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Valéry Larbaud

Valéry Larbaud est un écrivain français né le 29 août 1881 à Vichy, dans une famille très aisée issue de la grande bourgeoisie provinciale, et mort le 2 février 1957 à Vichy. Aujourd'hui, Larbaud est reconnu non seulement comme écrivain, mais aussi comme l'un des grands médiateurs culturels du XXe siècle, dont l'action a profondément contribué à l'ouverture internationale de la littérature française.

Son père, pharmacien devenu industriel grâce à l'exploitation des eaux thermales, meurt en 1898, laissant à son fils une fortune considérable qui assurera à Larbaud une indépendance matérielle presque totale. Cette situation financière exceptionnelle joue un rôle déterminant dans sa formation intellectuelle : très tôt, il peut se consacrer entièrement à la lecture, aux langues étrangères et aux voyages, sans contrainte professionnelle.

Son enfance et son adolescence se déroulent en grande partie à Vichy, mais aussi au gré de séjours en France et à l'étranger, notamment en Italie et en Espagne, pays dont les cultures et les langues l'attirent durablement. Élève fragile, souvent malade, il suit une scolarité irrégulière, avec des périodes de travail solitaire. Il développe très jeune une passion pour la littérature européenne. Il lit aussi bien les classiques français que les écrivains anglais, italiens et espagnols, et se forme de manière autodidacte à plusieurs langues. Cette ouverture internationale deviendra l'un des traits majeurs de son identité littéraire.

Au tournant du siècle, Larbaud commence à écrire de la poésie et de la prose, tout en voyageant abondamment à travers l'Europe. Il fréquente l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, accumulant des impressions cosmopolites qui nourrissent son oeuvre future. Son premier livre important, Poèmes par un riche amateur (1908), paraît à compte d'auteur. Le titre, volontairement ironique, met en scène une figure de dandy fortuné, distancié et cultivé, qui reflète partiellement la position sociale et esthétique de Larbaud. Ces poèmes témoignent déjà d'un ton personnel, mêlant érudition, ironie et sensibilité moderne, tout en s'inscrivant dans une recherche formelle héritée du symbolisme finissant.

• Poèmes par un riche amateur (1908) est le premier livre significatif publié par Larbaud. Sous le pseudonyme d'Archibald-Orson Barnabooth, un milliardaire voyageur fictif, Larbaud présente une collection de poèmes accompagnés d'une biographie fictive du personnage (technique qui mêle l'imaginaire, la parodie et l'autofiction). Les poèmes eux-mêmes sont organisés en sections thématiques et abordent des motifs d'exotisme, de solitude intérieure, de sensations urbaines et de passions. Cette mise en scène de Barnabooth comme poète cosmopolite et dandy met déjà en avant les thèmes qui traverseront toute l'oeuvre : la contradiction entre liberté et héritage, la fascination pour l'ailleurs, et l'usage d'un double littéraire pour mieux questionner la subjectivité. La forme même de l'ouvrage brouille les frontières entre biographie, poésie et critique littéraire fictive, ce qui préfigure les écritures modernistes du XXe siècle.
À partir de 1909, Larbaud s'impose progressivement comme une figure active de la vie littéraire parisienne. Il se rapproche de la Nouvelle Revue Française, fondée peu auparavant, et noue des relations avec André Gide, Jean Schlumberger, Jacques Copeau et plus tard Paul Valéry. Bien qu'il publie relativement peu, son rôle de passeur culturel devient essentiel : il fait connaître en France des écrivains étrangers encore peu lus, comme Walt Whitman, Samuel Butler ou, un peu plus tard, James Joyce, dont il sera l'un des premiers défenseurs enthousiastes.

