-d. à la mort (La Terreur).

L'arrêt de mort fut prononcé le 19 floréal an II (8 mai 1794) et exécuté le jour même. Lavoisier mourut avec calme et résignation philosophique, comme on mourait alors. Il périssait comme son confrère Condorcet, en ayant l'amertume d'avoir assisté à la ruine de l'Académie, de la culture scientifique et des hautes idées auxquelles il avait consacré son existence. Il était âgé de cinquante ans et huit mois. Le génie de la victime et l'ingratitude des bourreaux augmentaient l'horreur tragique de l'événement.

« Il ne leur a fallu qu'un moment », disait le lendemain Lagrange Ă  un ami, « pour faire tomber cette tĂŞte, et cent ans peut-ĂŞtre ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.-» 
Quelque douloureuse qu'ait Ă©tĂ© une telle perte pour la science, la gloire personnelle de Lavoisier n'en a pas souffert. Peut-ĂŞtre au contraire a-t-elle profitĂ© de ce qu'y ont ajoutĂ© le prestige d'une fin tragique et le sentiment de la pitiĂ©. 

L'oeuvre scientifique de Lavoisier.
Lavoisier avait vingt-neuf ans lorsqu'il entreprit la série d'expériences d'où sortirent ses grandes découvertes. Il n'y fut pas conduit par hasard et par accident, mais de propos délibéré. Il vit tout d'abord la grandeur et l'intérêt du problème et se traça à l'avance le plan de ses recherches, où il se proposait de tenter la réforme de la chimie : ce qu'il accomplit en effet. Elle repose sur les recherches et les interprétations de Lavoisier relatives à la formation des chaux métalliques, à la composition de l'air, au rôle de l'oxygène dans les combustions vives, dans la formation des acides et dans la respiration, à la nature des gaz en général et à celle de la chaleur, à la production de celle-ci dans les combustions, les oxydations et au sein même des animaux, enfin à la composition de l'eau, qui fut le couronnement de l'édifice.

La découverte de l'oxygène.
Jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, l'air atmosphérique, regardé comme un élément indécomposable, était réputé seul de son espèce. Ce n'est pas que les alchimistes n'eussent aperçu dans bien des expériences le dégagement de fluides incoercibles qui déterminaient parfois l'explosion des appareils, mais ils les confondaient, avec les autres matières volatiles, sous le nom commun d'esprits. La constitution physique de l'air, la détermination exacte de son poids, de son ressort et de ses autres propriétés ne commencèrent à être étudiées d'une façon rigoureuse que par les physiciens de la fin du XVIIe siècle, Mariotte et Boyle surtout. Stephen Hales, au XVIIIe siècle, fit une étude approfondie des gaz et découvrit les procédés les plus propres à les recueillir et à les étudier, tout en demeurant fidèle à cette conception vague qui les identifiait tous avec l'air atmosphérique, plus ou moins diversifié par le mélange d'exhalaisons ou vapeurs étrangères. Ce fut Black, l'auteur de la découverte de la chaleur latente en physique, qui démontra sans réplique l'existence en chimie d'un gaz absolument distinct de l'air ordinaire : c'est notre dioxyde de carbone, appelé alors air fixé ou esprit sylvestre.

En 1767, Cavendish démontra par des preuves décisives l'existence spéciale de l'hydrogène. Alors vint Priestley, qui découvrit en peu d'années, de 1771 à 1774, les principaux gaz aujourd'hui connus : oxygène, azote, oxydes d'azote, acides chlorhydrique, sulfureux, ammoniaque, sans en comprendre d'ailleurs la véritable constitution. Ces découvertes transformaient complètement l'antique opinion relative à la nature de l'air : à la conception d'une substance déterminée, unique, toujours la même, se substituait la notion d'un état général, l'état gazeux, applicable à une multitude de corps, sinon à tous. C'est à Lavoisier qu'il était réservé d'interpréter ces faits accumulés, en les prenant pour point de départ de ses propres expériences, et d'en déduire le système général de la chimie moderne. Le nom même de chimie pneumatique atteste le point de départ de la révolution.
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Le laboratoire de Lavoisier : expérience sur la respiration.
Expériences de Lavoisier sur la respiration humaine.
(Homme au repos et, ci-dessous, homme exécutant un travail).
Le laboratoire de Lavoisier : expérience sur la respiration.

Lavoisier répète d'abord une expérience qui avait été faite avant lui un grand nombre de fois, celle de la calcination de l'étain en présence de l'air; il opère dans un vase hermétiquement clos et il constate aussitôt que le poids total du système ne varie pas, contrairement à l'ancienne opinion de Boyle, qui croyait avoir constaté un accroissement de poids résultant de la fixation de la matière du feu. Cependant l'étain changé en chaux a réellement augmenté de poids, comme Lavoisier le vérifia. C'est donc aux dépens de l'air intérieur, absorbé pendant l'opération, que s'est faite l'augmentation de poids du métal, et elle est précisément égale à la perte de poids éprouvée par cet air. Cette expérience, qui nous paraît si simple aujourd'hui, était en opposition formelle avec les idées régnantes.

