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Les amphiboles
constituent une superfamille extrêmement complexe et répandue de minéraux
silicatés, fondamentaux en pétrologie car leur présence et leur
composition chimique sont des témoins précis des conditions de pression,
de température et de la chimie du magma ou du fluide à l'origine de la
roche. Leur nom, dérivé du grec ancien signifiant ambigu, a été donné
par Haüy en 1801, en référence à la grande variété
d'aspects et de compositions qui les rendaient difficiles à distinguer
de minéraux comme la tourmaline ou le pyroxène.
Structuralement, les amphiboles sont classées
parmi les inosilicates, c'est-à-dire les
silicates en chaînes. Leur architecture repose sur une double chaîne
de tétraèdres silicium-oxygène, de formule générique [Si₄O₁₁(OH)]⁷⁻,
où les tétraèdres partagent deux ou trois de leurs sommets, formant
des rubans infinis parallèles à l'axe cristallographique c. Cette double
chaîne est la caractéristique fondamentale qui les différencie des pyroxènes,
ces derniers étant structurés en chaînes simples. Les doubles chaînes
sont liées latéralement entre elles par une variété de cations métalliques,
créant ainsi une structure en "poutres" composite. Cette charpente définit
une maille cristalline monoclinique pour la majorité des espèces, bien
qu'il existe un sous-groupe orthorhombique. Les rubans de tétraèdres
délimitent des sites cationiques de tailles et de géométries très diverses,
conventionnellement désignés M1, M2, M3, qui sont des sites octaédriques
de petite taille, et M4, un site plus grand et déformé. C'est cette richesse
de sites structuraux qui permet d'accueillir un éventail chimique exceptionnellement
large, le plus vaste de tous les groupes de minéraux. En plus de ces sites
cationiques, la structure comporte un site anionique large, noté A, qui
peut rester vacant ou accueillir de gros cations alcalins, et un site hydroxylique
où le groupe (OH) peut être remplacé par le fluor,
le chlore ou l'oxygène.
La formule générale des amphiboles est
d'une redoutable complexité, reflétant cette plasticité structurale
: AB2C5T8O22W2.
Dans cette formule, le site T accueille le silicium et l'aluminium en coordinence
tétraédrique. Les sites C correspondent aux petits cations octaédriques
bivalents et trivalents comme le magnésium,
le fer ferreux, le manganèse,
l'aluminium et le fer ferrique. Le site B,
ou M4, est occupé par des cations plus larges comme le calcium,
le sodium ou le manganèse. Le site A, de coordinence
10 à 12, peut contenir du sodium, du potassium,
ou rester vacant pour des raisons d'équilibre de charge. Enfin, W représente
le groupement anionique additionnel, principalement OH, mais aussi F, Cl,
ou O²⁻. La classification exhaustive et moderne des amphiboles, révisée
en 2012 par l'Association Minéralogique Internationale, divise ce supergroupe
en deux grands groupes séparés par l'occupation dominante du site B :
d'un côté, celles où ce site est principalement occupé par le magnésium
et le fer ferreux, formant le groupe magnésium-fer-manganèse-lithium,
et de l'autre, le groupe calcique, où le calcium est le cation dominant
en M4, suivi de près par le groupe sodium-calcique et le groupe sodique,
où le sodium domine. Cette division est fondamentale car elle sépare
des minéraux pétrologiquement très distincts.
Parmi la centaine d'espèces minérales
reconnues, la série la plus célèbre et géologiquement ubiquiste est
celle des amphiboles calciques. La trémolite, un silicate de calcium et
de magnésium, d'une blancheur éclatante et fibreuse, est le pôle magnésien
pur. Lorsque le fer ferreux remplace progressivement le magnésium, on
passe à l'actinolite, de couleur vert pâle à vert foncé. Ces deux minéraux
sont les marqueurs classiques du métamorphisme régional des roches basiques.
L'aboutissement de cette substitution est la ferro-actinolite, riche en
fer. Mais l'espèce la plus abondante dans les roches ignées et métamorphiques
de la croûte continentale est sans conteste la hornblende. Il ne s'agit
pas d'une espèce minérale unique à proprement parler, mais d'un champ
compositionnel complexe d'amphibole calcique où l'aluminium pénètre
massivement dans la structure, à la fois dans les tétraèdres (en remplacement
du silicium) et dans les octaèdres, ce qui impose l'entrée de sodium
dans le site A pour maintenir l'équilibre des charges. La hornblende est
le minéral ferro-magnésien typique des granitoïdes calco-alcalins, des
diorites et des andésites, et on la reconnaît à ses prismes trapus noirs
ou vert très foncé et à son éclat vitreux.