En 1911 paraît Fermina Marquez, court roman centré sur l'adolescence, le désir et la mémoire, situé dans un collège espagnol. Le livre se distingue par sa finesse psychologique et son atmosphère mélancolique, ainsi que par un art de la suggestion qui annonce certaines recherches narratives du XXe siècle. Deux ans plus tard, en 1913, Larbaud publie A.O. Barnabooth, ses oeuvres complètes, ouvrage composite mêlant poèmes, journal intime et récits de voyage, attribués à un milliardaire sud-américain fictif. Ce personnage d'écrivain cosmopolite, polyglotte et errant est l'une des créations majeures de Larbaud; il lui permet d'explorer la question de l'identité, du rapport entre richesse et création artistique, et d'exprimer une sensibilité moderne, mobile et européenne.

• Fermina Márquez (1911) est un roman en prose qui s'écarte de l'expérimentation poétique pour offrir une peinture narrative subtile de l'adolescence et des premiers émois amoureux. Il raconte l'arrivée d'une jeune Colombienne nommée Fermina dans un collège catholique de garçons près de Paris, et l'effet que sa beauté et sa personnalité ont sur un groupe d'étudiants, en particulier sur Joanny Léniot, un jeune homme introverti. Le récit ne se limite pas à une intrigue linéaire : il rend compte des impressions, des fantasmes et des transformations intérieures provoquées par la présence de Fermina, mêlant ironie, poésie et observation psychologique. L'oeuvre a été reconnue dès sa publication comme un des romans les plus fins de la Belle Époque et a même recueilli quelques voix au prix Goncourt en 1911, ce qui atteste de sa qualité littéraire.

• A.O. Barnabooth, ses oeuvres complètes (1913) constitue une édition étendue et réorganisée du Barnabooth commencé avec Poèmes par un riche amateur. Ici, Larbaud propose non seulement des poèmes, mais aussi un conte et un journal intime, tous attribués au personnage d'Archibald-Olson Barnabooth, cet Américain fortuné et cosmopolite qui vit à sa guise entre luxe, voyages, littérature et femmes. La structure de l'ouvrage est hybride : il y a des éléments narratifs (conte), des textes en vers, et surtout des pages de journal intime qui donnent une impression de vie intérieure pleine et complexe. Cette construction fait de Barnabooth non seulement un recueil, mais une biographie littéraire fictive qui illustre le contraste entre l'existence mondaine et les aspirations esthétiques ou spirituelles de son narrateur. Ce volume a été intégré dans des éditions complètes des oeuvres de Larbaud et demeure l'un de ses ouvrages les plus originaux par sa forme et son ton.

La même période correspond aussi à une intense activité critique et de traduction. Larbaud écrit de nombreux articles, préfaces et essais brefs où il défend une conception ouverte et internationale de la littérature. Il joue un rôle décisif dans la reconnaissance en France de la littérature anglo-saxonne et hispanique, tout en soutenant des écrivains français contemporains encore marginaux. Sa curiosité littéraire, alliée à son indépendance financière, lui permet d'agir sans souci de carrière, avec une liberté rare dans le champ littéraire de l'époque.

La Première Guerre mondiale interrompt en partie ses voyages, mais Larbaud, réformé pour raisons de santé, ne participe pas directement aux combats. Il traverse ces années dans un état de tension morale et physique croissante, tout en continuant à lire, traduire et écrire. En 1918 paraît Enfantines, ouvrage d'une grande délicatesse formelle, et considéré comme l'un de ses chefs-d'oeuvre.