En effet, les oxydes mĂ©talliques et leur formation au moyen des mĂ©taux Ă©taient connus de toute antiquitĂ©, et l'augmentation de poids qui accompagne leur production avait Ă©tĂ© constatĂ©e par bien des observateurs, depuis la fin du XVIe siècle. Mais, dans l'ignorance oĂą l'on Ă©tait des propriĂ©tĂ©s des gaz, on attribuait cette augmentation Ă  la fixation de la matière du feu, qui avait traversĂ© les pores du verre. D'après le système de Stahl, les corps combustibles, tels que le soufre, les huiles, le charbon, renferment un principe particulier, le phlogistique, susceptible de se transformer dans la matière du feu lorsqu'il est soumis Ă  l'influence d'une Ă©lĂ©vation de tempĂ©rature. Cette matière du feu se dissipe avec flamme, chaleur et lumière. Les corps combustibles sont donc formĂ©s par cette substance, associĂ©e avec une dose plus ou moins considĂ©rable de terre. 

Les métaux échauffés perdent la même substance, en se changeant en chaux métalliques. Les métaux sont donc des corps combustibles, formés par l'union d'une terre ou chaux, avec le principe inflammable. Réciproquement, il suffit d'ajouter à une chaux métallique du phlogistique pour reconstituer le métal primitif ; et l'on y parvient en effet en la chauffant avec un corps combustible, tel que l'huile, le charbon ou le souffre, corps particulièrement riches en phlogistique. Une multitude de phénomènes divers se trouvaient ainsi ramenés à une même conception générale. C'était cette conception que l'expérience de Lavoisier sur l'oxydation de l'étain venait contredire.

Il importe de prĂ©ciser le caractère vĂ©ritable de sa dĂ©couverte, car elle a donnĂ© lieu aux affirmations les plus Ă©tranges. Il n'est pas vrai que Lavoisier ait promulguĂ© le premier cet axiome que :  « Rien ne se perd et rien ne se crĂ©e.» Cette doctrine Ă©tait fort rĂ©pandue en science et en philosophie, depuis l'AntiquitĂ© : « Rien ne vient de rien, rien ne retourne Ă  rien! » disait Lucrèce, après Epicure. Les alchimistes eux-mĂŞmes n'ont jamais prĂ©tendu crĂ©er l'or ou les mĂ©taux, mais seulement en transmuter la matière première et prĂ©existante.

Lavoisier n'a pas davantage dĂ©couvert l'emploi de la balance, comme on l'a rĂ©pĂ©tĂ© souvent par une erreur non moins singulière. En effet, les chimistes ont employĂ© de tout temps cet instrument : les alchimistes grĂ©co-Ă©gyptiens, auteurs du papyrus de Leyde, procèdent continuellement par pesĂ©es. Dans la cĂ©lèbre image de la MĂ©lancolie, d'Albrecht DĂĽrer, parmi les instruments et les symboles de la science, on voit Ă  cĂ´tĂ© du sablier, qui mesure le temps, la balance qui mesure les poids. C'Ă©taient lĂ  des notions courantes.  Mais si la permanence de la matière en gĂ©nĂ©ral Ă©tait admise et si la balance a Ă©tĂ© employĂ©e de tout temps dans les laboratoires, son emploi ne dĂ©montrait pas alors, comme il le fait aujourd'hui, la permanence du poids des corps spĂ©ciaux sur lesquels travaillaient les chimistes. En effet, ce poids spĂ©cial semblait changer sans cesse dans les opĂ©rations, et particulièrement sous l'influence de la chaleur. 

Tantôt on voyait les métaux augmenter de poids par la calcination; tantôt, au contraire, les corps combustibles disparaissaient en brûlant, laissant à peine quelques traces de cendre ou terre comme résidu. De là cette opinion, en apparence évidente, que les corps combustibles sont susceptibles de se changer dans la matière ou élément du feu; ou plutôt de régénérer cette matière, qui y était réputée latente. « Le soufre renferme du feu en abondance », disait déjà Pline dans l'Antiquité. Ce même élément du feu semblait au contraire se fixer sur les corps qu'il transformait, tels que les métaux.

Le système de Stahl Ă©tait l'expression scientifique de ces idĂ©es, expression admise depuis deux gĂ©nĂ©rations, et c'Ă©tait cette doctrine acceptĂ©e de tous que Lavoisier prĂ©tendait renverser. Il dĂ©montrait en effet que la calcination des mĂ©taux rĂ©sulte de l'union du mĂ©tal avec une portion de l'air qui l'environne, au lieu d'âtre, comme un l'imaginait alors, le rĂ©sultat de la sĂ©paration d'une portion de phlogistique, prĂ©cĂ©demment combinĂ©e. 

