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| Antoine-Laurent
Lavoisier
a
été le fondateur de la chimie Pour l'encourager, on le fit débuter en 1768 à l'Académie des sciences, à l'âge de vingt-cinq ans, avec le titre d'adjoint chimiste. Lalande rapporte qu'il contribua à le faire nommer, pensant « qu'un jeune homme qui avait du savoir, de l'esprit, de l'activité, et que la fortune dispensait d'embrasser une autre profession, serait très utile aux sciences». Lavoisier se trouva ainsi, tout jeune, associé à titre d'auxiliaire provisoire aux travaux de l'Académie. On a de lui une multitude de notes et de rapports sur les sujets les plus divers; mais, pendant cinq ans, il ne se manifeste guère que comme un membre utile, attentif à ses devoirs, un jeune savant d'espérance. En dehors de la science, c'était un homme
doux, prudent, moral et méthodique, avisé, entendant fort bien les affaires.
Dans le même mois où il était agrégé à l'Académie, il entra dans
les fermes à titre d'adjoint du fermier général Baudon qui lui céda
un tiers de son intérêt dans le bail du sieur Alaterre sur lequel reposait
le privilège des fermiers généraux. Lavoisier devint fermier titulaire
en 1779, et il prit un rĂ´le de plus en plus important dans l'administration
des fermes, la production du salpĂŞtre, la fabrication des poudres, etc.,
jusqu'au moment où l'Assemblée nationale, le 20 mars 1791, résilia le
bail des fermiers généraux et supprima l'institution ( N'oublions pas la direction supérieure
des entrées de la ville de Paris : sur la
proposition de Lavoisier, la ville fut entourée en 1787 d'un mur d'octroi.
L'impopularité de cette mesure est attestée par un dicton du temps :
« Le mur murant Paris, rend Paris murmurant. » Joignons-y le comité
d'agriculture (1785), oĂą Lavoisier joua un rĂ´le important. Dans un ordre
plus général, Lavoisier s'honora en provoquant en 1786 l'abolition d'un
impôt odieux transmis par le Moyen âge A partir de 1775, époque où Lavoisier
fut nommé régisseur des poudres, il installa son laboratoire à l'Arsenal,
dans un hôtel qui a été brûlé en 1871, durant les incendies de la
Commune
de 1792. Il y avait résidé jusqu'en 1792, époque où on le dépouilla
de ses fonctions. Pendant dix-sept ans, ce fut le siège d'un travail incessant.
Les savants étrangers de passage en France
Antoine-Laurent Lavoisier (1743-1794). En 1771, à l'âge de vingt huit ans, Lavoisier épousa la fille de son collègue dans les fermes, Jacques Paulze, directeur de la Compagnie des Indes, ami de l'abbé Raynal et allié du contrôleur général Terray. Elle ne tarda pas à s'associer passionnément à l'oeuvre scientifique de son époux. Ardente à propager sa gloire elle traduisit pour lui les travaux des savants anglais, et elle publia même, en 1788, la traduction de l'ouvrage de Kirwan sur le phlogistique, en y joignant une réfutation. Quelques mots sur son rôle académique : Adjoint à l'Académie des sciences en 1768, associé en 1772 pensionnaire en 1778, directeur de l'Académie en 1785, il en parcourut tous les grades, sans cesse mêlé à ses travaux et à ses rapports sur les sujets divers soumis au jugement de l'Académie: on se bornera à citer les aérostats et le magnétisme animal. En 1791, Lavoisier fut trésorier de l'Académie, puis membre de la commission chargée d'établir un système uniforme de poids et mesures il s'agit du système métrique. Au moment où éclata la Révolution française, Lavoisier avait réalisé les rêves de bonheur et de gloire conçus au début de sa carrière. Il était riche, estimé, entouré d'amis, investi de fonctions élevées, regardé comme l'un des premiers savants de la France et du monde, l'honneur de l'Académie des sciences, dont il avait été à son jour le directeur. Son laboratoire de l'Arsenal était le centre de sa vie et celui de la science française; les théories qui en étaient sorties avaient, après dix-sept ans de luttes, transformé la chimie, dont Lavoisier était devenu, d'un accord presque unanime, le nouveau créateur. Tel est le comble d'honneur et de félicité d'où il allait être précipité, dépouillé de ses fonctions, de ses honneurs, de ses biens et conduit au supplice. Résumons cette dernière période de sa
