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La
culture
Nok, qui s'est développée dans ce qui constitue aujourd'hui le centre
et le nord du Nigeria, est l'une des plus
anciennes cultures productrices de sculptures en terre cuite de l'Afrique
subsaharienne, avec des racines plongeant vers la fin du deuxième millénaire
avant notre ère. Les premières traces fiables de cette civilisation remontent
à environ 1500 av. JC., bien que la plupart des datations radiocarbones
situent l'apogée de la culture entre 1000 av. JC. et 300 ap. JC.
Le
nom de la culture Nok provient du petit village de Nok, dans l'État
de Kaduna, où, en 1928, des mineurs d'étain ont découvert accidentellement
une tête en terre cuite à l'aspect remarquable, ouvrant ainsi la voie
à des décennies de recherches archéologiques. Ce n'est qu'à partir
des années 1940, grâce aux travaux pionniers de Bernard Fagg (un archéologue
britannique alors administrateur colonial) que la portée et l'importance
de cette culture commencèrent à être réellement reconnues. Fagg, aidé
par son frère jumeau, un géologue, entreprit des fouilles méthodiques
et mit en évidence une série de sculptures stylistiquement cohérentes,
souvent fragmentaires, provenant de plusieurs sites éparpillés sur un
vaste territoire d'environ 78 000 km², s'étendant des monts Jos aux environs
de Sokoto, en passant par Abuja
et Katsina.
Les Nok sont surtout
célèbres pour leur art de la sculpture en terre cuite : des représentations
humaines et animales grandeur nature ou de taille réduite, caractérisées
par une stylisation très distinctive : visages aux yeux en amande,
paupières lourdes, lèvres saillantes, coiffures extrêmement élaborées,
souvent ajourées. Les corps, lorsqu'ils sont préservés, montrent une
attention aux détails anatomiques, aux parures et aux postures, ce qui
suggère une société où l'apparence corporelle, les signes de statut
et peut-être les rôles rituels étaient hautement valorisés. L'argile
utilisée était localement disponible, modelée à la main (sans tour)
puis cuite dans des fours atteignant des températures d'environ 600 Ã
1000 °C. Certaines pièces montrent des traces de pigments, notamment
d'oxydes de fer, ce qui indique qu'elles étaient probablement peintes
après cuisson. Les techniques de fabrication incluaient parfois l'usage
d'armatures internes de fibres végétales ou de tiges, pour soutenir les
grandes sculptures durant le séchage et la cuisson.
Outre leur art, les
Nok ont été parmi les premiers groupes en Afrique subsaharienne à maîtriser
la métallurgie du fer. Des restes de creusets, de scories, de charbon
de bois et de minerai de fer ont été découverts sur plusieurs sites,
notamment à Taruga et à Samun Dukiya, où la datation
au carbone 14 place l'activité sidérurgique dès 500 - 400 av. JC. Cette
technologie coexistait de façon remarquable avec l'usage encore très
répandu de la pierre polie (haches, pointes de flèches, meules) ce qui
laisse penser qu'il y a eu une transition progressive plutôt qu'une rupture
brutale entre les périodes Néolithique
et Âge du Fer. L'émergence de la sidérurgie
chez les Nok pose des questions fondamentales aux historiens et archéologues
: cette technique fut-elle développée indépendamment en Afrique de l'Ouest,
ou diffusée depuis le nord, via le Sahara
encore relativement vert à l'époque (connu sous le nom de Sahara vert
ou Néolithique humide)? Les indications actuelles penchent en faveur
d'une innovation locale, même si des influences extérieures ne peuvent
être totalement exclues.
Sur le plan socio-économique,
les Nok pratiquaient une agriculture sédentaire fondée sur la culture
de céréales telles que le mil et le sorgho, ainsi que sur l'arachide.