Les rôles respectifs sont intervertis entre le métal, qui devient un être simple, et la chaux métallique, qui est regardée comme composée les bases de la science se trouvent-par là changées. Non seulement l'air est fixé dans la formation des chaux métalliques; mais Lavoisier constate au même moment que l'air est également fixé dans la formation des acides produits par la combustion du soufre et par celle du phosphore : d'où résulte un rapprochement inattendu entre la formation des chaux métalliques et la formation des acides. C'est une seconde base du nouvel édifice qu'il commençait à élever.

Les premières expériences de Lavoisier sur les chaux métalliques étaient à peine publiées qu'il fut conduit à leur donner un développement nouveau et une signification inattendue, par suite de la découverte de l'oxygène. Cette découverte est due à Priestley, qui l'exposa dans des idées et un langage conformes au système régnant du phlogistique. Perfectionnée par les travaux de Bergmann et de Scheele, elle n'a pris son véritable caractère qu'entre les mains de Lavoisier.

On savait dès longtemps - le fait est signalĂ© dès le XIIIe siècle - que le mercure chauffĂ© Ă  l'air se change en une matière rouge, appelĂ©e prĂ©cipitĂ© per se, comparable aux chaux mĂ©talliques, et que cette matière, par la seule action de la chaleur, rĂ©gĂ©nère son mĂ©tal, sans le contact direct du charbon ou d'aucun corps combustible. Bayen, en fĂ©vrier 1774, annonce qu'il a rĂ©pĂ©tĂ© cette expĂ©rience et constatĂ© qu'il s'y dĂ©gage un gaz dont il ne reconnaĂ®t pas le caractère particulier et qu'il assimile au gaz observĂ© par Lavoisier dans la rĂ©duction des chaux mĂ©talliques. Bayen touchait ainsi Ă  la dĂ©couverte de l'oxygène, mais il ne l'a pas faite. 

En chauffant ce mĂŞme prĂ©cipitĂ© per se, au moyen des rayons solaires concentrĂ©s par une forte lentille, Priestley obtint le mĂŞme gaz, le 1er avril 1774, et il sut le caractĂ©riser. Il constata d'abord que ce gaz entretenait avec une extrĂŞme vivacitĂ© la flamme d'une chandelle puis, en mars 1775, il observa que ce gaz entretenait Ă©galement la respiration et mĂŞme la rendait plus aisĂ©e; ce qui le fit penser aussitĂ´t aux applications mĂ©dicales de l'oxygène. 

Les faits étaient exacts; mais Priestley se trompa dans leur interprétation. En effet, il regarda son nouveau gaz comme formé par la matière même de l'air privé de son phlogistique, qu'il aurait cédé au mercure pour le régénérer à l'état métallique, et il le désigna sous le nom d'air déphlogistiqué, terme corrélatif de cet autre nom, air phlogistiqué, que Priestley donna à l'azote, découvert par lui presque en même temps. En effet, l'air chauffé avec les métaux et avec le mercure en particulier n'est pas absorbé en totalité. Une portion reste, devenue impropre à entretenir la combustion vive des chandelles, la calcination des métaux, aussi bien que la respiration des animaux : c'est notre azote.

D'après cette manière de voir et ce langage de Priestley, l'air, on le répète, est envisagé comme un être homogène, non composé, mais modifiable en deux sens opposés, par les actions auxquelles il est soumis, c.-à-d. susceptible de perdre ou de gagner du phlogistique, en formant ainsi deux nouveaux gaz qui dériveraient l'un et l'autre de la matière même de l'air atmosphérique.

Lavoisier se servit aussitôt des faits découverts par Priestley pour en conclure au contraire que l'air atmosphérique et les gaz qui en dérivent ne sont pas un seul et même élément, plus ou moins chargé de phlogistique, mais un véritable corps composé. Reprenant les mêmes faits, avec plus de détail et de précision, il en tire cette conclusion nette, hardie, et que personne n'avait osé jusque-là mettre en avant :

« L'air est un mĂ©lange de deux gaz diffĂ©rents l'air vital (qu'il nomma plus tard oxygène) et la moffette ou azote (nom qui semble dĂ» Ă  Guyton de Morveau) : mais le phlogistique n'a rien Ă  voir dans sa composition. » 
Ce sont ces affirmations qui constituent sa dĂ©couverte. Non seulement il fait la synthèse de l'air ordinaire, en mĂ©langeant Ă  la moffette l'air vital absorbĂ© dans la calcination du mercure, puis rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©; mais il montre que le gaz produit par l'oxyde de mercure et le charbon est de l'air fixĂ©, qui prend dès lors le nom d'acide carbonique, air identique au gaz des autres rĂ©ductions mĂ©talliques, et il Ă©tablit par lĂ  un autre fait fondamental, Ă  savoir la composition mĂŞme de cet air fixĂ©. 

