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| Histoire de l'Amérique > L'Amérique précolombienne > L'Amérique du Nord |
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Les Indiens de l'aire Subarctique |
| Les
populations
autochtones de l'aire culturelle subarctique occupaient, avant la colonisation
européenne, un immense territoire qui s'étendait de l'intérieur de l'Alaska
jusqu'au Labrador actuels, en traversant la
majeure partie du nord de ce qui est devenu le Canada.
Cette région se situe au sud de la toundra arctique et au nord des forêts
tempérées. Elle est dominée par la taïga, vaste forêt boréale composée
de conifères, de lacs, de marécages et de réseaux fluviaux particulièrement
étendus. Les conditions climatiques rigoureuses, les longs hivers et la
dispersion des ressources influencent profondément l'organisation sociale
et les modes de vie des populations qui y résident.
L'aire subarctique regroupe de nombreux peuples appartenant principalement aux familles linguistiques athapascane et algonquienne. Parmi les groupes athapascans figurent les Kutchin ou Gwich'in, les Koyukon, les Chipewyan, les Slavey du Nord et du Sud ainsi que les Beaver. Les peuples algonquiens comprennent notamment les Cris, les Montagnais ou Innu, les Naskapis, les Ojibwés septentrionaux et plusieurs groupes apparentés. Malgré leurs différences linguistiques et régionales, ces populations partagent des adaptations similaires à un environnement exigeant. La densité démographique demeure faible en raison de la dispersion des ressources alimentaires. Les communautés se composent généralement de petits groupes familiaux mobiles qui se déplacent au fil des saisons selon les cycles de migration du gibier et la disponibilité des ressources aquatiques. Les rassemblements plus importants ont lieu à certaines périodes de l'année, notamment durant l'été, lorsque plusieurs familles se réunissent pour échanger des biens, célébrer des cérémonies, conclure des mariages ou renforcer les alliances. La chasse constitue l'activité économique fondamentale. Le caribou représente une ressource essentielle dans de nombreuses régions. Les populations suivent les migrations saisonnières des troupeaux et utilisent l'ensemble de l'animal. La viande fournit l'alimentation, les peaux servent à la confection des vêtements et des abris, tandis que les os et les bois permettent la fabrication d'outils. L'orignal, le castor, le lièvre d'Amérique, les oiseaux migrateurs et divers petits mammifères complètent les ressources terrestres. La pêche occupe également une place importante, particulièrement dans les régions riches en lacs et en rivières. Les techniques de subsistance reposent sur une connaissance approfondie du milieu naturel. Les chasseurs utilisent des pièges, des filets, des arcs et des lances adaptés aux différentes espèces. Les femmes récoltent des baies sauvages, certaines racines comestibles et diverses plantes médicinales. La conservation des aliments par séchage ou fumage permet de constituer des réserves pour les périodes les plus difficiles. La mobilité saisonnière façonne l'habitat. Les groupes construisent des abris légers facilement démontables afin de suivre les déplacements du gibier. Dans les régions orientales, les wigwams recouverts d'écorce de bouleau ou de peaux sont largement répandus. Plus à l'ouest, certaines communautés utilisent des structures coniques ou des huttes adaptées aux matériaux disponibles. Durant les hivers rigoureux, des habitations plus solides et mieux isolées peuvent être aménagées pour les séjours prolongés. L'organisation sociale repose principalement sur la famille élargie et sur des groupes de parenté relativement souples. Les structures politiques centralisées sont rares. L'autorité appartient généralement aux individus reconnus pour leur expérience, leurs qualités de chasseurs, leur sagesse ou leur aptitude à résoudre les conflits. Les décisions importantes sont souvent prises par consensus et la coopération constitue une valeur essentielle à la survie collective. Les échanges commerciaux existent depuis longtemps entre les différentes communautés subarctiques et avec les populations voisines des Grandes Plaines, de la Côte Nord-Ouest ou de l'Arctique. L'obsidienne, les peaux, les outils en pierre, les coquillages et certains produits rares circulent à travers des réseaux étendus. Les rivières et les lacs jouent un rôle majeur dans ces déplacements. Les canots d'écorce de bouleau, particulièrement développés chez les