L'un des plus anciens sites de domestication de cette plante en Afrique
a été attribué à cette culture. Des restes de fruits, de légumineuses
et de tubercules indiquent une alimentation diversifiée. L'élevage de
petits ruminants (chèvres, moutons) et peut-être de chiens était également
attesté, bien que la chasse et la cueillette aient probablement complété
ces activités. Les villages semblaient organisés autour de structures
semi-permanentes en terre, bois et chaume, disposées de façon non planifiée
mais cohérente; certains sites montrent des signes de hiérarchisation
spatiale, avec des zones dédiées à l'habitat, à la production artisanale
(poterie, métallurgie, taille de pierre), et peut-être à des pratiques
rituelles.
L'organisation sociale
des Nok demeure largement hypothétique, faute de sépultures clairement
attribuables ou de structures monumentales. Toutefois, la complexité stylistique
et technique de leurs sculptures, combinée au degré d'organisation requis
pour la production sidérurgique (extraction de minerai, préparation du
charbon de bois, gestion des températures), implique l'existence d'artisans
spécialisés et probablement d'une certaine stratification sociale. Les
sculptures pourraient avoir eu une fonction funéraire, rituelle ou commémorative,
voire jouer un rôle dans des systèmes de croyances liés à la fertilité,
aux ancêtres ou à la régulation sociale. Certaines représentations
montrent des individus portant des armes (arcs, lances, massues), des colliers
de perles en terre cuite ou des coiffes hiératiques, ce qui pourrait symboliser
des statuts (guerrier, chef, devin ou forgeron). Le forgeron, en particulier,
aurait pu occuper une position centrale, tant sur le plan technique qu'idéologique,
comme cela est documenté dans de nombreuses sociétés ultérieures d'Afrique
de l'Ouest.
La disparition progressive
de la culture Nok vers le IIIe ou le IVe
siècle de notre ère reste énigmatique. Aucune preuve claire de conflit
majeur ou d'invasion n'a été trouvée. Les hypothèses les plus retenues
invoquent des changements climatiques (une sécheresse croissante liée
à la désertification progressive du Sahara), l'épuisement des ressources
locales (bois pour la sidérurgie, sols agricoles), ou encore des transformations
sociales internes menant à l'émergence de nouvelles entités culturelles.
D'ailleurs, bien que la culture Nok ait disparu en tant que phénomène
archéologiquement identifiable, son héritage semble s'être prolongé
de façon diffuse : des affinités stylistiques ont été relevées entre
les sculptures nok et celles des cultures ultérieures comme celles d'Ife,
du royaume du Bénin ou encore des cultures
du plateau de Jos, bien que les continuités directes restent difficiles
à établir avec certitude. Des emprunts techniques, notamment en matière
de travail de la terre cuite et de métallurgie, ont probablement circulé
et contribué à l'émergence des grands royaumes ouest-africains médiévaux.
À
partir des années 1970 et surtout dans les années 2000, de nouvelles
campagnes archéologiques menées par des équipes germano-nigérianes,
notamment sous la direction de Peter Breunig et de Gabriele Franke, ont
renouvelé la compréhension de la culture Nok. Des prospections systématiques,
des fouilles stratigraphiques rigoureuses et des analyses archéobotaniques
ou archéozoologiques avancées ont permis de reconstituer des modes de
vie bien plus nuancés que ce que laissaient supposer les seules sculptures.
Ces recherches ont aussi mis en lumière l'ampleur du pillage des sites
nok, accéléré par la demande du marché de l'art international et par
l'exploitation minière non régulée et qui reste un problème qui continue
de menacer la préservation de ce patrimoine irremplaçable. Aujourd'hui,
les sculptures nok, exposées dans des musées à Lagos,
Abuja, Paris, Berlin
ou New York, continuent de fasciner par leur
modernité apparente, leur expressivité et leur mystère. Elles rappellent
que, bien avant l'essor des grands empires ouest-africains comme le Ghana,
le Mali ou Songhaï,
des sociétés complexes, innovantes et esthétiquement sophistiquées
prospéraient déjà dans les hautes terres nigérianes.
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