Ces expĂ©riences Ă©taient dĂ©cisives par le jour qu'elles jetaient sur la combustion, ainsi que sur la constitution des combustibles et des matières vĂ©gĂ©tales. Ainsi l'oxygène est le gĂ©nĂ©rateur de l'acide carbonique et le charbon ne contient pas de phlogistique. Cette vĂ©ritĂ© une fois acquise pour la combustion du charbon, Lavoisier l'Ă©tend aussitĂ´t Ă  la combustion du phosphore et du soufre. Il montre que les acides sulfurique et phosphorique rĂ©sultent de l'union de ces radicaux avec l'oxygène et en reprĂ©sentent les poids rĂ©unis. 

Le phlogistique, rĂ©putĂ© jusque-lĂ  la base du soufre et du phosphore, n'a donc aucune part Ă  ces phĂ©nomènes. Ces dĂ©couvertes jetaient un jour inattendu sur la constitution des acides, en la reliant avec la composition mĂŞme de l'air atmosphĂ©rique; l'air vital devenait ainsi le principe acide par excellence. De lĂ  le nom d'oxygène, que Lavoisier ne tarda pas Ă  lui imposer. Ses opinions Ă  cet Ă©gard Ă©taient, nous le savons aujourd'hui, trop absolues. A peine a-t-il Ă©clairci la nature vĂ©ritable des oxydes et des acides, la nature de l'air et celle de l'oxygène, qu'il montre les applications de ces rĂ©sultats, tant Ă  la respiration animale, assimilĂ©e Ă  une combustion, qu'Ă  la thĂ©orie plus gĂ©nĂ©rale encore de la chaleur. 

La respiration de l'humain et des animaux supérieurs donne lieu à des phénomènes trop manifestes et trop importants pour ne pas avoir attiré l'attention dès les temps les plus reculés. La nécessité de l'air pour son exercice, aussi bien que pour celui de la combustion, est évidente. Si l'on y ajoute l'entretien d'une chaleur propre à l'humain et aux animaux supérieurs, on concevra comment on fut porté dès l'Antiquité à rapprocher la respiration de la combustion : ce que marquent les métaphores même des poètes sur le flambeau de la vie.

Les partisans du phlogistique n'avaient pas manquĂ© de se saisir de ces idĂ©es; mais, suivant leur usage, en renversant la signification du phĂ©nomène : l'air, disaient-ils, en passant par les poumons, enlève Ă  l'organisme l'excès de phlogistique dont il s'est chargĂ©. Lavoisier, guidĂ© par la suite logique de ses recherches sur l'oxydation des mĂ©taux et sur la combustion, Ă©carte, comme toujours, la notion du phlogistique; il dĂ©montre par des expĂ©riences prĂ©cises que tout s'explique par l'absorption de l'oxygène au sein du poumon et par la production simultanĂ©e de l'acide carbonique : c'est l'absorption de l'oxygène qui fait le sang artĂ©riel et qui produit la chaleur animale. 

Lavoisier et Laplace allèrent plus loin : ils en donnèrent la preuve, en enfermant un animal dans leur calorimètre, et en mesurant à la fois l'oxygène que l'animal absorbe, l'acide carbonique qu'il produit, la chaleur qu'il développe. Ces expériences sont le point de départ d'une ère physiologique nouvelle.

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Frontispice d'un des ouvrages de Lavoisier.

Lavoisier, Ă  ce moment, avait dĂ©jĂ  rĂ©solu le problème plus gĂ©nĂ©ral de la combustion. Dans toute combustion, il y a dĂ©gagement de la matière du feu et de la lumière. Les corps ne peuvent brĂ»ler, dit-il, que dans une seule espèce d'air, l'oxygène, la combustion n'ayant lieu ni dans le vide ni dans les autres gaz. Dans toute combustion, il y a disparition d'oxygène, et le corps brĂ»lĂ© augmente de poids, exactement dans la proportion de l'air dĂ©truit. 

Ces faits avaient été expliqués par Stahl, ajoute-t-il, par cette supposition qu'il existerait de la matière du feu, du phlogistique fixé dans les métaux, dans le soufre et dans les corps combustibles; mais c'est là une hypothèse qui n'est pas nécessaire, et tous les faits peuvent s'expliquer d'une façon en quelque sorte inverse, en admettant que la base ou matière réelle de l'air et des gaz en général, celle de l'oxygène en particulier, est combinée avec un fluide subtil, matière commune du feu et de la lumière, lequel dissout la base de l'air et lui communique son élasticité. Le corps qui brûle s'empare de la base de l'air pendant la combustion, ce qui en augmente le poids; tandis que la matière du feu, privée elle-même de toute pesanteur, s'échappe avec flamme, chaleur et lumière. Ces phénomènes, qui sont extrêmement lents et difficiles à saisir dans la calcination des métaux, sont, au contraire, presque instantanés dans la combustion du soufre, du phosphore et du charbon.