• Enfantines (1918) est un recueil de poèmes en prose et de courts textes évoquant l'enfance, la mémoire et la perception du monde à hauteur d'enfant, avec un art de la simplicité apparente et une profonde réflexion sur le temps et la sensibilité. Plutôt que de suivre une intrigue traditionnelle, chaque texte offre un tableau, une impression ou un portrait fugace, parfois teinté de nostalgie, de poésie ou même d'un léger érotisme. Le recueil s'inscrit dans une esthétique qui expérimente avec la forme et s'intéresse à la subjectivité des perceptions enfantines, reflétant la recherche littéraire de Larbaud pour saisir l'instant, la mémoire et l'intériorité. 
Au début des années 1920, Valéry Larbaud occupe une position centrale dans la vie littéraire française, bien que son oeuvre personnelle demeure relativement rare. Fort du prestige acquis avant la guerre, il poursuit son activité de critique, d'éditeur officieux et surtout de passeur entre les littératures européennes. Il est alors l'un des soutiens les plus actifs de la modernité littéraire : il contribue de manière décisive à la reconnaissance en France de James Joyce, notamment en défendant Ulysse, et accompagne l'émergence d'écrivains comme Marcel Proust, Jules Romains ou Valery Novarina plus tardivement. Sa curiosité linguistique et esthétique reste intacte, et il multiplie articles, conférences et préfaces.

En 1921 paraît Amants, heureux amants, recueil de proses et de poèmes en vers libres où Larbaud aborde les thèmes de l'amour, du bonheur fragile et de la conscience du temps. L'ouvrage marque une inflexion plus intime de son écriture, tout en conservant une grande rigueur formelle. Deux ans plus tard, en 1923, il publie Mon plus secret conseil..., ensemble de réflexions critiques et de méditations sur la littérature, qui témoigne de sa conception exigeante de l'art d'écrire et de son rejet des cloisonnements nationaux. Parallèlement, il continue à traduire intensément, notamment de l'anglais et de l'espagnol, affirmant sa conviction que la traduction est une forme majeure de création littéraire.

• Amants, heureux amants (1921) est un ensemble de courtes narrations romanesques, souvent présenté en volume précédé de Beauté, mon beau souci… et suivi de Mon plus secret conseil…. Dans cette composition, Larbaud assemble trois récits longs ou courtes nouvelles qui se répondent par un fil thématique centré sur le rapport à l'amour, au désir et à la mémoire des expériences affectives. L'oeuvre s'inscrit dans une forme littéraire hybride entre le conte et le roman court : le narrateur y incarne un jeune homme installé dans un hôtel du Midi de la France, qui se remémore avec une voix intérieure ses aventures amoureuses, marquées par des rencontres sensuelles, des impressions fugitives et une mélancolie douce-amère liée à la recherche d'une femme "vraie" au-delà des séductions immédiates. La structure mêle autobiographie implicite, références aux élégiaques romains et une esthétique influencée par le monologue intérieur développé par James Joyce, ce qui confère une texture introspective et méditative à ces récits.

• Mon plus secret conseil… (1923) apparaît à la suite de la publication des textes d'Amants, heureux amants et possède une palette esthétique complémentaire. Là où le précédent explore le souvenir amoureux et le mouvement du désir, Mon plus secret conseil… met l'accent sur l'intériorité du narrateur, souvent par le prisme de réflexions, méditations et variations d'humeur liées aux affects personnels. Il s'agit moins d'une narration linéaire qu'une mise en tension de la subjectivité : sentiments contradictoires, conseils intimes formulés à soi-même, esquisses de pensées qui traduisent une quête d'équilibre entre raison et passion. L'écriture est alors plus proche de l'aphorisme ou de la poésie en prose, dans une démarche littéraire qui épouse "la voie de l'homme dans sa jeunesse", thème cher à Larbaud, plutôt qu'un schéma romanesque classique.