vie. En 1787, il fut nommé membre de l'assemblée provinciale de l'Orléanais
Ecriture et signature de Lavoisier. Administrateur de la Caisse d'escompte, il en présenta le compte rendu le 21 novembre 1789 à l'Assemblée nationale; adjoint à la commission des monnaies et au comité de salubrité, nommé commissaire de la Trésorerie en 1791, chargé d'un autre côté de faire des expériences sur l'hygiène des hôpitaux et d'assister à la fonte des canons, il était absorbé par des occupations officielles multipliées. La ferme générale à laquelle il appartenait depuis vingt-deux ans fut supprimée le 20 mars 1791. Après le 10 août 1792, il quitta précipitamment son logement et son laboratoire de l'Arsenal. L'Académie des sciences dont il était le plus illustre représentant ne tarda pas à être entraînée dans la ruine générale des institutions anciennes. Dès la fin du mois de novembre 1792, un décret interdisait à l'Académie des sciences de procéder jusqu'à nouvel ordre à des nominations aux places vacantes. Rien n'honore plus Lavoisier que les efforts persévérants qu'il fit pour sauver l'Académie et, après sa suppression, pour faire au moins poursuivre l'oeuvre scientifique, en invoquant les services qu'elle ne cessait de rendre à la République. La conduite des pouvoirs publics, partagés
entre deux tendances opposées, celle de Lakanal, jeune et enthousiaste
de tous les progrès, et celle de Fourcroy,
prépondérant au comité d'instruction publique et ennemi acharné de
l'Académie, étaient contradictoires. Tandis que la Convention,
le 1er août 1793, décrétait l'uniformité
des poids et mesures, félicitait l'Académie de ses travaux sur la question
et la chargeait d'en surveiller l'exécution, le 8 août, cette même Convention
ordonnait la suppression de toutes les académies et sociétés littéraires
patentées et dotées par la nation. Le 10 août 1793, l'Académie tint
sa dernière séance; elle ne se réunit plus désormais.
Lavoisier en costume de fermier général. La personne même de Lavoisier allait être
atteinte. Le 24 novembre, sur la proposition de Bourdon de l'Oise, la Convention
décréta l'arrestation des fermiers généraux. Ni les services rendus
à la nation par Lavoisier ni la gloire de ses découvertes ne le protégèrent.
En vain s'adressa-t-il au comité de Sûreté générale pour être autorisé
Ă continuer son concours aux travaux de la commission des poids et mesures.
Le 28, il dut se constituer prisonnier Ă la prison de Port-Libre (Port-Royal).
Il fut enveloppé dans la proscription commune. Le plus dangereux ennemi
des fermiers généraux était, comme il arrive d'ordinaire, un de leurs
anciens agents, Antoine Dupin, naguère contrôleur général surnuméraire
des fermiers, envoyé à la Convention
par le département de l'Aisne. Il présenta, le lundi 9 mai 1774 (5 floréal
an Il), un long réquisitoire et provoqua sans discussion le décret qui
les envoyait au tribunal révolutionnaire, c.-à -d. à la mort ( L'arrêt de mort fut prononcé le 19 floréal an II (8 mai 1794) et exécuté le jour même. Lavoisier mourut avec calme et résignation philosophique, comme on mourait alors. Il périssait comme son confrère Condorcet, en ayant l'amertume d'avoir assisté à la ruine de l'Académie, de la culture scientifique et des hautes idées auxquelles il avait consacré son existence. Il était âgé de cinquante ans et huit mois. Le génie de la victime et l'ingratitude des bourreaux augmentaient l'horreur tragique de l'événement. « Il ne leur a fallu qu'un moment », disait le lendemain Lagrange à un ami, « pour faire tomber cette tête, et cent ans peut-être ne suffiront pas pour en reproduire une semblable.-»Quelque douloureuse qu'ait été une telle perte pour la science, la gloire personnelle de Lavoisier n'en a pas souffert. Peut-être au contraire a-t-elle profité de ce qu'y ont ajouté le prestige d'une fin tragique et le sentiment de la pitié. L'oeuvre scientifique
de Lavoisier.
La
découverte de l'oxygène.
En 1767, Cavendish
démontra par des preuves décisives l'existence spéciale de l'hydrogène.