Ainsi Lavoisier établissait une séparation radicale entre la matière pesante, constitutive des métaux, des corps combustibles et de l'oxygène, matière dont la balance constatait l'invariabilité avant, pendant et après la combustion, d'une part; et de l'autre, le fluide igné, dont l'introduction par une source extérieure, ou le départ pendant la combustion même, ne concourait ni à augmenter le poids des corps, ni à le diminuer : contrairement à ce que supposaient tour à tour, et suivant les cas, les partisans du phlogistique. Il est vrai que le charbon, le soufre, le phosphore enflammés en vase clos par une lentille brûlent avec flamme et lumière; mais il faut pour cela la présence de l'oxygène; et la chaleur ainsi produite se dissipe au dehors, sans que le poids du vase ou de son contenu éprouve le moindre changement.

Boerhaave et d'autres avaient dĂ©jĂ  constatĂ© que la chaleur accumulĂ©e dans les corps sous une forme sensible, dans une barre de mĂ©tal rougi par exemple, n'en change pas le poids : mais il s'agissait de phĂ©nomènes purement physiques, et toute la chimie reposait alors sur une hypothèse opposĂ©e. Le mĂŞme Boerhaave Ă©crivait en 1754, quelques annĂ©es avant Lavoisier : 

« La chimie nous a fait voir qu'elle sait rĂ©duire le feu, qu'elle peut le fixer, le peser, l'unir aux corps, l'en chasser. » 
La distinction absolue entre la matière pondérable et les fluides éthérés soustraits à l'action de la pesanteur, dans l'ordre chimique aussi bien que dans l'ordre physique, devint dès lors fondamentale en philosophie naturelle : c'est Lavoisier qui l'a clairement aperçue. En partant de ces idées, il a jeté avec Laplace, dans un mémoire justement célèbre, les premières bases de la thermochimie.

La composition de l'eau.
La connaissance de la composition de l'air avait permis Ă  Lavoisier d'expliquer les phĂ©nomènes de la combustion, ainsi que la formation des oxydes et des acides et la respiration. La dĂ©couverte de la composition de l'eau jeta un jour dĂ©finitif sur la thĂ©orie et dĂ©termina l'abandon du système du phlogistique. En 1778, Macquer disait encore : 

«L'eau paraĂ®t une substance inaltĂ©rable et indestructible, du moins jusqu'Ă  prĂ©sent; il n'y a aucune expĂ©rience connue, de laquelle on puisse conclure que l'eau peut ĂŞtre dĂ©composĂ©e. » 
L'eau continuait donc à être regardée, conformément à la tradition de tous les siècles et de toutes les écoles, comme un élément. La formation de l'air inflammable, c.-à-d. de notre hydrogène, demeurait inexplicable. L'hydrogène apparaît, en effet, dès qu'on traite les métaux, tels que le fer ou le zinc, par la plupart des acides. Il apparaît également lorsque le fer est attaqué par la vapeur d'eau, et même par l'eau liquide. Si donc l'eau est un élément indécomposable, il semble nécessaire d'admettre que l'hydrogène résulte de la décomposition du métal, une chaux métallique étant formée simultanément : soit que cette chaux demeure libre, comme dans la réaction directe du fer sur l'eau, ou qu'elle se combine à l'acide pour engendrer un sel, comme dans la réaction des acides. Nous retournons ainsi à la théorie du phlogistique.

Aussi, Ă  la suite de la dĂ©couverte de l'hydrogène, la plupart des chimistes regardèrent-ils ce gaz comme reprĂ©sentant le principe combustible par excellence, le phlogistique lui-mĂŞme, ou plutĂ´t comme l'une des formes et la plus pure de cet ĂŞtre subtil que l'on supposait contenu dans les mĂ©taux.  Telle Ă©tait au dĂ©but l'opinion de Cavendish qui avait dĂ©couvert l'hydrogène. Il ne tarda pas Ă  constater que la combustion de l'air inflammable ne donne pas naissance Ă  autre chose qu'Ă  de l'eau : c'est le point de fait capital dans la dĂ©couverte. Cependant Cavendish n'en donna pas tout d'abord la vĂ©ritable interprĂ©tation et demeura flottant Ă  cet Ă©gard. 

Lavoisier, Priestley, Monge concoururent ensuite Ă  l'Ă©tude progressive du fait, dont la filiation a donnĂ© lieu Ă  de longues discussions. Mais Lavoisier eut seul la claire vue de la thĂ©orie, thĂ©orie que ses travaux antĂ©rieurs sur le rĂ´le de l'oxygène dans la formation des oxydes et des acides devaient faire pressentir Ă  tous les chimistes Ă©clairĂ©s de l'Ă©poque : il osa le premier proclamer clairement et publiquement la composition de l'eau, vĂ©ritĂ© qui est devenue l'une des pierres angulaires de la science chimique. 

