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L'Empire marathe env. XVIIe - début du XIXe s. |
| L'Empire marathe
a été une puissance hindoue qui domina une grande partie du sous-continent
indien au cours des XVIIe et XVIIIe
siècles. Son histoire est celle d'une ascension fulgurante défiant l'hégémonie
moghole,
d'une expansion territoriale spectaculaire et d'un déclin progressif face
aux dissensions internes et à la montée en puissance de la Compagnie
britannique des Indes orientales.
Histoire.
À la mort de Shivaji en 1680, son fils aîné, Sambhaji, lui succéda. Courageux guerrier, il continua la lutte de son père contre les Moghols. Cependant, après une série de campagnes, il fut capturé et exécuté de manière brutale sur ordre d'Aurangzeb en 1689. Cette exécution, loin d'anéantir la résistance marathe, galvanisa la détermination de ses partisans. Sous la direction du frère cadet de Sambhaji, Rajaram, puis de sa veuve Tarabai, les Marathes menèrent une guerre d'usure incessante contre les forces mogholes. Cette guerre de 27 ans, qui s'étendit sur tout le Deccan, saigna à blanc l'armée et le trésor d'Aurangzeb, contribuant de manière significative à l'affaiblissement de l'Empire moghol après la mort de l'empereur en 1707. Le début du XVIIIe siècle marqua un tournant majeur dans la structure du pouvoir marathe avec la montée en puissance des Peshwas. Originellement Premiers ministres au sein de l'ashta pradhan, les Peshwas, issus de la famille Bhat, devinrent les dirigeants de facto de l'empire, tandis que les descendants de Shivaji conservaient un rôle symbolique de monarques à Satara. Balaji Vishwanath, le premier Peshwa de cette dynastie, consolida le pouvoir marathe en obtenant des Moghols le droit de prélever des impôts (le chauth et le sardeshmukhi) sur de vastes territoires. Son fils, Baji Rao Ier, un brillant général et stratège, transforma l'empire en une véritable puissance pan-indienne. Par une série de campagnes militaires rapides et audacieuses, il étendit l'influence marathe du nord de l'Inde jusqu'au Bengale. Il ne cherchait pas à renverser directement le trône moghol mais à établir une hégémonie marathe sur l'empire en déclin. C'est sous son impulsion que l'Empire marathe évolua vers une structure confédérale. Le pouvoir fut délégué à de puissants chefs militaires qui établirent leurs propres sphères d'influence : les Gaekwad à Baroda, les Scindia à Gwalior, les Holkar à Indore et les Bhonsle à Nagpur. Ces chefs devaient allégeance au Peshwa, basé à Pune, mais jouissaient d'une grande autonomie. Le milieu du XVIIIe siècle vit l'apogée de la puissance marathe. Leurs armées contrôlaient ou prélevaient des tributs sur la quasi-totalité du sous-continent. Cependant, cette expansion rapide les mit en conflit avec d'autres puissances, notamment l'envahisseur afghan Ahmad Shah Durrani. En 1761, les armées marathes subirent une défaite écrasante lors de la troisième bataille de Panipat. Cette bataille, l'une des plus sanglantes du XVIIIe siècle, eut des conséquences désastreuses : elle causa la mort de plusieurs dirigeants et de dizaines de milliers de soldats marathes, porta un coup d'arrêt à leur expansion vers le nord-ouest et brisa le mythe de leur invincibilité. Bien que les Marathes aient réussi à se rétablir et à reconquérir une grande partie de leur influence dans les décennies qui suivirent Panipat, la défaite avait exacerbé les rivalités internes au sein de la confédération. Les différents chefs agissaient de plus en plus dans leurs propres intérêts, affaiblissant l'autorité centrale du Peshwa. C'est dans ce contexte de divisions internes que les Marathes entrèrent en conflit avec la Compagnie britannique des Indes orientales, dont l'ambition politique grandissait. Une série de trois guerres anglo-marathes s'ensuivit. La première (1775-1782) se solda par une impasse relative. Cependant, la deuxième (1803-1805) et surtout la troisième (1817-1818) furent des victoires décisives pour les Britanniques. Profitant de leur supériorité en matière de discipline et de diplomatie, les Britanniques vainquirent les armées des différents chefs marathes les unes après les autres. En 1818, le dernier Peshwa, Baji Rao II, fut déposé, son territoire annexé, et la Confédération marathe fut officiellement dissoute. L'Empire marathe, qui avait jadis défié les Moghols et dominé l'Inde, laissait place à la suprématie britannique. Civilisation.