Alors vint Priestley, qui découvrit en peu
d'années, de 1771 à 1774, les principaux gaz aujourd'hui connus : oxygène,
azote, oxydes d'azote, acides chlorhydrique, sulfureux, ammoniaque, sans
en comprendre d'ailleurs la véritable constitution. Ces découvertes transformaient
complètement l'antique opinion relative à la nature de l'air : à la
conception d'une substance déterminée, unique, toujours la même, se
substituait la notion d'un état général, l'état gazeux, applicable
à une multitude de corps, sinon à tous. C'est à Lavoisier qu'il était
réservé d'interpréter ces faits accumulés, en les prenant pour point
de départ de ses propres expériences, et d'en déduire le système général
de la chimie moderne. Le nom mĂŞme de chimie pneumatique atteste le point
de départ de la révolution.
Expériences de Lavoisier sur la respiration humaine. (Homme au repos et, ci-dessous, homme exécutant un travail). ![]() Lavoisier répète d'abord une expérience qui avait été faite avant lui un grand nombre de fois, celle de la calcination de l'étain en présence de l'air; il opère dans un vase hermétiquement clos et il constate aussitôt que le poids total du système ne varie pas, contrairement à l'ancienne opinion de Boyle, qui croyait avoir constaté un accroissement de poids résultant de la fixation de la matière du feu. Cependant l'étain changé en chaux a réellement augmenté de poids, comme Lavoisier le vérifia. C'est donc aux dépens de l'air intérieur, absorbé pendant l'opération, que s'est faite l'augmentation de poids du métal, et elle est précisément égale à la perte de poids éprouvée par cet air. Cette expérience, qui nous paraît si simple aujourd'hui, était en opposition formelle avec les idées régnantes. En effet, les oxydes métalliques et leur formation au moyen des métaux étaient connus de toute antiquité, et l'augmentation de poids qui accompagne leur production avait été constatée par bien des observateurs, depuis la fin du XVIe siècle. Mais, dans l'ignorance où l'on était des propriétés des gaz, on attribuait cette augmentation à la fixation de la matière du feu, qui avait traversé les pores du verre. D'après le système de Stahl, les corps combustibles, tels que le soufre, les huiles, le charbon, renferment un principe particulier, le phlogistique, susceptible de se transformer dans la matière du feu lorsqu'il est soumis à l'influence d'une élévation de température. Cette matière du feu se dissipe avec flamme, chaleur et lumière. Les corps combustibles sont donc formés par cette substance, associée avec une dose plus ou moins considérable de terre. Les métaux échauffés perdent la même substance, en se changeant en chaux métalliques. Les métaux sont donc des corps combustibles, formés par l'union d'une terre ou chaux, avec le principe inflammable. Réciproquement, il suffit d'ajouter à une chaux métallique du phlogistique pour reconstituer le métal primitif ; et l'on y parvient en effet en la chauffant avec un corps combustible, tel que l'huile, le charbon ou le souffre, corps particulièrement riches en phlogistique. Une multitude de phénomènes divers se trouvaient ainsi ramenés à une même conception générale. C'était cette conception que l'expérience de Lavoisier sur l'oxydation de l'étain venait contredire. Il importe de préciser le caractère véritable
de sa découverte, car elle a donné lieu aux affirmations les plus étranges.
Il n'est pas vrai que Lavoisier ait promulgué le premier cet axiome que
: « Rien ne se perd et rien ne se crée.» Cette doctrine était
fort répandue en science et en philosophie, depuis l'Antiquité Lavoisier n'a pas davantage découvert
l'emploi de la balance, comme on l'a répété souvent par une erreur non
moins singulière. En effet, les chimistes ont employé de tout temps cet
instrument : les alchimistes gréco-égyptiens,
auteurs du papyrus de Leyde Tantôt on voyait les métaux augmenter de poids par la calcination; tantôt, au contraire, les corps combustibles disparaissaient en brûlant, laissant à peine quelques traces de cendre ou terre comme résidu. De là cette opinion, en apparence évidente, que les corps combustibles sont susceptibles de se changer dans la matière ou élément du feu; ou plutôt de régénérer cette matière, qui y était réputée latente. « Le soufre renferme du feu en abondance », disait déjà Pline dans l'Antiquité. Ce même élément du feu semblait au contraire se fixer sur les corps qu'il transformait, tels que les métaux. Le système de Stahl était l'expression scientifique de ces idées, expression admise depuis deux générations, et c'était cette doctrine acceptée de tous que Lavoisier prétendait renverser. Il démontrait en effet que la calcination des métaux résulte de l'union du métal avec une portion de l'air qui l'environne, au lieu d'âtre, comme un l'imaginait alors, le résultat de la séparation d'une portion de phlogistique, précédemment combinée. Les rôles respectifs sont intervertis