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Les
langues
sémitiques orientales constituent une branche distincte et éteinte
des langues sémitiques, parlées dans
l'antique Mésopotamie et ses régions
avoisinantes. Cette branche, constitué pour l'essentiel de l'akkadien,
de l'éblaïte et de la langue de Mari, se singularise par son développement
en milieu majoritairement non-sémitique, au contact des langues sumérienne
et hourrite, entre autres, ce qui a influencé sa structure et son vocabulaire.
Les caractéristiques
linguistiques principales des langues sémitiques orientales comprennent
l'évolution du système verbal sémitique commun, avec une préférence
marquée pour la conjugaison en préfixes
pour exprimer le temps présent-futur, tandis
que la conjugaison en suffixes sert surtout au passé. La phonologie
a connu des changements, comme la perte de certaines consonnes laryngales
existantes en sémitique occidental. Syntaxiquement, l'akkadien a développé
une structure de phrase souvent verbe-finale, probablement sous l'influence
du sumérien.
Le déclin de ces
langues, particulièrement de l'akkadien, commence à la fin du premier
millénaire avant notre ère, avec la montée en puissance de l'araméen,
une langue sémitique occidentale, comme lingua franca. L'akkadien survit
comme langue savante et religieuse jusqu'aux premiers siècles de notre
ère, les derniers textes cunéiformes
datant du premier siècle après JC. La redécouverte et le déchiffrement
du cunéiforme au XIXe siècle ont permis
d'accéder à cette immense tradition écrite, fondamentale pour l'étude
de l'histoire et de la culture du Proche-Orient ancien.
L'akkadien.
La langue la plus
anciennement attestée et la plus importante de ce groupe est l'akkadien.
Ses premiers témoignages écrits remontent à environ 2500 avant notre
ère. Son histoire est traditionnellement divisée en plusieurs périodes
: l'akkadien ancien (vers 2500-2000); le babylonien et l'assyrien, qui
sont les deux grands dialectes principaux ayant évolué séparément.
L'évolution de l'assyrien et du babylonien montre un continuum dialectal,
et à partir du Ier millénaire, la différence
entre les deux devient largement une question de tradition scribale plutôt
que de langue parlée.
La
grammaire de l'akkadien repose sur un système fortement marqué par
les racines consonantiques, généralement trilitères. Les mots se forment
par l'ajout de schèmes vocaliques et d'affixes qui modifient valeur grammaticale
et sens lexical. L'écriture cunéiforme, empruntée au sumérien, note
à la fois des syllabes et des logogrammes, ce qui a influencé la notation
des formes grammaticales sans toutefois les déterminer. Le nom
varie en genre (masculin, féminin), en nombre
(singulier, pluriel, duel dans les stades anciens) et en état (absolu,
construit, déterminé). Le cas grammatical joue
un rôle central : nominatif, génitif et accusatif sont distingués par
des désinences vocaliques finales (-u, -i, -a), bien
que l'usure phonétique les ait progressivement réduites dans les périodes
tardives. Le féminin se forme le plus souvent avec un suffixe -tum
au nom de base, sujet à diverses assimilations. Le système verbal repose
sur un contraste aspectuel. La forme dite prétérite exprime l'événement
ponctuel passé, le duratif rend l'action continue ou habituelle,
et le parfait exprime un état résultant ou une action déjà accomplie.
La conjugaison combine préfixes indiquant
souvent la personne et suffixes portant marques de genre et de nombre,
selon un schéma caractéristique des langues sémitiques orientales. Les
verbes forts (dont les trois radicaux sont stables)
alternent avec des verbes faibles présentant des modifications dues Ã
la présence d'une gutturale, d'une semi-voyelle ou à la répétition
d'une consonne. Les thèmes dérivés, comparables aux binyanim
(groupes verbaux) de l'hébreu ou aux
formes de l'arabe, jouent un rôle fondamental : redoublement, affaiblissement
ou ajout de préfixes permettent de marquer le factitif, le causatif, le
réfléchi ou l'intensif. Ces dérivations s'appliquent tant aux formes
verbales qu'aux participes, très utilisés pour exprimer des valeurs descriptives
ou statives. Les pronoms personnels existent sous
forme indépendante et sous forme enclitique, ces derniers étant attachés
aux noms, aux verbes et aux particules pour indiquer possession ou objets.