S'il l'a fait tout d'abord et hardiment, alors que les autres savants hĂ©sitaient encore sur l'interprĂ©tation des faits, c'est parce que son esprit Ă©tait libre des entraves de cette hypothèse du phlogistique qui troublait Ă  la fois le langage et la pensĂ©e de ses contemporains. 

Il en tira des conséquences qui donnèrent à sa doctrine une extension plus grande. Les ordres de phénomènes qu'il aborda aussitôt pour les expliquer sont la formation de l'eau dans la réduction des oxydes métalliques par l'hydrogène, ainsi que dans la combustion des matières organiques. Si l'on ajoute que, dans cette combustion, il se forme de l'acide carbonique, on comprendra comment l'analyse élémentaire des matières organiques fut ainsi démontrée pour la première fois et la nature de la fermentation alcoolique éclaircie.

Lavoisier, d'autre part, complétant la synthèse par l'analyse, démontra la décomposition de l'eau par les métaux, soit seuls, soit avec le concours des acides : phénomènes demeurés jusque-là obscurs et invoqués comme l'une des preuves les plus certaines à l'appui de leur théorie par les partisans du phlogistique.

Ex-libris de Lavoisier.
Ex-libris de Lavoisier.

Une nouvelle chimie.
La thĂ©orie pneumatique Ă©tait dès lors complète, et la rĂ©volution accomplie en principe. La clartĂ© de la nouvelle doctrine, la prĂ©cision de ses applications Ă  toutes les branches de la physique, aussi bien qu'Ă  l'explication des altĂ©rations et des changements chimiques des corps, soit dans les phĂ©nomènes de la nature, soit dans les opĂ©rations de l'art, entraĂ®nèrent peu Ă  peu toutes les convictions. 

Les mathématiciens et les physiciens de l'Académie, qui n'avaient cessé de soutenir Lavoisier par leurs encouragements, se déclarèrent tout d'abord. Berthollet se rangea aux idées nouvelles, par une déclaration publique, en 1785; Guyton de Morveau constata sa conversion en 1786, à la fin du premier volume du Dictionnaire de chimie de l'Encyclopédie méthodique; Fourcroy s'y rallia en 1787 et l'introduisit pour la première fois dans l'enseignement public. Kirwan, célèbre chimiste anglais d'alors, après avoir écrit un livre en 1784 pour réfuter la nouvelle théorie, eut en 1791 la loyauté rare de se déclarer convaincu. Si Cavendish ne donna jamais son adhésion aux nouvelles doctrines, si Priestley et de La Méthérie les combattirent jusqu'au bout, ils demeurèrent seuls, et Lavoisier triompha, après une lutte soutenue pendant dix-sept ans.

VoilĂ  comment il a rĂ©ussi Ă  faire sortir la chimie des idĂ©es vagues, des systèmes mystiques oĂą elle s'Ă©tait complu pendant tant de siècles, et Ă  dĂ©finir l'origine et le terme des transformations. Ce terme et cette origine rĂ©sident en effet dans l'invariabilitĂ© de poids de la matière pondĂ©rable; pas seulement en gĂ©nĂ©ral, mais pour chaque corps simple en particulier. De lĂ  rĂ©sulte l'existence d'une Ă©quation du poids des corps simples dans les mĂ©tamorphoses chimiques, Ă©quation sur laquelle reposent dĂ©sormais analyses et  interprĂ©tations.

Cette équation est aussi l'oeuvre de Lavoisier, qui l'a formulée en 1785, dans son mémoire sur la dissolution des métaux dans les acides, en l'accompagnant même d'une représentation symbolique, première ébauche de nos formules actuelles. Ainsi les corps simples et l'analyse devinrent le but extrême des efforts de la chimie. Lavoisier revient sans cesse sur ce point de vue :

« La chimie, dit-il, en soumettant Ă  des expĂ©riences les divers corps de la nature, a pour objet de les dĂ©composer et de se mettre en Ă©tat d'examiner sĂ©parĂ©ment les diffĂ©rentes substances qui entrent dans leur composition. » 
La chimie Ă©tait pour lui, et par excellence, la science de l'analyse, dont la synthèse Ă©tait regardĂ©e comme une simple contre-Ă©preuve. C'est ainsi qu'il dit encore : 
« La chimie marche donc vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et resubdivisant encore, et nous ignorons quel sera le terme de ses succès. »
La notion purement empirique des corps simples, Ă©tant ainsi fixĂ©e, devint la base d'une nomenclature nouvelle, destinĂ©e Ă  remplacer par des noms rationnels, fondĂ©s sur la composition des corps, les vieux noms empiriques et traditionnels. Ce fut Guyton de Morveau qui commença l'entreprise en 1782 et qui, pour l'accomplir, s'adjoignit un peu plus tard les principaux chimistes français. Elle reposait sur la distinction des composĂ©s binaires et spĂ©cialement des composĂ©s oxygĂ©nĂ©s en oxydes et acides qui, s'opposant les uns aux autres suivant un mode dualistique, donnent naissance aux composĂ©s ternaires, spĂ©cialement aux composĂ©s salins. 