peuples algonquiens, permettent de parcourir de grandes distances et deviennent plus tard un élément essentiel du commerce des fourrures. Les vêtements sont conçus pour résister aux conditions climatiques extrêmes. Les peaux de caribou, d'orignal ou de lièvre sont transformées en tuniques, manteaux, jambières, mocassins et mitaines. Les coutures sont réalisées avec des tendons animaux et les vêtements peuvent être décorés de piquants de porc-épic teints ou de broderies élaborées. L'efficacité thermique de ces tenues constitue un élément indispensable de la survie hivernale. Les croyances religieuses accordent une grande importance aux relations entre les êtres humains, les animaux et les puissances invisibles. Le monde naturel est considéré comme animé par des forces spirituelles avec lesquelles il convient de maintenir des relations harmonieuses. Les animaux chassés possèdent une dimension sacrée et leur traitement obéit souvent à des règles rituelles destinées à garantir le renouvellement des ressources. Les chamans occupent une position importante au sein des communautés. Ils interviennent comme guérisseurs, interprètes des rêves et médiateurs entre le monde humain et les esprits. Les visions personnelles, les chants rituels et les objets de pouvoir jouent un rôle central dans leurs pratiques. Les traditions orales transmettent les récits des ancêtres, les enseignements moraux et les connaissances liées au territoire. À partir du XVIIe siècle, l'expansion du commerce des fourrures transforme profondément les sociétés subarctiques. Les compagnies européennes, notamment françaises et britanniques, établissent des postes de traite dans de nombreuses régions. Les populations autochtones deviennent des partenaires essentiels de cette économie grâce à leur maîtrise du territoire et à leurs compétences de chasseurs et de trappeurs. Les armes à feu, les outils métalliques et d'autres produits européens modifient progressivement les pratiques traditionnelles. Les maladies introduites par les Européens provoquent cependant de graves pertes démographiques. Par la suite, l'évangélisation, les politiques d'assimilation et la sédentarisation progressive entraînent de profondes transformations sociales et culturelles. Malgré ces bouleversements, les peuples subarctiques conservent une forte identité collective fondée sur les liens familiaux, la mémoire des territoires ancestraux et la transmission des savoirs traditionnels. Les communautés contemporaines issues de ces populations poursuivent la préservation de leurs langues, de leurs pratiques culturelles et de leurs connaissances environnementales. Les activités de chasse, de pêche et de piégeage continuent d'occuper une place importante dans de nombreuses régions, tandis que les traditions orales, les cérémonies et les formes d'expression artistique témoignent de la continuité historique des sociétés autochtones du Subarctique nord-américain. Les peuples autochtones de la région subarctiqueLes populations autochtones qui vivaient historiquement dans l'aire culturelle subarctique peuvent être rangées selon deux grandes familles linguistiques : la famille na-dené (essentiellement des peuples de langues athapascanes, avec un rameau tlingit intérieur) et la famille algonquienne. Cette classification reprend les grands ensembles historiques et linguistiques reconnus dans l'ethnographie du Subarctique (notamment le Handbook of North American Indians, vol. 6, Subarctic). Les limites entre l'aire subarctique et les aires voisines (Arctique, Plaines, Nord-Est, Plateau) sont parfois floues, et certains groupes frontaliers ont des modes de vie mixtes.-
Histoire et civilisationLa région subarctique de l'Amérique du Nord constitue l'un des environnements les plus exigeants que des populations humaines aient jamais choisi d'habiter de manière permanente. Cette immense étendue, qui couvre quelque cinq millions de kilomètres carrés depuis la péninsule du Labrador à l'est jusqu'aux rivages de l'Alaska intérieur à l'ouest, depuis la limite des arbres au nord jusqu'aux forêts boréales denses du sud, soumet ses habitants à des conditions climatiques d'une sévérité remarquable : des hivers qui peuvent durer huit mois, des températures qui descendent régulièrement en dessous de moins quarante degrés Celsius, des blizzards qui rendent le déplacement impossible pendant des jours entiers, et des étés brefs mais intenses où le soleil ne se couche presque pas et où les insectes piqueurs surgissent en nuées si denses qu'ils