entre le métal, qui devient un être simple, et la chaux métallique, qui est regardée comme composée les bases de la science se trouvent-par là changées. Non seulement l'air est fixé dans la formation des chaux métalliques; mais Lavoisier constate au même moment que l'air est également fixé dans la formation des acides produits par la combustion du soufre et par celle du phosphore : d'où résulte un rapprochement inattendu entre la formation des chaux métalliques et la formation des acides. C'est une seconde base du nouvel édifice qu'il commençait à élever. Les premières expériences de Lavoisier sur les chaux métalliques étaient à peine publiées qu'il fut conduit à leur donner un développement nouveau et une signification inattendue, par suite de la découverte de l'oxygène. Cette découverte est due à Priestley, qui l'exposa dans des idées et un langage conformes au système régnant du phlogistique. Perfectionnée par les travaux de Bergmann et de Scheele, elle n'a pris son véritable caractère qu'entre les mains de Lavoisier. On savait dès longtemps - le fait est signalé dès le XIIIe siècle - que le mercure chauffé à l'air se change en une matière rouge, appelée précipité per se, comparable aux chaux métalliques, et que cette matière, par la seule action de la chaleur, régénère son métal, sans le contact direct du charbon ou d'aucun corps combustible. Bayen, en février 1774, annonce qu'il a répété cette expérience et constaté qu'il s'y dégage un gaz dont il ne reconnaît pas le caractère particulier et qu'il assimile au gaz observé par Lavoisier dans la réduction des chaux métalliques. Bayen touchait ainsi à la découverte de l'oxygène, mais il ne l'a pas faite. En chauffant ce même précipité per se, au moyen des rayons solaires concentrés par une forte lentille, Priestley obtint le même gaz, le 1er avril 1774, et il sut le caractériser. Il constata d'abord que ce gaz entretenait avec une extrême vivacité la flamme d'une chandelle puis, en mars 1775, il observa que ce gaz entretenait également la respiration et même la rendait plus aisée; ce qui le fit penser aussitôt aux applications médicales de l'oxygène. Les faits étaient exacts; mais Priestley
se trompa dans leur interprétation. En effet, il regarda son nouveau gaz
comme formé par la matière même de l'air privé de son phlogistique,
qu'il aurait cédé au mercure pour le régénérer à l'état métallique,
et il le désigna sous le nom d'air déphlogistiqué, terme corrélatif
de cet autre nom, air phlogistiqué, que Priestley donna à l'azote,
découvert par lui presque en même temps. En effet, l'air chauffé avec
les métaux et avec le mercure en particulier n'est pas absorbé en totalité.
Une portion reste, devenue impropre Ă entretenir la combustion vive des
chandelles, la calcination des métaux, aussi bien que la respiration des
animaux D'après cette manière de voir et ce langage de Priestley, l'air, on le répète, est envisagé comme un être homogène, non composé, mais modifiable en deux sens opposés, par les actions auxquelles il est soumis, c.-à -d. susceptible de perdre ou de gagner du phlogistique, en formant ainsi deux nouveaux gaz qui dériveraient l'un et l'autre de la matière même de l'air atmosphérique. Lavoisier se servit aussitôt des faits découverts par Priestley pour en conclure au contraire que l'air atmosphérique et les gaz qui en dérivent ne sont pas un seul et même élément, plus ou moins chargé de phlogistique, mais un véritable corps composé. Reprenant les mêmes faits, avec plus de détail et de précision, il en tire cette conclusion nette, hardie, et que personne n'avait osé jusque-là mettre en avant : « L'air est un mélange de deux gaz différents l'air vital (qu'il nomma plus tard oxygène) et la moffette ou azote (nom qui semble dû à Guyton de Morveau) : mais le phlogistique n'a rien à voir dans sa composition. »Ce sont ces affirmations qui constituent sa découverte. Non seulement il fait la synthèse de l'air ordinaire, en mélangeant à la moffette l'air vital absorbé dans la calcination du mercure, puis régénéré; mais il montre que le gaz produit par l'oxyde de mercure et le charbon est de l'air fixé, qui prend dès lors le nom d'acide carbonique, air identique au gaz des autres réductions métalliques, et il établit par là un autre fait fondamental, à savoir la composition même de cet air fixé. Ces expériences étaient décisives par le jour qu'elles jetaient sur la combustion, ainsi que sur la constitution des combustibles et des matières végétales. Ainsi l'oxygène est le générateur de l'acide carbonique et le charbon ne contient pas de phlogistique. Cette vérité une fois acquise pour la combustion du charbon, Lavoisier l'étend aussitôt à la combustion du phosphore et du soufre. Il montre que les acides sulfurique et phosphorique résultent de l'union de ces radicaux avec l'oxygène et en représentent les poids réunis. Le phlogistique, réputé jusque-là la base du