La langue marathi s'impose comme vecteur principal de l'expression littéraire et religieuse. L'influence des saints du mouvement Bhakti, tel que Tukaram, Eknath et Ramdas, est encore très présente. Leurs compositions poétiques, habituellement sous forme d'abhangs (chants dévotionnels), transmettent des messages de piété, d'égalité sociale et de détachement, tout en étant accessibles à la population. Le XVIIIe siècle voit également l'émergence d'une prose historique et administrative. Des bakhar (chroniques historiques en prose) sont rédigées pour consigner les événements militaires et politiques, comme celles racontant les exploits de Shivaji. Ces récits mêlent généralement faits réels, hagiographie et propagande, et contribuent à construire une mémoire collective et un mythe fondateur autour du pouvoir marathe. Les ouvrages juridiques et les textes sur la gouvernance se développent également, souvent rédigés en marathi ou en sanscrit, illustrant une volonté de structuration et de codification du pouvoir politique. Dans le domaine des arts visuels, la culture marathe se distingue par un syncrétisme subtil entre traditions locales et influences extérieures, notamment mogholes et rajputes. Les peintures miniatures, bien que moins développées que dans le nord de l'Inde, existent dans les cours princières des Marathes. Elles ornent parfois les manuscrits religieux et les documents royaux, avec des représentations stylisées de scènes épiques, divines ou royales. La sculpture religieuse demeure essentielle, surtout dans les temples shivaïtes et vishnouites du Maharashtra. On y trouve des motifs floraux, des représentations de divinités et des scènes mythologiques sculptées sur les piliers, les linteaux et les sanctuaires. Une caractéristique marathe est l'utilisation fréquente de la pierre basaltique noire, propre à la région, qui confère un aspect sobre mais imposant à l'ensemble sculptural. Les arts décoratifs prospèrent aussi, en particulier dans les textiles (soies brodées, saris paithani) et les objets rituels en métal, souvent en cuivre ou en bronze, utilisés lors des cérémonies religieuses. Le travail de l'argent et l'orfèvrerie connaissent également un raffinement particulier dans les milieux urbains et nobles. L'architecture de la période marathe est caractérisée par une prédominance de structures militaires et religieuses. Les forts construits ou renforcés par Shivaji sont emblématiques de l'architecture marathe : implantés sur des hauteurs stratégiques, comme les forts de Raigad, Sinhagad et Pratapgad, ils présentent une ingénierie sophistiquée, avec des murs épais, des bastions semi-circulaires, des passages dissimulés, des citernes souterraines et des temples intégrés. L'architecture militaire est pensée en fonction du terrain, exploitant les reliefs montagneux pour renforcer la défense. Les temples construits pendant cette période s'inspirent des formes antérieures de l'architecture médiévale du Deccan, mais avec des modifications : plans compacts, tours shikharas de forme curviligne ou pyramidale, mandapas (salles à colonnes) élargis, et souvent un usage massif de la pierre noire. Les temples sont à la fois des lieux de culte et des centres d'activités sociales et économiques. L'urbanisme connaît aussi une transformation. Des villes comme Pune, Satara ou Kolhapur se développent autour des palais, des marchés et des temples. Les wadas (maisons traditionnelles marathes) sont une forme d'habitat typique : vastes résidences avec cours intérieures, vérandas en bois sculpté, et portails monumentaux, qui illustrent l'art de vivre aristocratique et l'architecture résidentielle raffinée. Enfin, certains palais construits par les Peshwas ou d'autres chefs régionaux montrent une architecture hybride, incorporant des éléments moghols (voûtes, jardins quadrillés) et des traditions locales, exprimant le goût pour le confort, la grandeur et le prestige. Sciences.
Techniques.