peuvent suffoquer les grands animaux. C'est dans cet environnement que les peuples athapascans de l'ouest et les peuples algonquins de l'est développent, sur des millénaires, des cultures d'une sophistication remarquable, fondées sur une connaissance intime du territoire et sur une capacité d'adaptation qui force encore aujourd'hui l'admiration des écologues et des géographes.La grande division linguistique et culturelle qui structure la région subarctique oppose les peuples de langue athapascane, qui occupent l'intérieur de l'Alaska et le nord-ouest du Canada, aux peuples de langue algonquine, qui habitent la forêt boréale depuis le Manitoba jusqu'au Labrador. Cette distinction n'est pas absolue, les deux groupes partagent de nombreuses solutions techniques et sociales aux problèmes que pose l'environnement subarctique, mais elle reflète des histoires migratoires et des héritages culturels distincts. Les Athapascans sont les ancêtres des Navajos et des Apaches du Sud-Ouest américain, preuve que certains groupes ont quitté le subarctique pour migrer vers des latitudes très différentes à des époques relativement récentes. Les Algonquins subarctiques, pour leur part, sont apparentés aux grandes nations agricoles du nord-est, comme les Ojibwés et les Cris des Grands Lacs, dont ils partagent les structures linguistiques mais dont ils ont développé des modes de vie très différents en réponse à des conditions écologiques plus sévères. Les populations athapascanes de l'intérieur de l'Alaska comprennent plusieurs nations distinctes : les Dénés Gwich'in, les Koyukon, les Tanana, les Tanaina, les Ingalik, les Ahtna, les Han et plusieurs autres groupes plus petits. Le terme Déné, qui signifie simplement "le peuple" dans la plupart des langues athapascanes, est aujourd'hui préféré par de nombreuses communautés comme terme d'auto-désignation. Les Koyukon, qui occupent le bassin du fleuve Koyukuk et la partie centrale de l'Alaska intérieur, sont peut-être les plus connus grâce aux travaux de l'anthropologue Richard Nelson, dont l'ouvrage publié dans les années 1980 documente avec une précision extraordinaire leur connaissance écologique du territoire. Nelson montre que les Koyukon possèdent des connaissances sur le comportement, l'habitat et la biologie de plusieurs centaines d'espèces animales et végétales qui égalent ou surpassent ce que la science occidentale connaît de ces mêmes espèces, et que ces connaissances sont enchâssées dans un système de règles rituelles et d'obligations éthiques envers les animaux qui en assure la transmission et le respect. Cette relation aux animaux est en effet au coeur de la vision du monde des peuples subarctiques. Pour les Koyukon comme pour la plupart de leurs voisins, les animaux sont des êtres dotés d'une conscience, d'une dignité et d'une puissance spirituelle qui exigent d'être traités avec un respect scrupuleux. Le chasseur qui tue un animal contracte envers lui une dette qui doit être honorée par des protocoles précis : les os doivent être disposés de manière correcte, certaines parties du corps ne peuvent être consommées par certaines catégories de personnes, les viscères ne peuvent être jetés de manière inconsidérée. Ces règles, que les anthropologues ont parfois interprétées à tort comme de simples superstitions, constituent en réalité un système d'éthique écologique qui régule les prélèvements sur les populations animales et assure la durabilité de la chasse sur le long terme. Elles expriment également une conception du monde dans laquelle les humains ne sont pas séparés de la nature mais constituent une espèce parmi d'autres, soumise aux mêmes obligations de réciprocité que toutes les autres. Le caribou est l'animal central autour duquel s'organise la vie de la majorité des peuples subarctiques de l'intérieur. Ces grands cervidés migrent en troupeaux qui peuvent compter des centaines de milliers d'individus, parcourant des milliers de kilomètres entre leurs aires d'hivernage dans la forêt boréale et leurs terrains d'estivage dans la toundra arctique. Les peuples subarctiques adaptent l'ensemble de leur cycle annuel à ces migrations : ils se déplacent pour intercepter les troupeaux aux gués des rivières, aux cols des montagnes ou dans les couloirs naturels que les caribous empruntent de génération en génération. La technique des enclos de chasse (de longues lignes de perches, de buissons ou de pierres convergentes qui canalisent les animaux vers un point d'embuscade) permet de tuer des dizaines ou