soufre et du phosphore, n'a donc aucune part à ces phénomènes. Ces découvertes jetaient un jour inattendu sur la constitution des acides, en la reliant avec la composition même de l'air atmosphérique; l'air vital devenait ainsi le principe acide par excellence. De là le nom d'oxygène, que Lavoisier ne tarda pas à lui imposer. Ses opinions à cet égard étaient, nous le savons aujourd'hui, trop absolues. A peine a-t-il éclairci la nature véritable des oxydes et des acides, la nature de l'air et celle de l'oxygène, qu'il montre les applications de ces résultats, tant à la respiration animale, assimilée à une combustion, qu'à la théorie plus générale encore de la chaleur. La respiration Les partisans du phlogistique n'avaient pas manqué de se saisir de ces idées; mais, suivant leur usage, en renversant la signification du phénomène : l'air, disaient-ils, en passant par les poumons, enlève à l'organisme l'excès de phlogistique dont il s'est chargé. Lavoisier, guidé par la suite logique de ses recherches sur l'oxydation des métaux et sur la combustion, écarte, comme toujours, la notion du phlogistique; il démontre par des expériences précises que tout s'explique par l'absorption de l'oxygène au sein du poumon et par la production simultanée de l'acide carbonique : c'est l'absorption de l'oxygène qui fait le sang artériel et qui produit la chaleur animale. Lavoisier et Laplace allèrent plus loin : ils en donnèrent la preuve, en enfermant un animal dans leur calorimètre, et en mesurant à la fois l'oxygène que l'animal absorbe, l'acide carbonique qu'il produit, la chaleur qu'il développe. Ces expériences sont le point de départ d'une ère physiologique nouvelle. -
Frontispice d'un des ouvrages de Lavoisier. Lavoisier, à ce moment, avait déjà résolu le problème plus général de la combustion. Dans toute combustion, il y a dégagement de la matière du feu et de la lumière. Les corps ne peuvent brûler, dit-il, que dans une seule espèce d'air, l'oxygène, la combustion n'ayant lieu ni dans le vide ni dans les autres gaz. Dans toute combustion, il y a disparition d'oxygène, et le corps brûlé augmente de poids, exactement dans la proportion de l'air détruit. Ces faits avaient été expliqués par Stahl, ajoute-t-il, par cette supposition qu'il existerait de la matière du feu, du phlogistique fixé dans les métaux, dans le soufre et dans les corps combustibles; mais c'est là une hypothèse qui n'est pas nécessaire, et tous les faits peuvent s'expliquer d'une façon en quelque sorte inverse, en admettant que la base ou matière réelle de l'air et des gaz en général, celle de l'oxygène en particulier, est combinée avec un fluide subtil, matière commune du feu et de la lumière, lequel dissout la base de l'air et lui communique son élasticité. Le corps qui brûle s'empare de la base de l'air pendant la combustion, ce qui en augmente le poids; tandis que la matière du feu, privée elle-même de toute pesanteur, s'échappe avec flamme, chaleur et lumière. Ces phénomènes, qui sont extrêmement lents et difficiles à saisir dans la calcination des métaux, sont, au contraire, presque instantanés dans la combustion du soufre, du phosphore et du charbon. Ainsi Lavoisier établissait une séparation radicale entre la matière pesante, constitutive des métaux, des corps combustibles et de l'oxygène, matière dont la balance constatait l'invariabilité avant, pendant et après la combustion, d'une part; et de l'autre, le fluide igné, dont l'introduction par une source extérieure, ou le départ pendant la combustion même, ne concourait ni à augmenter le poids des corps, ni à le diminuer : contrairement à ce que supposaient tour à tour, et suivant les cas, les partisans du phlogistique. Il est vrai que le charbon, le soufre, le phosphore enflammés en vase clos par une lentille brûlent avec flamme et lumière; mais il faut pour cela la présence de l'oxygène; et la chaleur ainsi produite se dissipe au dehors, sans que le poids du vase ou de son contenu éprouve le moindre changement. Boerhaave et d'autres avaient déjà constaté que la chaleur accumulée dans les corps sous une forme sensible, dans une barre de métal rougi par exemple, n'en change pas le poids : mais il s'agissait de phénomènes purement physiques, et toute la chimie reposait alors sur une hypothèse opposée. Le même Boerhaave écrivait en 1754, quelques années avant Lavoisier : « La chimie nous a fait voir qu'elle sait réduire le feu, qu'elle peut le fixer, le peser, l'unir aux corps, l'en chasser. »La distinction absolue entre la matière pondérable et les fluides éthérés soustraits à l'action de la pesanteur, dans l'ordre chimique aussi bien que dans l'ordre physique, devint dès lors fondamentale en philosophie naturelle : c'est Lavoisier qui l'a clairement aperçue. En partant de ces idées, il a jeté avec Laplace, dans un mémoire justement célèbre, les premières bases de la thermochimie. La
composition de l'eau.