Cette nomenclature fut accueillie d'abord avec enthousiasme et identifiée, par suite d'une illusion singulière due aux idées de Condillac, avec la science elle-même. La langue nouvelle fut présentée en détail dans le traité de Lavoisier, le premier ouvrage méthodique écrit dans le nouveau système, et elle fut aussitôt adoptée dans l'Europe entière, comme base de l'enseignement et de l'exposé des recherches scientifiques en chimie. La clarté de la langue influa, par un retour légitime, sur l'adoption de la théorie. (M. Berthelot).
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Alain Queruel, Antoine-Laurent de Lavoisier (1743-19), un chimiste dans son siècle, Anovi, 2009.

Oeuvres de Lavoisier (6 vol. parus), Albert Blanchard, 2000. - De la richesse territoriale du royaume de France, ComitĂ© des travaux historiques et scientifiques, 1998. - TraitĂ© Ă©lĂ©mentaire de chimie (t. 1 et 2), Jacques Gabay, 1992. - Correspondance, Belin, 4 vol. 

Lavoisier, Berthollet, De Morveau, De Fourcroy, La nouvelle nomenclature chimique, Le Seuil, 1994.

Danielle Fauque, Lavoisier et la naissance de la chimie moderne, Vuibert, 2003. - Jean-Pierre Poirier, Antoine Laurent de Lavoisier, 1743-1794, Pygmalion, 2001. - Bernadette Bensaude-Vincent, Lavoisier, Flammarion, 1998. - Olivier Lafont, d'Aristote à Lavoisier, les étapes de la naissance d'une science, Ellipses-Marketing, 1998. - Edouard Grimaux, Lavoisier, Jacques Gabay, 1992.

Anciennes Ă©ditions. -  On a de Lavoisier un TraitĂ© Ă©lĂ©mentaire de Chimie, 1789, et des MĂ©m. de Physique et de Chimie, 1805. Ses oeuvres complètes ont Ă©tĂ© publiĂ©es, aux frais de l'État, 1860-64.

- Textes en ligne : Lavoisier, Observation d'une aurore boréale faite à Villers-Cotterets; Rapport sur une pierre qu'on prétend être tombée du ciel pendant un orage. Williams, Lavoisier and the foundation of modern chemistry.

Marie-Anne Lavoisier (nĂ©e Paulze) est une chimiste, traductrice et illustratrice nĂ©e  le 20 janvier 1758 et morte le 10 fĂ©vrier 1836. Elle a Ă©tĂ© une figure majeure de la rĂ©volution chimique. Son Ă©ducation et son intelligence lui permirent de jouer un rĂ´le crucial dans les travaux de Lavoisier. Polyglotte, elle traduisit des ouvrages scientifiques fondamentaux de l'anglais, notamment de Cavendish. Elle rĂ©alisa Ă©galement des gravures dĂ©taillĂ©es des expĂ©riences et de l'appareillage de Lavoisier pour ses publications. Elle transcrivit ses notes de laboratoire et gĂ©ra ses affaires et sa correspondance.

L'historiographie moderne tend à réévaluer sa place, la sortant de l'ombre pour la reconnaître non pas comme une simple assistante dévouée, mais comme une véritable collaboratrice scientifique dont les compétences (linguistiques, artistiques, éditoriales) et l'engagement ont été fondamentaux pour l'élaboration, la diffusion et la survie de la "révolution chimique". Elle est une figure emblématique des femmes de science du XVIIIe siècle, dont les contributions, souvent sous-estimées à l'époque en raison des conventions sociales, apparaissent aujourd'hui comme essentielles à la compréhension de l'histoire des sciences. Elle décède en 1836, ayant consacré une part majeure de son existence à l'édifice de la chimie moderne et à la mémoire de celui qui en fut le principal artisan.

Elle grandit dans un milieu privilégié, fille de Jacques Paulze, un fermier général influent et prospère. Son éducation, soignée pour l'époque, lui permet d'acquérir une connaissance des langues et un talent pour le dessin qui se révèleront déterminants pour la suite de son parcours. À l'âge de quatorze ans, elle épouse Antoine Lavoisier, de vingt ans son aîné, également fermier général et surtout, un scientifique déjà engagé dans des recherches révolutionnaires. Ce mariage arrangé, loin des unions conventionnelles pour une jeune femme de son rang, la plonge au coeur du monde intellectuel et scientifique parisien.