des centaines d'animaux en une seule occasion, fournissant en quelques heures les provisions de viande séchée et de graisse qui permettront de traverser l'hiver. Le caribou ne fournit pas seulement de la viande : ses os sont transformés en outils et en aiguilles, ses tendons en fil à coudre, sa peau en vêtements, en tentes et en embarcations, ses intestins en imperméables, son estomac en contenant. Rien de l'animal ne se perd, et cette utilisation totale reflète à la fois une nécessité pratique dans un environnement où les ressources doivent être exploitées au maximum et une obligation éthique envers un être qui a accepté de donner sa vie. Les Gwich'in, dont le territoire s'étend de l'est de l'Alaska au nord-ouest du Yukon et aux Territoires du Nord-Ouest, entretiennent avec le caribou de la Porcupine (troupeau qui porte le nom de la rivière autour de laquelle il effectue une partie de sa migration) une relation particulièrement intense et ancienne que les Gwich'in eux-mêmes décrivent comme une relation d'appartenance mutuelle. Selon leur tradition, à l'époque originelle où les humains et les animaux pouvaient encore se transformer les uns en les autres, les humains et les caribous ont décidé de vivre séparément, mais chaque être humain a laissé une partie de son coeur dans la poitrine d'un caribou, et chaque caribou a laissé une partie du sien dans la poitrine d'un humain. Cette relation de cœur à cœur implique que le destin des Gwich'in et celui du troupeau de la Porcupine sont liés de manière indissoluble, ce qui explique la résistance féroce des Gwich'in aux projets d'exploitation pétrolière dans le refuge faunique de l'Arctique national, là où les caribous mettent bas chaque printemps. Les Dénés des Territoires du Nord-Ouest canadiens ( Chipewyan, Yellowknife, Dogrib ou Tłı̨chǫ, Sahtu Déné et Deh Cho) constituent une famille de populations étroitement apparentés qui occupent les immenses territoires situés entre le lac Athabasca au sud et la toundra arctique au nord, entre le cours du MacKenzie à l'ouest et la baie d'Hudson à l'est. Les Chipewyan, qui constituent le groupe le plus nombreux et le plus étendu, sont parmi les premiers peuples subarctiques à entrer en contact prolongé avec les commerçants européens de la Compagnie de la Baie d'Hudson, contact dont les conséquences écologiques, économiques et sanitaires se révèlent rapidement catastrophiques. La femme chipewyan Thanadelthur joue en 1715 un rôle remarquable comme médiatrice entre les Chipewyan et la Compagnie, guidant une expédition jusqu'à York Factory et négociant les conditions d'un accord commercial qui transforme les relations entre son peuple et les commerçants anglais. Son intelligence diplomatique et sa détermination dans des conditions d'une extrême difficulté en font une figure historique exceptionnelle, trop longtemps ignorée des récits conventionnels. Les Tłı̨chǫ, ou Dogribs, établis entre le Grand Lac des Esclaves et le Grand Lac de l'Ours, développent une organisation sociale particulièrement cohérente fondée sur des bandes de taille variable qui se regroupent et se dispersent selon les saisons et les ressources disponibles. Leur chef spirituel et politique le plus célèbre, Edzo, négocie au début du dix-neuvième siècle une paix durable avec les Yellowknife, leurs voisins orientaux avec qui ils sont en conflit depuis des générations, démontrant des capacités diplomatiques remarquables dans un contexte de violence chronique. Les Tłı̨chǫ signent en 2003 avec le gouvernement canadien l'accord du même nom, l'un des traités modernes les plus complets jamais conclus au Canada, qui leur reconnaît la propriété de près de quarante mille kilomètres carrés de territoire et des pouvoirs de gouvernance autonome significatifs. À l'est du MacKenzie et au nord du lac Athabasca vivent les Caribou Inuit continentaux ( terme parfois utilisé mais contesté car ces peuples se distinguent des Inuits proprement dits) et les Déné Yellowknife, dont la culture est étroitement liée au caribou des bois et au caribou barren-ground qui migre annuellement entre la forêt et la toundra. Plus à l'est encore, dans la péninsule de Keewatin et autour de la baie d'Hudson, la zone de transition entre les cultures athapascanes et algonquines se manifeste dans des groupes comme les Cris des bois, dont la culture présente des traits communs aux deux grandes familles. Les Cris constituent le peuple algonquin subarctique le plus nombreux et le plus étendu géographiquement. Leur territoire s'étend sur