«L'eau paraît une substance inaltérable et indestructible, du moins jusqu'à présent; il n'y a aucune expérience connue, de laquelle on puisse conclure que l'eau peut être décomposée. »L'eau continuait donc à être regardée, conformément à la tradition de tous les siècles et de toutes les écoles, comme un élément. La formation de l'air inflammable, c.-à -d. de notre hydrogène, demeurait inexplicable. L'hydrogène apparaît, en effet, dès qu'on traite les métaux, tels que le fer ou le zinc, par la plupart des acides. Il apparaît également lorsque le fer est attaqué par la vapeur d'eau, et même par l'eau liquide. Si donc l'eau est un élément indécomposable, il semble nécessaire d'admettre que l'hydrogène résulte de la décomposition du métal, une chaux métallique étant formée simultanément : soit que cette chaux demeure libre, comme dans la réaction directe du fer sur l'eau, ou qu'elle se combine à l'acide pour engendrer un sel, comme dans la réaction des acides. Nous retournons ainsi à la théorie du phlogistique. Aussi, à la suite de la découverte de l'hydrogène, la plupart des chimistes regardèrent-ils ce gaz comme représentant le principe combustible par excellence, le phlogistique lui-même, ou plutôt comme l'une des formes et la plus pure de cet être subtil que l'on supposait contenu dans les métaux. Telle était au début l'opinion de Cavendish qui avait découvert l'hydrogène. Il ne tarda pas à constater que la combustion de l'air inflammable ne donne pas naissance à autre chose qu'à de l'eau : c'est le point de fait capital dans la découverte. Cependant Cavendish n'en donna pas tout d'abord la véritable interprétation et demeura flottant à cet égard. Lavoisier, Priestley, Monge concoururent ensuite à l'étude progressive du fait, dont la filiation a donné lieu à de longues discussions. Mais Lavoisier eut seul la claire vue de la théorie, théorie que ses travaux antérieurs sur le rôle de l'oxygène dans la formation des oxydes et des acides devaient faire pressentir à tous les chimistes éclairés de l'époque : il osa le premier proclamer clairement et publiquement la composition de l'eau, vérité qui est devenue l'une des pierres angulaires de la science chimique. S'il l'a fait tout d'abord et hardiment, alors que les autres savants hésitaient encore sur l'interprétation des faits, c'est parce que son esprit était libre des entraves de cette hypothèse du phlogistique qui troublait à la fois le langage et la pensée de ses contemporains. Il en tira des conséquences qui donnèrent à sa doctrine une extension plus grande. Les ordres de phénomènes qu'il aborda aussitôt pour les expliquer sont la formation de l'eau dans la réduction des oxydes métalliques par l'hydrogène, ainsi que dans la combustion des matières organiques. Si l'on ajoute que, dans cette combustion, il se forme de l'acide carbonique, on comprendra comment l'analyse élémentaire des matières organiques fut ainsi démontrée pour la première fois et la nature de la fermentation alcoolique éclaircie. Lavoisier, d'autre part, complétant la synthèse par l'analyse, démontra la décomposition de l'eau par les métaux, soit seuls, soit avec le concours des acides : phénomènes demeurés jusque-là obscurs et invoqués comme l'une des preuves les plus certaines à l'appui de leur théorie par les partisans du phlogistique.
Ex-libris de Lavoisier. Une
nouvelle chimie.
