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Le dessin humoristique,
entendu comme l'art de représenter la réalité
de façon exagérée, satirique ou comique dans le but de faire rire ou
de critiquer, plonge ses racines dans l'Antiquité,
bien avant l'apparition du terme même de caricature. Les Égyptiens
produisaient déjà des papyrus satiriques représentant des animaux se
comportant comme des humains dans des scènes parodiques de la vie quotidienne
ou du pouvoir. Les Grecs, sur leurs
vases,
caricaturaient parfois des figures publiques ou mythologiques avec des
traits volontairement grotesques, tandis que le théâtre comique d'Aristophane
s'accompagnait souvent de masques exagérant les traits de personnages
réels. À Pompéi, des graffitis muraux témoignent
d'un goût populaire pour la déformation comique du visage humain.
Le terme et la pratique moderne de la caricature
naissent véritablement en Italie à la fin du XVIe
siècle. Les frères Carrache, peintres bolonais,
théorisent l'art de saisir la ressemblance d'un visage en en exagérant
les traits caractéristiques, donnant naissance au mot italien caricare,
qui signifie charger ou exagérer. Cette pratique, d'abord cantonnée aux
cercles artistiques et aristocratiques comme un jeu d'esprit entre gens
cultivés, se diffuse progressivement dans toute l'Europe
au cours du XVIIe siècle, portée notamment
par le Bernin, qui popularise le genre à la cour pontificale de Rome.
C'est en Angleterre,
au XVIIIe siècle, que le dessin
satirique prend son essor véritablement politique et social. William
Hogarth, dans la première moitié du siècle, développe des séries
narratives gravées qui dénoncent avec mordant les vices de la société
londonienne, l'hypocrisie religieuse, la corruption politique et les moeurs
dissolues. Il ouvre la voie à une génération de caricaturistes qui feront
de Londres la capitale mondiale du dessin satirique pendant plus d'un siècle.
James Gillray, considéré comme le père de la caricature politique moderne,
produit à la fin du XVIIIe siècle des
estampes
d'une violence graphique et symbolique inédite contre le roi George
III, contre Napoléon Bonaparte et contre
les hommes politiques britanniques, inventant nombre de codes visuels encore
utilisés aujourd'hui, comme la représentation allégorique des nations
sous forme de personnages incarnant leur caractère national. Thomas Rowlandson,
son contemporain, privilégie une veine plus légère et grivoise, tandis
que la famille Cruikshank, notamment George Cruikshank, prolonge cette
tradition jusqu'au milieu du XIXe siècle.
En France,
la caricature connaît un développement plus heurté en raison de la censure
royale puis impériale, mais elle explose littéralement après la révolution
de 1830. Charles Philipon fonde le journal La Caricature en 1830,
puis Le Charivari en 1832, deux publications qui deviennent les
fers de lance d'une presse satirique combative. Philipon lui-même invente
l'image restée célèbre transformant progressivement le visage du roi
Louis-Philippe
en poire, symbole popularisé dans tout le pays malgré les poursuites
judiciaires acharnées dont il fait l'objet. C'est dans ce contexte qu'émerge
Honoré
Daumier, sans doute le plus grand caricaturiste du XIXe
siècle, dont les lithographies dénoncent avec une puissance visuelle
exceptionnelle la corruption politique, les travers de la bourgeoisie et
les injustices sociales de son temps, lui valant même un séjour en prison
pour une caricature jugée injurieuse envers le roi.
Le XIXe
siècle voit également naître la presse satirique illustrée à grande
échelle, avec des titres emblématiques comme Punch en Angleterre
à partir de 1841, qui popularise le terme même de cartoon dans
son sens moderne de dessin humoristique, ou Le Rire et L'Assiette
au Beurre en France. Aux États-Unis,
Thomas Nast s'impose dans la seconde moitié du siècle comme une figure
majeure du dessin de presse, célèbre
pour ses attaques contre la corruption du Tammany Hall new-yorkais et pour
avoir contribué à fixer l'image visuelle de personnages tels que l'Oncle
Sam, le Père Noël moderne ou encore les symboles animaliers
des partis politiques américains, l'éléphant républicain et l'âne
démocrate.
Parallèlement à la caricature politique,
se développe au tournant du XXe siècle
la bande dessinée, forme narrative séquentielle
qui emprunte largement au vocabulaire visuel du dessin humoristique. Elle
avait été initié en Suisse par Rodolphe Töpffer à partir de 1827,
mais c'est aux États-Unis, qu'elle prend véritablement son essor avec
Richard Outcault, qui crée en 1895 le Yellow Kid, l'un des premiers
comic
strips à connaître un succès de masse dans la presse, et qui ouvre
la voie à l'âge d'or du comic strip américain avec des oeuvres
comme Krazy Kat de George Herriman ou Little Nemo de Winsor
McCay, qui explore avec une inventivité graphique remarquable l'univers
du rêve.
Le XXe
siècle voit le dessin humoristique se diversifier considérablement et
accompagner les grands bouleversements de l'époque. Les deux guerres mondiales
génèrent une abondante production de caricatures de propagande, tandis
que la période de l'entre-deux-guerres et l'après-guerre voient l'émergence
de dessinateurs de presse indépendants qui deviennent des chroniqueurs
incontournables de l'actualité politique dans de nombreux pays. En France,
des figures comme Cabu, Wolinski, Reiser ou Gébé participent à partir
des années 1960 et 1970 à un renouveau de la satire à travers des journaux
comme Hara-Kiri puis Charlie Hebdo, pratiquant un humour
volontiers provocateur et irrévérencieux envers toutes les institutions,
religieuses comme politiques.
Le dessin humoristique s'épanouit également
dans d'autres formes au cours du siècle, notamment le dessin animé, qui
doit énormément à l'esthétique et aux gags visuels hérités de la
caricature et du comic strip, avec des studios comme ceux de Walt
Disney ou de Warner Bros qui popularisent des personnages comiques dans
le monde entier. La bande dessinée franco-belge, avec des auteurs comme
Hergé, André Franquin ou Morris, développe également un humour graphique
distinctif mêlant gags visuels et jeux de mots, tandis qu'au Japon
le manga développe ses propres
codes du dessin comique, notamment à travers le travail pionnier d'Osamu
Tezuka.
La seconde moitié du XXe
siècle voit aussi le dessin de presse politique conserver une place essentielle
dans les journaux du monde entier, avec des dessinateurs devenus des institutions
dans leurs pays respectifs, chargés de commenter quotidiennement l'actualité
par un trait incisif accompagné souvent d'une légende courte et percutante.
Ce rôle s'accompagne parfois de risques réels, la caricature ayant régulièrement
suscité des polémiques violentes, des procès ou des persécutions, la
publication en 2005 par un journal danois de caricatures représentant
Mahomet
ayant par exemple déclenché une crise internationale majeure, suivie
en 2015 par l'attentat terroriste meurtrier contre la rédaction de
Charlie
Hebdo, qui a rappelé de façon tragique combien le dessin humoristique,
en dépit de son apparente légèreté, demeure un exercice pouvant toucher
à des enjeux profonds de liberté d'expression
et de sensibilités religieuses ou identitaires exacerbées.
À l'ère numérique, le dessin humoristique
poursuit sa mutation, se diffusant désormais massivement à travers les
réseaux sociaux, les webcomics et les mèmes, qui reprennent et
démocratisent à une échelle inédite les mécanismes classiques de l'exagération
comique et du détournement satirique, tout en posant de nouvelles questions
sur la viralité, l'anonymat et la rapidité de diffusion de ces formes
d'expression graphique. |
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