une superficie considérable, depuis les rives de la baie James et de la baie d'Hudson à l'est jusqu'aux prairies du Manitoba et de la Saskatchewan à l'ouest, depuis le nord du Québec jusqu'aux lacs du centre du Manitoba. Cette étendue remarquable résulte en partie de la mobilité inhérente à leur mode de vie, mais aussi de leur capacité à s'adapter à des environnements variés, des forêts boréales denses aux zones de transition vers la toundra. Les Cris des bois de l'intérieur ont un mode de vie centré sur l'orignal, le caribou et les animaux à fourrure, tandis que les Cris de la baie James développent une culture davantage orientée vers la pêche et les ressources côtières. Malgré ces différences, une identité culturelle commune, fondée sur la langue, les récits mythologiques et les pratiques cérémonielles, unit ces communautés dispersées sur des milliers de kilomètres. La vision du monde des Cris, comme celle de la plupart des peuples subarctiques, est animée par la présence de forces invisibles qui imprègnent tous les aspects de la réalité. Le concept de manitou (esprit, force surnaturelle, puissance qui peut habiter aussi bien un humain qu'un animal, une pierre ou un phénomène météorologique) structure leur compréhension de l'univers. Le Windigo, créature anthropophage qui hante les récits cris et ojibwés, représente la force obscure qui menace de faire basculer l'humain dans la sauvagerie cannibale lorsque la famine pousse les limites de l'endurance au-delà du supportable. Ce personnage mythologique n'est pas simplement une fiction narrative : il exprime une réalité psychologique et sociale profonde dans un environnement où la famine est une menace récurrente et où la tentation cannibale a pu se présenter dans des situations de détresse extrême. La psychose windigo, phénomène documenté par plusieurs observateurs du dix-neuvième et du vingtième siècle, est un état dissociatif dans lequel l'individu se perçoit lui-même comme un windigo et ressent une envie irrésistible de consommer de la chair humaine. Les Ojibwés subarctiques, que l'on appelle parfois Saulteaux dans leur variante occidentale, occupent la zone de transition entre le subarctique et les Grands Lacs, depuis le nord du lac Supérieur jusqu'aux prairies de la Saskatchewan. Leur culture, qui partage de nombreux traits avec celle des Cris leurs voisins, se distingue par l'importance de la société secrète du Midewiwin, ou Grande Médecine, une organisation initiatique dont les membres progressent à travers plusieurs degrés d'initiation en acquérant des connaissances médicinales, des chants et des objets rituels qui leur confèrent des pouvoirs de guérison et de protection. Le Midewiwin constitue l'institution religieuse la plus élaborée des peuples subarctiques orientaux, avec une cosmologie complexe, un corpus de connaissances médicinales considérable et un réseau de membres initiés qui traverse les frontières des bandes et des groupes locaux pour créer une communauté spirituelle d'une grande cohésion. Les Innus, anciennement appelés Montagnais-Naskapi par les anthropologues et les administrateurs coloniaux, occupent le Québec-Labrador, cette immense péninsule rocheuse balayée par les vents qui constitue l'un des environnements les plus inhospitaliers du continent. Les Innus de l'intérieur, ou Naskapis, suivent les migrations du caribou de la rivière George, l'un des derniers grands troupeaux de caribous migrateurs de l'Amérique du Nord, dont les effectifs ont atteint plusieurs centaines de milliers d'individus dans les périodes fastes. Leur vie nomade est d'une austérité extrême : de petits groupes familiaux parcourent des centaines de kilomètres chaque année, transportant sur leur dos ou sur des traîneaux l'ensemble de leurs possessions, cherchant à intercepter les caribous dans leurs déplacements saisonniers. La divination par les omoplates, technique dans laquelle le chamane ou le chasseur interprète les craquelures produites par le chauffage d'une omoplate de caribou pour déterminer la localisation des proies, constitue une méthode de prise de décision qui combine la connaissance empirique du territoire avec une dimension symbolique et rituelle. Les anthropologues ont montré que cette technique, loin d'être irrationnelle, introduit un élément d'aléatoire dans le choix des directions de chasse qui évite la surexploitation des zones facilement accessibles et distribue la pression de chasse de manière relativement efficace sur l'ensemble du territoire. Les Attikameks, établis