Les mathématiciens et les physiciens de
l'Académie, qui n'avaient cessé de soutenir
Lavoisier par leurs encouragements, se déclarèrent tout d'abord. Berthollet
se rangea aux idées nouvelles, par une déclaration publique, en 1785;
Guyton
de Morveau constata sa conversion en 1786, Ă la fin du premier
volume du Dictionnaire de chimie de l'Encyclopédie méthodique Voilà comment il a réussi à faire sortir la chimie des idées vagues, des systèmes mystiques où elle s'était complu pendant tant de siècles, et à définir l'origine et le terme des transformations. Ce terme et cette origine résident en effet dans l'invariabilité de poids de la matière pondérable; pas seulement en général, mais pour chaque corps simple en particulier. De là résulte l'existence d'une équation du poids des corps simples dans les métamorphoses chimiques, équation sur laquelle reposent désormais analyses et interprétations. Cette équation est aussi l'oeuvre de Lavoisier, qui l'a formulée en 1785, dans son mémoire sur la dissolution des métaux dans les acides, en l'accompagnant même d'une représentation symbolique, première ébauche de nos formules actuelles. Ainsi les corps simples et l'analyse devinrent le but extrême des efforts de la chimie. Lavoisier revient sans cesse sur ce point de vue : « La chimie, dit-il, en soumettant à des expériences les divers corps de la nature, a pour objet de les décomposer et de se mettre en état d'examiner séparément les différentes substances qui entrent dans leur composition. »La chimie était pour lui, et par excellence, la science de l'analyse, dont la synthèse était regardée comme une simple contre-épreuve. C'est ainsi qu'il dit encore : « La chimie marche donc vers son but et vers sa perfection en divisant, subdivisant et resubdivisant encore, et nous ignorons quel sera le terme de ses succès. »La notion purement empirique des corps simples, étant ainsi fixée, devint la base d'une nomenclature nouvelle, destinée à remplacer par des noms rationnels, fondés sur la composition des corps, les vieux noms empiriques et traditionnels. Ce fut Guyton de Morveau qui commença l'entreprise en 1782 et qui, pour l'accomplir, s'adjoignit un peu plus tard les principaux chimistes français. Elle reposait sur la distinction des composés binaires et spécialement des composés oxygénés en oxydes et acides qui, s'opposant les uns aux autres suivant un mode dualistique, donnent naissance aux composés ternaires, spécialement aux composés salins. Cette nomenclature fut accueillie d'abord
avec enthousiasme et identifiée, par suite d'une illusion singulière
due aux idées de Condillac, avec la science
elle-même. La langue nouvelle fut présentée en détail dans le traité
de Lavoisier, le premier ouvrage méthodique écrit dans le nouveau système,
et elle fut aussitôt adoptée dans l'Europe
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| Marie-Anne
Lavoisier
(née Paulze) est une chimiste, traductrice
et illustratrice née le 20 janvier 1758 et morte le 10 février
1836. Elle a été une figure majeure de la révolution chimique. Son éducation
et son intelligence lui permirent de jouer un rĂ´le crucial dans les travaux
de Lavoisier. Polyglotte, elle traduisit des ouvrages scientifiques fondamentaux
de l'anglais, notamment de Cavendish. Elle réalisa également des gravures
détaillées des expériences et de l'appareillage de Lavoisier pour ses
publications. Elle transcrivit ses notes de laboratoire et géra ses affaires
et sa correspondance.
L'historiographie moderne tend à réévaluer sa place, la sortant de l'ombre pour la reconnaître non pas comme une simple assistante dévouée, mais comme une véritable collaboratrice scientifique dont les compétences (linguistiques, artistiques, éditoriales) et l'engagement ont été fondamentaux pour l'élaboration, la diffusion et la survie de la "révolution chimique". Elle est une figure emblématique des femmes de science du XVIIIe siècle, dont les contributions, souvent sous-estimées à l'époque en raison des conventions sociales, apparaissent aujourd'hui comme essentielles à la compréhension de l'histoire des sciences. Elle décède en 1836, ayant consacré une part majeure de son existence à l'édifice de la chimie moderne et à la mémoire de celui qui en fut le principal artisan. Elle grandit dans un milieu privilégié, fille de Jacques Paulze, un fermier général influent et prospère. Son éducation, soignée pour l'époque, lui permet d'acquérir une connaissance des langues et un talent pour le dessin qui se révèleront déterminants pour la suite de son parcours. À l'âge de quatorze ans, elle épouse Antoine Lavoisier, de vingt ans son aîné, également fermier général et surtout, un scientifique déjà engagé dans des recherches révolutionnaires. Ce mariage arrangé, loin des unions conventionnelles pour une jeune femme de son rang, la plonge au coeur du monde intellectuel et scientifique parisien. Rapidement, elle
ne se contente pas d'être l'épouse d'un savant; elle s'immerge activement
dans ses travaux. Elle apprend le latin
pour pouvoir lire les anciens traités scientifiques et, surtout, elle
maîtrise l'anglais, une compétence cruciale
à une époque où les échanges scientifiques transmanche sont intenses.