Le milieu des années 1920 est marqué par l'un de ses ouvrages les plus ambitieux, Allen (1927), long récit introspectif et expérimental centré sur la conscience, le souvenir et la perception du temps. Ce texte, parfois considéré comme difficile, s'inscrit dans les recherches modernistes européennes et dialogue implicitement avec Proust et Joyce. À travers Allen, Larbaud pousse très loin l'analyse de la subjectivité, au prix d'une réception critique plus réservée, mais l'ouvrage confirme son statut d'écrivain d'avant-garde, soucieux d'expérimentation formelle.
• Allen (1927) est un roman qui se développe sous la forme d'un récit de voyage. L'intrigue met en scène un groupe d'amis qui entreprennent un itinéraire depuis Paris vers le Bourbonnais, région d'origine de l'auteur. Cette trajectoire physique accompagne aussi une exploration intellectuelle et culturelle : les dialogues et les observations des protagonistes mêlent humour, érudition et réflexions sur l'amitié, la vie provinciale et l'esprit cosmopolite. Le titre Allen trouve son inspiration dans une devise historique locale et le texte rend hommage aux paysages et aux valeurs du terroir, tout en conservant le ton élégant et spirituel propre à Larbaud. L'ouvrage illustre le regard du narrateur sur le monde extérieur, ses déplacements concrets servant de catalyseur à des échanges de pensée et à des portraits subtils, oscillant entre profondeur et légèreté.
Larbaud mène une existence partagée entre Paris, Vichy et de nombreux séjours à l'étranger, même si sa santé reste fragile. Son indépendance financière lui permet de soutenir des revues, d'aider matériellement certains écrivains et de consacrer une grande partie de son temps à la lecture et à la traduction. Il publie également des essais et articles regroupés plus tard, dans lesquels il défend une littérature européenne fondée sur la circulation des formes et des idées, refusant toute vision strictement nationale de la culture.

En 1935 survient un tournant dramatique dans sa vie. Victime d'une grave attaque cérébrale à la suite d'un surmenage intellectuel, Larbaud est frappé d'hémiplégie et surtout d'une aphasie sévère qui entrave profondément ses capacités de lecture, d'écriture et d'expression orale. Cette catastrophe personnelle met pratiquement fin à sa carrière littéraire active. L'écrivain, autrefois polyglotte et voyageur infatigable, se trouve réduit à une vie de silence et de dépendance, bien que sa lucidité ne disparaisse pas totalement.

À partir de la fin des années 1930 et durant la Seconde Guerre mondiale, Larbaud vit principalement à Vichy, entouré de proches qui veillent sur lui. Il n'est plus en mesure de produire de nouvelles oeuvres importantes, mais certains textes antérieurs sont réédités, et des recueils posthumes ou composés à partir de manuscrits antérieurs verront le jour. Son influence continue néanmoins à se faire sentir par l'intermédiaire de ceux qu'il a soutenus et formés, et par la diffusion de ses traductions et de ses essais critiques.

Après la guerre, la reconnaissance institutionnelle de Larbaud s'affirme. Son rôle de pionnier de la modernité et de la littérature comparée est de plus en plus souligné par la critique. Des volumes rassemblant ses articles, préfaces et essais, comme Ce vice impuni, la lecture, publié en deux temps (1921 pour le domaine anglais, et  1941 pour le domaine français) mais largement redécouvert après 1945, contribuent à fixer son image d'intellectuel européen avant la lettre, défenseur passionné de la lecture et de la circulation des oeuvres. Valéry Larbaud meurt 1957, après plus de vingt ans de vie diminuée par la maladie. 

• Ce vice impuni, la lecture se distingue complètement des textes narratifs précédents pour entrer dans le champ de l'essai littéraire et de la critique. Larbaud y développe une série d'études et d'analyses consacrées à la littérature étrangère, faisant de la lecture non seulement une activité esthétique mais un "vice" (au sens ironique et valorisant) qui enrichit l'esprit sans sanction sociale. Dans ces essais, il met particulièrement en lumière la littérature anglaise et américaine, puis franaçise, commentant des figures majeures et des orientations littéraires variées. L'ouvrage témoigne de la passion de Larbaud pour la lecture et la traduction, de son rôle de passeur culturel engagé à faire connaître des écrivains étrangers auprès du public francophone, et de son regard érudit sur les formes, les styles et les trajectoires littéraires hors de France.
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Dictionnaire biographique
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