dans le haut-Maurice et les régions adjacentes du Québec, constituent un peuple dont l'histoire coloniale est particulièrement tragique. Décimés par des épidémies successives au dix-septième siècle au point d'être considérés comme disparus par de nombreux observateurs, ils survivent en petits groupes qui se réfugient dans les forêts les plus inaccessibles avant de réaffirmer leur présence au XIXe siècle. Cette capacité de survie dans des conditions d'anéantissement apparent témoigne de la résilience extraordinaire des cultures subarctiques, habituées depuis des millénaires à faire face à des conditions de détresse extrême. Leur langue, l'attikamek, appartient à la famille algonquine et est aujourd'hui l'une des langues autochtones du Canada dont la vitalité est relativement bien préservée, avec une large majorité de membres de la communauté qui la parlent couramment. L'organisation sociale des peuples subarctiques répond aux contraintes logistiques imposées par un environnement qui ne peut supporter que de faibles densités de population. La bande, unité sociale de base, regroupe généralement de cinq à quinze familles nucléaires (soit entre vingt-cinq et cent individus) qui se déplacent ensemble sur un territoire défini dont elles connaissent intimement toutes les ressources. La taille de la bande est déterminée par un équilibre délicat : trop petite, elle n'a pas les effectifs nécessaires pour organiser les grandes chasses collectives qui requièrent la coordination de nombreux chasseurs; trop grande, elle épuise rapidement les ressources locales et doit se déplacer constamment. Cette contrainte de taille optimale impose une grande flexibilité dans la composition des bandes : les familles peuvent quitter une bande pour en rejoindre une autre selon les alliances matrimoniales, les affinités personnelles ou les nécessités économiques. Cette fluidité sociale est une caractéristique adaptative fondamentale qui permet aux peuples subarctiques de moduler rapidement la taille et la composition de leurs groupes en réponse aux fluctuations imprévisibles des ressources. L'hiver impose un rassemblement en petites unités familiales qui se dispersent sur de vastes territoires pour ne pas épuiser localement les ressources de gibier, tandis que l'été est la saison des rassemblements (aux gués des rivières lors des migrations du caribou, aux confluents des cours d'eau importants, sur les rives des grands lacs) qui permettent les échanges matrimoniaux, les cérémonies, le commerce et la transmission des informations sur les conditions de chasse et les nouvelles des groupes éloignés. Ces rassemblements estivaux constituent les moments de vie sociale intense qui équilibrent psychologiquement les longues périodes d'isolement de l'hiver, et leur importance dans la reproduction de la cohésion culturelle et des identités collectives ne saurait être surestimée. La technologie des peuples subarctiques témoigne d'une ingéniosité remarquable dans l'utilisation de matériaux locaux pour résoudre des problèmes techniques d'une grande complexité. La raquette à neige, développée indépendamment dans plusieurs régions du subarctique, constitue peut-être la réalisation technique la plus importante de ces peuples : sans elle, la chasse en hiver serait simplement impossible, car aucun humain chaussé normalement ne peut se déplacer dans des neiges profondes assez vite pour intercepter le gibier. Les raquettes subarctiques, dont les formes varient considérablement selon les régions et les conditions de neige, allongées et étroites dans les forêts denses, larges et rondes dans la neige profonde de la toundra, sont construites à partir de cadres de bois courbés et de lacets de peau de caribou ou d'orignal tressés avec une précision géométrique qui leur confère à la fois légèreté et résistance. Le traîneau à chiens, ou attelage, permet le transport de charges importantes sur de longues distances, et les techniques de dressage et de commandement des attelages constituent un art qui s'enseigne et s'apprend sur des années. Le toboggan sans patins, fabriqué en planches de bouleau courbées à la vapeur, est mieux adapté que le traîneau à patins dans certains types de neige et de terrain. La construction d'abris dans un environnement où la température peut tuer un être humain non protégé en quelques heures constitue une priorité absolue. Les peuples subarctiques ont développé plusieurs types d'abris selon les saisons et les matériaux disponibles. La tente conique, ancêtre du tipi