À l'opposé du spectre chimique se trouvent
les amphiboles sodiques. La glaucophane, de couleur bleu lavande à bleu-gris,
est l'index minéralogique emblématique du faciès métamorphique de haute
pression et basse température dit "des schistes bleus", caractéristique
des zones de subduction. La riébeckite,
une amphibole sodique et ferrique, est le constituant principal de l'asbeste
bleu (ou crocidolite), une variété asbestiforme dont la toxicité pour
la santé pulmonaire est redoutable. Une variété microcristalline et
fibreuse de riébeckite, connue sous le nom d'œil de faucon, donne par
pseudomorphose en quartz l'oeil de tigre, une gemme chatoyante. Dans le
groupe sodium-calcique, la richtérite, contenant du sodium et du calcium,
est une espèce rare trouvée dans des contextes géochimiques très particuliers
comme les carbonatites ou les skarns magnésiens.
Le groupe des amphiboles orthorhombiques,
comme l'anthophyllite et la gédrite, se forme dans des conditions de température
plus élevée et de pression plus faible, typiquement dans le métamorphisme
de roches ultrabasiques. Une propriété macroscopique diagnostique capitale
des amphiboles est leur clivage parfait selon les faces du prisme, se coupant
à des angles de 56° et 124°. Ce clivage à deux directions, visible
sur une section basale, constitue le critère de distinction le plus fiable
d'avec les pyroxènes, qui eux présentent un clivage prismatique à près
de 90°. Leur habitus cristallin est généralement prismatique ou aciculaire,
donnant des cristaux allongés parfois de grande
taille. La dureté se situe autour de 5 à 6 sur l'échelle de Mohs, et
leur densité, variant fortement avec la teneur en fer, oscille entre 2,9
et 3,5. Sous le microscope polarisant en lumière transmise, les amphiboles
présentent un pléochroïsme souvent intense dans les teintes vertes,
brunes ou bleues, une extinction oblique par rapport au clivage principal,
et une biréfringence moyenne.
La variété asbestiforme de certaines
amphiboles mérite une attention particulière en raison de son impact
sanitaire majeur. Contrairement au chrysotile (amiante blanc, qui est un
minéral du groupe des serpentines, un phyllosilicate), les amphiboles
amianteuses, commercialisées sous les noms d'amosite (variété de grunérite)
et de crocidolite (variété de riébeckite), possèdent des fibres droites,
rigides et très fines, semblables à de minuscules aiguilles. Leur biopersistance
dans le tissu pulmonaire est extrêmement longue, car les mécanismes naturels
de clairance de l'organisme ne parviennent pas à les dégrader efficacement.
Leur inhalation est directement liée à des pathologies graves telles
que l'asbestose (fibrose pulmonaire), le cancer du poumon et le mésothéliome,
un cancer incurable de la plèvre ou du péritoine. Cette toxicité redoutable
a conduit à l'interdiction quasi-universelle de toutes les formes d'amiante,
bien que les risques soient nettement plus élevés pour les fibres d'amphibole
que pour le chrysotile.
Les amphiboles sont d'excellents indicateurs
thermobarométriques. La composition chimique de la hornblende, notamment
la teneur en aluminium total, est un baromètre empirique fiable pour estimer
la pression de cristallisation des plutons
granitiques. La répartition du fer et du magnésium entre l'amphibole
et d'autres minéraux coexistants, comme le grenat ou le clinopyroxène,
sert de thermomètre géologique. Leur stabilité thermique est étendue
mais limitée : à très haute température, au-dessus de 800 à 1000°C
selon la pression et la composition, l'amphibole se déstabilise et fond
partiellement, libérant de l'eau et formant un assemblage anhydre de pyroxène,
de plagioclase et de magnétite. Ce processus
est un agent majeur de fusion partielle de la croûte inférieure. Inversement,
lors de la rétromorphose, les pyroxènes et le grenat des roches de haut
grade s'hydratent fréquemment pour se transformer en une couronne d'amphiboles
secondaires, typiquement de l'actinote ou de la hornblende.
Dans les environnements magmatiques, l'amphibole
joue un rôle crucial dans la genèse des magmas andésitiques dans les
arcs volcaniques, en fixant de l'eau dans le manteau
sus-jacent à la plaque plongeante, puis en étant un minéral majeur de
fractionnement, contrôlant l'évolution chimique des liquides et contribuant
à la formation d'une croûte continentale de
composition intermédiaire, enrichie en silicium.
Leur présence, leur absence, leur texture (poecilitique, coronitique,
porphyroblastique) ou leur altération en chlorite, épidote ou calcite
racontent l'histoire thermique et la circulation de fluides qu'a subies
la roche, faisant de chaque cristal d'amphibole une archive minérale d'une
grande finesse. |
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