Cette maîtrise linguistique lui permet de traduire des textes essentiels,
rendant accessibles à la communauté scientifique française des travaux
d'outre-Manche qui alimentent le débat et la critique de la "nouvelle
chimie". Parmi ses traductions les plus notables figure l'ouvrage de Richard
Kirwan, An Essay on Phlogiston, qui devient un texte central pour
les réfutations de Lavoisier et de ses partisans. Cette tâche de traduction
n'est pas une simple transposition linguistique; elle constitue un acte
de médiation scientifique, une passerelle indispensable entre les communautés
de savants.
Marie-Anne Paulze et Lavoisier, par David (1788). Au-delà de la traduction, Marie-Anne Lavoisier s'impose comme une collaboratrice indispensable au laboratoire. Elle n'est pas confinée aux tâches de secrétariat ; sa présence aux côtés de Lavoisier est attestée, et son talent artistique se mue en un outil scientifique d'une grande valeur. Elle réalise des illustrations détaillées et précises des appareils expérimentaux utilisés par Lavoisier et ses collègues. Ces planches, d'une clarté remarquable, constituent une documentation visuelle essentielle, permettant de comprendre la méthodologie et la rigueur des expériences menées. Les figures qu'elle dessine pour le Traité Élémentaire de Chimie, publié en 1789, sont unanimement saluées pour leur netteté et leur exactitude, contribuant de manière significative à la diffusion et à la compréhension de la nouvelle nomenclature et des méthodes de la chimie moderne. Ces illustrations figent pour la postérité les instruments et les gestes qui ont permis le renversement de la théorie du phlogistique. Son rôle dans l'édition du Traité Élémentaire prend une dimension particulièrement manifeste. Elle ne se limite pas à la mise en forme ou à la supervision de l'impression ; elle est une relectrice attentive, discutant avec Lavoisier de la structure de l'ouvrage, de la clarté des explications. On lui attribue une influence notable sur l'organisation pédagogique du texte, le rendant plus accessible aux étudiants et aux savants désireux d'embrasser la nouvelle théorie. Son implication dans cette oeuvre majeure atteste de sa profonde compréhension des concepts chimiques et de sa volonté de contribuer activement à leur diffusion. Elle est, en quelque sorte, la co-architecte de ce manifeste de la chimie moderne. Son salon, situé dans l'arsenal où Lavoisier a son laboratoire, devient un lieu d'échange privilégié pour les savants français et étrangers. Elle y accueille les figures majeures de son temps – scientifiques, philosophes, économistes. Elle participe activement aux discussions, traduisant si nécessaire, introduisant les savants étrangers aux idées nouvelles, créant un espace propice au débat scientifique informel mais essentiel à l'avancée des connaissances. Ce rôle de salonnière scientifique souligne son habileté sociale au service de la science. Cependant, les années révolutionnaires marquent un tournant brutal. La position de Lavoisier comme fermier général le place en grand danger. Malgré le climat de suspicion croissante, Marie-Anne Lavoisier déploie une énergie considérable pour tenter de le sauver. Elle utilise ses relations, plaide sa cause, mais ses efforts se heurtent à l'implacable logique de la Terreur. L'arrestation de Lavoisier en 1793 et son exécution le 8 mai 1794 la laissent dévastée, mais sa résilience et son dévouement à l'œuvre de son mari ne faiblissent pas. Après la mort de Lavoisier et la confiscation de ses biens, sa mission devient claire : sauvegarder et diffuser l'œuvre scientifique de celui qui a été la victime d'une injustice tragique, "la République n'a pas besoin de savants". Elle se bat pour récupérer les registres du laboratoire, les notes, les manuscrits. C'est grâce à sa détermination que sont finalement publiés les Mémoires de Chimie, un recueil posthume des derniers travaux de Lavoisier, en deux volumes en 1805. Ce travail d'édition est colossal : elle rassemble les textes épars, les organise, rédige parfois des préfaces ou des notes. Elle se pose ainsi en gardienne du temple de la chimie moderne, assurant que l'héritage intellectuel de Lavoisier ne soit pas perdu. Elle conserve précieusement les instruments et les documents, transformant sa maison en un véritable musée à la mémoire de son mari et de son oeuvre. Sa vie après Lavoisier est marquée par cette fidélité à son legs scientifique, même si elle se remarie brièvement avec le comte de Rumford, une union qui s'avère malheureuse et de courte durée. Elle continue de fréquenter les cercles scientifiques, d'entretenir une correspondance avec des savants. |
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