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Le
BiobÃo
est l'un des principaux fleuves du centre-sud
du Chili, long d'environ 380 km. Il prend sa source
dans les Andes et se jette dans l'océan
Pacifique près de la ville de Concepción.
Son débit est abondant et régulier grâce à un climat humide. Historiquement,
il a constitué une frontière naturelle entre territoires autochtones
et zones colonisées. Aujourd'hui, il joue un rôle majeur dans la production
d'énergie hydroélectrique, avec plusieurs barrages importants, ainsi
que dans l'irrigation et l'industrie.
Prenant sa source
au sein de la région d'Araucanie, il naît de l'exutoire des lacs
andins Icalma et Galletué pour se jeter dans l'océan Pacifique, au sud
des collines de Hualpén. Avec un bassin hydrographique s'étendant sur
plus de 24 000 kilomètres carrés, il s'agit de l'un des systèmes fluviaux
les plus vastes du pays, traversant trente communes des régions de Ñuble,
du BiobÃo et d'Araucanie et structurant profondément l'organisation territoriale
et les activités humaines de cette partie du Chili central. Son régime
est de type mixte, caractérisé par des crues hiverno-printanières, et
son débit est alimenté par de nombreux affluents majeurs, dont les rivières
Laja, son principal tributaire avec un débit moyen de 173 m³/s, Duqueco,
Bureo et Vergara, qui contribuent à faire de cette hoya hidrográfica,
un réservoir de ressources en eau parmi les plus stratégiques du pays.
Depuis plusieurs
décennies, le BiobÃo incarne le modèle de développement hydroélectrique
chilien et ses contradictions. Le fleuve a été profondément transformé
par la construction de grands barrages à partir des années 1990, un processus
qui a fait d'elle un véritable corridor énergétique. Quatre grands ouvrages
jalonnent désormais son cours : Pangue (467 MW), Ralco (690 MW), Angostura
(323 MW) et Palmucho (34 MW), qui, ensemble, ont fragmenté le flux du
fleuve, altéré les dynamiques sédimentaires et considérablement modifié
les écosystèmes riverains. C'est dans ce contexte de bassin déjà saturé
qu'un cinquième projet, le barrage Rucalhue (90 MW), a vu sa construction
débuter en août 2024 après des années de résistance. Porté par la
société Rucalhue EnergÃa, une filiale de l'entreprise publique chinoise
China International Water and Electric (CWE), ce projet est présenté
par ses partisans comme un atout pour la sécurité énergétique et les
objectifs climatiques du Chili. Cependant, pour ses opposants, il constitue
une menace supplémentaire inacceptable, venant s'ajouter à une accumulation
d'impacts dont les effets cumulés n'ont jamais été correctement évalués.
Le projet a été autorisé après que la Corporation nationale forestière
(CONAF) l'a déclaré d'"intérêt national" en 2023, un statut qui a permis
d'abattre des espèces protégées et vulnérables comme le guindo santo
(Eucryphia glutinosa) et le naranjillo (Citronella mucronata), en échange
de mesures de compensation jugées insuffisantes par les opposants.
La conflictualité
autour du BiobÃo s'enracine dans une histoire longue de tensions entre
ce modèle de développement et les droits des populations autochtones,
en particulier les communautés mapuches-pehuenches de la haute vallée.
Pour ces dernières, le fleuve n'est pas une simple ressource, mais un
être vivant, un Ngen leubü (esprit gardien du fleuve), avec lequel la
relation de réciprocité est fondamentale pour le küme mongen,
c'est-Ã -dire l'harmonie de la vie. La construction des barrages de Pangue
et de Ralco dans les années 1990 et 2000 a entraîné la relocalisation
forcée de familles pehuenches et la submersion de terres ancestrales et
de sites sacrés. Ces événements ont conduit à un accord de solution
amiable signé en 2004 devant la Commission interaméricaine des droits
de l'homme, par lequel l'État chilien s'engageait à ne plus autoriser
de grands projets d'infrastructure, notamment hydroélectriques, sur les
territoires autochtones définis du haut BiobÃo. Pour les défenseurs
de l'environnement et les populations locales, la mise en chantier de Rucalhue
constitue une violation de l'esprit, sinon de la lettre, de cet accord,
d'autant plus que le projet a été approuvé sans une consultation préalable,
libre et éclairée conforme à la Convention 169 de l'Organisation internationale
du travail (OIT), pourtant ratifiée par le Chili. Ce sentiment d'injustice
est renforcé par la réponse institutionnelle qui alterne lenteurs administratives
et répression, avec des évictions par les forces de l'ordre, la pénalisation
de militants et la présence de sécurité privée sur les sites de construction.
Face à ce qu'ils
perçoivent comme l'échec du cadre légal à protéger le fleuve, les
populations riveraines, les organisations autochtones comme le collectif
de femmes pehuenches Maben Lebu, et les ONG environnementales telles que
Defensa Ambiental et International Rivers, ont développé des stratégies
innovantes pour faire reconnaître la valeur intrinsèque du BiobÃo. En
septembre 2024, après des mois de dialogues participatifs impliquant des
centaines d'acteurs de l'ensemble du bassin, la Déclaration des droits
du fleuve BiobÃo a été officiellement lancée à Concepción. Ce
document fondateur, le premier du genre pour un écosystème
au Chili, énonce un ensemble de droits inhérents au fleuve, notamment
le droit à un débit adéquat, à une connectivité ininterrompue de la
montagne à la mer, Ã
la préservation de son intégrité structurelle et de sa biodiversité
native, ainsi qu'à sa régénération. Cette initiative s'inscrit dans
un mouvement global de reconnaissance des droits de la nature et s'inspire
de précédents internationaux comme le fleuve Whanganui en Nouvelle-Zélande ,
tout en puisant profondément dans la cosmovision mapuche qui considère
le fleuve comme une entité vivante.
Parallèlement Ã
cette reconnaissance symbolique et politique, des efforts concrets se déploient
pour utiliser les outils juridiques existants afin de protéger les derniers
tronçons encore préservés du bassin. Sur le rÃo Queuco, un affluent
libre du haut BiobÃo qui demeure essentiel à la vie culturelle des populations
pehuenches, une coalition d'acteurs locaux et d'ONG milite pour l'établissement
d'une réserve de débit (reserva de caudal). Ce mécanisme, renforcé
par la réforme du Code des eaux de 2022, permet à l'État de soustraire
une partie du débit d'une rivière à l'octroi de nouveaux droits d'usage
de l'eau, la réservant ainsi à des fins écosystémiques ou pour des
usages locaux. Une telle réserve pour le Queuco constituerait un précédent
puissant, en opposition directe avec l'approche fragmentée des projets
comme Rucalhue, qui ne respectent que des débits résiduels minimaux sans
considération pour la santé globale du bassin. Ces initiatives locales
pour la protection du BiobÃo et de ses affluents s'inscrivent dans un
mouvement plus large porté par la coalition RÃos Protegidos, qui milite
pour une loi-cadre sur la protection des fleuves, afin de sortir d'une
logique de projets individuels pour établir une gouvernance intégrée,
capable de faire face aux menaces cumulées que représentent les barrages,
l'extraction d'agrégats, les grands projets d'infrastructure routière
et les effets du changement climatique
sur ce fleuve majeur du Chili. |
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