L'une des caractéristiques majeures des savoirs techniques marathes réside dans l'art militaire et l'architecture défensive. Les ingénieurs marathes développèrent un savoir approfondi dans la fortification des reliefs montagneux, en particulier dans la région des Ghâts occidentaux. Les forts tels que Rajgad, Sinhagad ou Pratapgad furent construits avec une connaissance précise de la topographie, de l'érosion, et des ressources en matériaux locaux. Ces structures étaient généralement intégrées aux collines elles-mêmes, utilisant la pente et la hauteur naturelle comme avantage stratégique. Les systèmes de défense comprenaient des portes dissimulées, des pièges, des fossés profonds, des réserves d'eau souterraines, et des murs épais résistants aux canons. Les techniques hydrauliques employées dans les forts et les campagnes agricoles témoignent d'une gestion ingénieuse de l'eau dans un environnement semi-aride. Les réservoirs taillés dans la roche, les citernes de pluie, et les réseaux de canaux de dérivation furent essentiels pour le stockage de l'eau durant les sièges et les saisons sèches. Dans les régions cultivées, l'irrigation reposait sur des puits profonds, des systèmes de levée de l'eau (comme les roues à godets), et des digues rudimentaires mais efficaces. L'ingéniosité reposait sur des savoirs empiriques transmis localement par les agriculteurs et les bâtisseurs. En métallurgie, les Marathes conservèrent des traditions de forge élaborées, notamment pour la fabrication d'armes légères, de sabres courbes (talwars), de lances, de boucliers renforcés et de mousquets à poudre noire. Leurs forgerons maîtrisaient le travail du fer et de l'acier wootz, connu pour sa dureté et sa flexibilité. Les Marathes mirent aussi au point des canons mobiles et de petites pièces d'artillerie adaptées aux terrains montagneux, parfois montés sur des éléphants ou des bêtes de somme. L'usage des mathématiques était ancré dans les pratiques quotidiennes de l'administration marathe, notamment dans la fiscalité, le cadastre, et la gestion du commerce. Le système fiscal de Shivaji, le Chauth et le Sardeshmukhi, reposait sur des évaluations de rendement foncier, nécessitant des méthodes précises de mesure des terres et des récoltes. Les scribes (karbhari) tenaient des registres détaillés utilisant des chiffres indiens, et parfois persans, dans un système mixte. Cette rigueur administrative impliquait l'usage de l'arithmétique appliquée, des conversions de poids, de mesures et de monnaies. Sur le plan médical, la période marathe perpétua les traditions ayurvédiques, particulièrement dans les campagnes, avec une transmission orale ou manuscrite des savoirs thérapeutiques. Les herboristes, appelés vaidya, continuaient à utiliser les pharmacopées classiques telles que le Charaka Samhita, adaptées aux ressources locales. Il existe des preuves de l'usage de remèdes minéraux et métalliques, issus de la tradition rasa-shastra, une alchimie médicale propre à l'Inde médiévale. Bien que les Marathes aient été moins impliqués dans les grandes entreprises astronomiques que les Moghols, l'astronomie populaire resta présente pour réguler les cycles agricoles, religieux et sociaux. Des almanachs (panchangs) étaient produits par les brahmanes astrologues, qui utilisaient les textes anciens tout en intégrant des observations empiriques. Ces savoirs étaient particulièrement importants pour la fixation des fêtes religieuses et des saisons propices aux semailles. L'ingéniosité technique marathe se manifesta également dans la navigation et le commerce côtier. Sur la côte de Konkan, les Marathes, notamment sous la direction de Kanhoji Angre, développèrent une marine régionale redoutable. Les navires fabriqués dans les chantiers de Ratnagiri ou Vijayadurg étaient adaptés aux courants de la mer d'Arabie. Les charpentiers marins locaux utilisaient du bois de teck et des techniques de calfatage traditionnelles. La marine marathe utilisait aussi la boussole et certains instruments de navigation dont la connaissance avait été apportée par les Portugais. Enfin, la période marathe fut caractérisée par une adaptation constante aux bouleversements technologiques imposés par les puissances européennes. Certains dirigeants marathes, notamment les peshwas à Pune, encouragèrent l'utilisation de l'imprimerie, des armes à feu modernes et des techniques de siège inspirées de l'art militaire occidental. Le contact croissant avec les Français et les Britanniques mena à des transferts technologiques ponctuels, mais significatifs. Administration.
Economie.