des Plaines, fabriquée à partir de perches légères recouvertes de peaux de caribou ou, plus tard, de toile, est facilement transportable et peut être montée et démontée en quelques minutes. Une fosse centrale permet d'entretenir un feu dont la fumée s'échappe par le sommet, et des peaux disposées sur le sol isolent les occupants du froid de la terre gelée. Dans les régions où le bois d'écorce de bouleau est abondant, certains groupes construisent des abris semi-permanents de forme ovale recouverts d'écorce cousue. Les conditions de survie en hiver exigent également une maîtrise parfaite des techniques de fabrication et d'entretien des vêtements : une couture mal exécutée, une peau mal tannée ou un vêtement mouillé et mal séché peut entraîner la mort par hypothermie. Les femmes subarctiques sont donc les dépositaires d'un savoir technique d'une importance vitale littérale, et leurs compétences de couturières et de tanneuses sont aussi précieuses pour la survie du groupe que les compétences de chasseurs des hommes. Le canot d'écorce de bouleau constitue l'autre chef-d'oeuvre technologique des peuples subarctiques orientaux. Embarcation d'une légèreté et d'une maniabilité stupéfiantes, imperméable et suffisamment robuste pour naviguer dans les rapides tumultueux des rivières boréales, le canot d'écorce est le fruit de plusieurs millénaires de perfectionnement technique. Sa construction exige des matériaux de qualité précise ( une écorce de bouleau sans noeuds ni défauts, des varangues en bois de cèdre ou d'épinette, du fil de racine d'épinette et de la résine pour calfater les coutures) et une maîtrise technique qui s'acquiert sur des années d'apprentissage. Chaque région développe des formes légèrement différentes adaptées aux conditions locales : les canots des rivières à rapides sont plus courts et plus manœuvrables, ceux des grands lacs plus longs et plus stables. Cette embarcation constitue le moyen de transport estival irremplaçable dans un pays où les rivières et les lacs forment un réseau de voies naturelles qui pénètre dans tous les recoins de la forêt boréale. Le chamanisme constitue la forme universelle de médiation spirituelle dans l'ensemble du subarctique. Le chamane (homme ou femme selon les groupes et les traditions) possède la capacité d'entrer en état de transe et de voyager dans les mondes spirituels pour obtenir des informations, négocier avec les esprits des animaux, diagnostiquer et guérir les maladies, retrouver les âmes des personnes malades qui se sont égarées dans les mondes invisibles, ou protéger la communauté contre les forces malveillantes. Cette capacité est généralement le résultat d'une vocation involontaire (une maladie grave, des visions spontanées, une rencontre avec des esprits) suivie d'une période d'apprentissage auprès d'un chamane expérimenté. Les esprits auxiliaires qui assistent le chamane dans ses voyages sont souvent des animaux (l'ours, le loup, le grand-duc, l'aigle) dont la puissance et les qualités particulières sont mises au service du chamane et de sa communauté. Les instruments du chamane (le tambour à main, dont les battements induisent l'état de transe, les hochets, les sacs à médecine) sont des objets d'un pouvoir considérable qui doivent être traités avec précaution et respect. L'arrivée des commerçants de fourrures européens, d'abord français puis anglais et écossais, transforme profondément l'économie et la société des peuples subarctiques à partir du dix-septième siècle. La Compagnie de la Baie d'Hudson, fondée en 1670, établit un réseau de postes de traite qui s'étend progressivement sur l'ensemble du subarctique canadien et crée des relations de dépendance économique qui sapent progressivement l'autosuffisance des communautés autochtones. Les peuples qui chassaient le caribou pour leur subsistance se trouvent progressivement réorientés vers la chasse intensive du castor, du vison et de la martre dont les pelages sont commercialisables, et en échange ils reçoivent des biens manufacturés (chaudrons de cuivre, couteaux et haches de fer, fusils, tabac, farine, thé) dont ils deviennent rapidement dépendants. Cette dépendance économique est délibérément entretenue par la Compagnie, qui manipule les prix et les termes de l'échange à son avantage. L'introduction de
l'alcool comme bien d'échange crée des problèmes sociaux graves dans
des communautés dont les membres n'ont aucune tradition de consommation
de substances intoxicantes et développent rapidement des dépendances
dévastatrices.