Rapidement, elle ne se contente pas d'être l'épouse d'un savant; elle s'immerge activement dans ses travaux. Elle apprend le latin pour pouvoir lire les anciens traités scientifiques et, surtout, elle maîtrise l'anglais, une compétence cruciale à une époque où les échanges scientifiques transmanche sont intenses. Cette maîtrise linguistique lui permet de traduire des textes essentiels, rendant accessibles à la communauté scientifique française des travaux d'outre-Manche qui alimentent le débat et la critique de la "nouvelle chimie". Parmi ses traductions les plus notables figure l'ouvrage de Richard Kirwan, An Essay on Phlogiston, qui devient un texte central pour les réfutations de Lavoisier et de ses partisans. Cette tâche de traduction n'est pas une simple transposition linguistique; elle constitue un acte de médiation scientifique, une passerelle indispensable entre les communautés de savants.
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Lavoisier et Mme Lavoisier.
Marie-Anne Paulze et Lavoisier, par David (1788).

Au-delà de la traduction, Marie-Anne Lavoisier s'impose comme une collaboratrice indispensable au laboratoire. Elle n'est pas confinée aux tâches de secrétariat ; sa présence aux côtés de Lavoisier est attestée, et son talent artistique se mue en un outil scientifique d'une grande valeur. Elle réalise des illustrations détaillées et précises des appareils expérimentaux utilisés par Lavoisier et ses collègues. Ces planches, d'une clarté remarquable, constituent une documentation visuelle essentielle, permettant de comprendre la méthodologie et la rigueur des expériences menées. Les figures qu'elle dessine pour le Traité Élémentaire de Chimie, publié en 1789, sont unanimement saluées pour leur netteté et leur exactitude, contribuant de manière significative à la diffusion et à la compréhension de la nouvelle nomenclature et des méthodes de la chimie moderne. Ces illustrations figent pour la postérité les instruments et les gestes qui ont permis le renversement de la théorie du phlogistique.

Son rôle dans l'édition du Traité Élémentaire prend une dimension particulièrement manifeste. Elle ne se limite pas à la mise en forme ou à la supervision de l'impression ; elle est une relectrice attentive, discutant avec Lavoisier de la structure de l'ouvrage, de la clarté des explications. On lui attribue une influence notable sur l'organisation pédagogique du texte, le rendant plus accessible aux étudiants et aux savants désireux d'embrasser la nouvelle théorie. Son implication dans cette oeuvre majeure atteste de sa profonde compréhension des concepts chimiques et de sa volonté de contribuer activement à leur diffusion. Elle est, en quelque sorte, la co-architecte de ce manifeste de la chimie moderne.

Son salon, situé dans l'arsenal où Lavoisier a son laboratoire, devient un lieu d'échange privilégié pour les savants français et étrangers. Elle y accueille les figures majeures de son temps – scientifiques, philosophes, économistes. Elle participe activement aux discussions, traduisant si nécessaire, introduisant les savants étrangers aux idées nouvelles, créant un espace propice au débat scientifique informel mais essentiel à l'avancée des connaissances. Ce rôle de salonnière scientifique souligne son habileté sociale au service de la science.

Cependant, les années révolutionnaires marquent un tournant brutal. La position de Lavoisier comme fermier général le place en grand danger. Malgré le climat de suspicion croissante, Marie-Anne Lavoisier déploie une énergie considérable pour tenter de le sauver. Elle utilise ses relations, plaide sa cause, mais ses efforts se heurtent à l'implacable logique de la Terreur. L'arrestation de Lavoisier en 1793 et son exécution le 8 mai 1794 la laissent dévastée, mais sa résilience et son dévouement à l'œuvre de son mari ne faiblissent pas.

Après la mort de Lavoisier et la confiscation de ses biens, sa mission devient claire : sauvegarder et diffuser l'œuvre scientifique de celui qui a été la victime d'une injustice tragique, "la République n'a pas besoin de savants". Elle se bat pour récupérer les registres du laboratoire, les notes, les manuscrits. C'est grâce à sa détermination que sont finalement publiés les Mémoires de Chimie, un recueil posthume des derniers travaux de Lavoisier, en deux volumes en 1805. Ce travail d'édition est colossal : elle rassemble les textes épars, les organise, rédige parfois des préfaces ou des notes. Elle se pose ainsi en gardienne du temple de la chimie moderne, assurant que l'héritage intellectuel de Lavoisier ne soit pas perdu. Elle conserve précieusement les instruments et les documents, transformant sa maison en un véritable musée à la mémoire de son mari et de son oeuvre.

Sa vie après Lavoisier est marquée par cette fidélité à son legs scientifique, même si elle se remarie brièvement avec le comte de Rumford, une union qui s'avère malheureuse et de courte durée. Elle continue de fréquenter les cercles scientifiques, d'entretenir une correspondance avec des savants.

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