Né autour de la figure de Shivaji Bhonsle, le royaume marathe repose sur des bases politico-militaires solides et évolue progressivement vers un système impérial dirigé, notamment au XVIIIe siècle, par les peshwas, premiers ministres devenus de facto dirigeants de l'empire. L'administration initiale de Shivaji repose sur une monarchie centralisée, bien que tempérée par des pratiques décentralisées tenant compte des réalités locales. Le souverain est au sommet d'une pyramide hiérarchique qui comprend des ministres spécialisés (ashta pradhan), chacun responsable d'un domaine : affaires étrangères, défense, justice, administration intérieure, trésor, etc. Cette organisation se veut à la fois efficace et fidèle aux principes du dharma. Les peshwas, nommés initialement comme premiers ministres, acquièrent progressivement une autorité héréditaire et concentrent le pouvoir, surtout après la mort de Shivaji. Ils établissent leur siège à Pune. L'empire est divisé en provinces appelées subhas ou prants, confiées à des gouverneurs appelés subedars ou sarsubedars, chargés de collecter les revenus, lever les troupes et maintenir l'ordre. Ces gouverneurs sont souvent choisis parmi la noblesse marathe ou les chefs militaires fidèles. À l'échelon local, les villages sont dirigés par des chefs de village (patils) et des collecteurs d'impôts (kulkarnis), qui agissent comme relais entre les paysans et le pouvoir régional. L'administration est donc fortement territorialisée, mais unifiée par des règles communes et un système d'archives méticuleux. L'armée joue un rôle central dans l'administration marathe. L'empire se développe à travers une série de campagnes militaires et de confédérations avec divers chefs locaux. L'organisation militaire est souple. Elle combine cavalerie légère, troupes irrégulières et contingents alliés. Le commandement repose souvent sur la loyauté personnelle et l'alliance entre clans nobles, ce qui crée un système de gouvernance reposant sur la négociation, les partages territoriaux et le tribut. L'économie marathe est principalement agraire, reposant sur une fiscalité territoriale très structurée. Le principal impôt est le chauth, un prélèvement de 25 % des revenus agricoles perçu dans les territoires extérieurs à l'empire en échange d'une protection militaire ou d'une non-agression. À cela s'ajoute le sardeshmukhi, une taxe de 10 % supplémentaire perçue par les Marathes en tant que “chefs naturels du Deccan”. Ce système, tout en assurant des revenus importants, repose sur des campagnes militaires fréquentes et un réseau de percepteurs mobiles. L'agriculture reste la principale source de richesse, avec des cultures variées (mil, riz, coton, canne à sucre, légumineuses), dépendantes de la mousson et fréquemment affectées par les guerres. L'État tente parfois de stabiliser les récoltes en soutenant les greniers publics et en encourageant la construction de réservoirs d'eau, notamment dans les zones arides du Deccan. Des taxes foncières sont collectées à plusieurs niveaux, ordinairement calculées en fonction du rendement présumé des terres. Le commerce et l'artisanat jouent également un rôle important, en particulier dans les villes comme Pune, Kolhapur, Satara ou Baroda. Les routes commerciales, bien que parfois perturbées par les conflits, sont relativement bien entretenues, avec des points de péage, des marchés réguliers, et des foires commerciales qui favorisent l'échange de produits textiles, de chevaux, d'épices, d'armes et d'objets artisanaux. Les Marathes, en contact permanent avec les Britanniques, les Portugais et les Arabes, participent aussi à des échanges maritimes, bien que la marine marathe reste secondaire par rapport à sa puissance terrestre. Les artisans, notamment dans le travail du métal, du textile, du cuir et du bois, sont regroupés en communautés professionnelles, parfois protégées par les élites locales. L'Empire tente d'encourager l'artisanat urbain pour renforcer l'autonomie économique et fournir les armées. Les marchés sont organisés selon des règles de prix, d'unité de poids et de qualité, souvent surveillées par des fonctionnaires locaux. Le monnayage marathe repose sur un système complexe de pièces en or, en argent et en cuivre, inspiré des traditions monétaires mogholes mais frappé dans des ateliers propres (mints) comme ceux de Satara ou Pune. La monnaie circule librement dans l'empire, facilitant le paiement des troupes, la perception des taxes et les échanges commerciaux. |
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