Les épidémies frappent le subarctique de manière répétée et dévastatrice. La variole, la rougeole et la grippe se propagent le long des routes commerciales avant même que les populations autochtones n'aient un contact direct avec les Européens, créant des vagues de mortalité qui peuvent emporter la moitié ou les deux tiers des membres d'une communauté en quelques semaines. Ces catastrophes démographiques désorganisent les structures sociales, éliminent les porteurs de savoirs traditionnels (les anciens, les chamanes, les maîtres de la technologie) et créent des traumatismes collectifs dont les effets se transmettent de génération en génération. La reconstitution des communautés après les épidémies les plus meurtrières exige des décennies, et certains groupes disparaissent entièrement, comme les Béothuks de Terre-Neuve, dont la dernière représentante connue, Shanawdithit, est morte en 1829. La politique canadienne des réserves et des pensionnats indiens, mise en place progressivement à partir du milieu du XIXe siècle, soumet les peuples subarctiques à une sédentarisation forcée qui brise les modes de vie nomades sur lesquels reposent leurs cultures. Les bandes qui parcouraient des centaines de kilomètres chaque année sont contraintes de s'établir dans des villages permanents autour des postes de traite et des missions, dans des maisons inadaptées au climat subarctique, sans les ressources locales suffisantes pour nourrir des populations sédentaires. La dépendance à l'aide gouvernementale se substitue à l'autosuffisance traditionnelle, engendrant des problèmes sociaux (alcoolisme, violence domestique, dépression, suicide) qui reflètent la désorientation profonde de communautés dont les modes de vie millénaires ont été détruits en quelques décennies. Les pensionnats, où des générations d'enfants cris, innus, dénés et ojibwés sont séparés de leurs familles et punis pour avoir parlé leurs langues maternelles, causent des traumatismes intergénérationnels dont la Commission de vérité et réconciliation canadienne a commencé seulement à mesurer l'ampleur dans ses travaux des années 2010. Les mobilisations politiques des peuples subarctiques au XXe siècle s'intensifient à partir des années 1960 et 1970, portées par des leaders qui combinent la connaissance des traditions ancestrales avec la maîtrise des outils juridiques et politiques du droit canadien. La résistance des Cris de la Baie-James au projet hydroélectrique de la Baie James, annoncé unilatéralement par le gouvernement québécois en 1971 sans aucune consultation des communautés concernées, constitue un moment charnière dans l'histoire des revendications autochtones au Canada. Sous la direction de chefs comme Billy Diamond et Matthew Coon Come, les Cris portent leur cause devant les tribunaux et obtiennent en 1975 la signature de la Convention de la Baie James et du Nord québécois, premier traité moderne conclu au Canada, qui reconnaît certains droits territoriaux et verse des compensations financières, tout en autorisant la construction des barrages. Cet accord, imparfait et contesté par certains membres des communautés, ouvre néanmoins la voie à une nouvelle génération de négociations territoriales qui reconnaissent progressivement la souveraineté des peuples autochtones subarctiques sur leurs terres traditionnelles. Aujourd'hui, les peuples du subarctique nord-américain font face à une menace nouvelle et particulièrement insidieuse : le changement climatique, qui transforme à une vitesse sans précédent l'environnement auquel leurs cultures sont parfaitement adaptées depuis des millénaires. Le pergélisol se dégèle, rendant instables les fondations des bâtiments et modifiant le régime hydrologique des rivières. Les routes de glace qui permettaient la circulation hivernale deviennent impraticables. Les migrations du caribou se dérèglent en réponse aux perturbations des écosystèmes de toundra. Les espèces végétales et animales que les peuples subarctiques connaissent intimement se déplacent vers le nord ou voient leurs effectifs fluctuer de manière imprévisible. Face à ces bouleversements, les connaissances écologiques traditionnelles (le savoir profond et minutieux du territoire accumulé sur des millénaires ) constituent non seulement un patrimoine culturel irremplaçable mais aussi une ressource précieuse pour comprendre et anticiper les transformations en cours. Les scientifiques qui travaillent avec les populations autochtones du subarctique découvrent que les observations des anciens, transmises par les récits et les pratiques de génération en génération, contiennent des informations sur les dynamiques écologiques à long terme que les instruments de mesure modernes, qui n'existent que depuis quelques décennies, sont incapables de fournir. |
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