Les prépositions sont généralement invariables mais peuvent aussi recevoir
des suffixes pronominaux. Le syntagme nominal est largement déterminé
par l'état construit, qui relie deux noms en une relation génitive obligatoire.
L'ordre des mots tend à être de type SOV, bien que la souplesse syntaxique
soit importante grâce aux marques casuelles. Les particules, nombreuses,
jouent un rôle essentiel dans la coordination, la subordination et la
modalité.
L'akkadien
ancien.
L'akkadien ancien
est une langue sémitique orientale attestée dès le IIIe
millénaire av. JC, écrite au moyen du cunéiforme sumérien adapté.
Il s'est constitué dans la région d'Akkad,
au nord de Sumer, et représente l'une des plus anciennes langues sémitiques
documentées. Sa structure se caractérise par un système verbal riche
et flexionnel, fondé sur des racines consonantiques généralement trilittères
et comprenant un vaste éventail de dérivations morphologiques. La phonologie
de l'akkadien ancien présente un inventaire consonantique étendu, incluant
des occlusives emphatiques typiques des langues sémitiques. Le lexique
montre une forte influence du sumérien, notamment dans les domaines administratifs,
religieux et techniques. L'akkadien ancien est principalement connu par
les inscriptions royales, les textes administratifs et juridiques, ainsi
que les premières oeuvres littéraires qui ouvriront la voie à la tradition
mésopotamienne.
Le
babylonien.
Le babylonien, parlé
dans le sud de la Mésopotamie, est devenu une langue de culture et de
diplomatie dans tout le Proche-Orient antique, notamment durant la deuxième
moitié du deuxième millénaire. Les scribes babyloniens ont largement
raffiné l'usage du cunéiforme, ce qui explique le nombre considérable
de textes qui nous sont parvenus : épopées, mythes, prières, rituels,
traités médicaux, documents mathématiques et astrologiques. Le babylonien
adopte une morphologie moins archaïque que celle de l'akkadien ancien,
montrant par exemple un nivellement de certaines distinctions casuelles
et l'usage croissant de constructions analytiques. Il se distingue aussi
par une tendance à simplifier certaines oppositions vocaliques, ainsi
qu'un système verbal qui évolue vers une utilisation plus régulière
des particules et périphrases. Son prestige en fait la lingua franca
du Proche-Orient durant plus d'un millénaire.
L'assyrien.
L'assyrien, parlé
au nord de la Mésopotamie, autour d'Assur, Ninive et Kalhu, est connu
par les archives commerciales des marchands assyriens en Anatolie et plus
tard par les inscriptions impériales. Il se développe parallèlement
au babylonien, mais conserve un caractère plus conservateur dans certaines
phases anciennes, notamment dans la morphologie nominale et verbale. L'assyrien,
surtout sous sa forme néo-assyrienne du premier millénaire av. JC, se
caractérise par des traits phonétiques propres, comme le traitement particulier
des voyelles longues et la réalisation de certaines consonnes. Les archives
royales assyriennes, composées de lettres, décrets, rapports militaires,
listes tributaires et récits de campagnes, offrent un tableau exceptionnel
de la vie politique et administrative du Proche-Orient ancien. Malgré
la proximité linguistique avec le babylonien, l'assyrien se distingue
par un vocabulaire reflétant son orientation militaire et administrative,
ainsi que par une littérature propre, notamment des inscriptions royales
monumentales.
L'éblaïte.
Moins documenté
que l'akkadien, l'éblaïte, découvert dans les archives du palais d'Ebla,
en Syrie du Nord, datées du milieu du IIIe
millénaire av. JC (vers 2400-2250). Elle est rédigée en cunéiforme
sumérien, mais son système linguistique se distingue nettement de l'akkadien,
bien qu'il en soit proche. L'éblaïte montre un état très archaïque
des langues sémitiques, conservant certaines caractéristiques que l'akkadien
a ultérieurement transformées, comme une vocalisation plus complexe et
des structures morphologiques plus proches du proto-sémitique. Le lexique
éblaïte présente de fortes affinités avec les langues sémitiques occidentales
tout en partageant des traits avec les langues sémitiques orientales,
ce qui a conduit à le considérer comme appartenant à une zone de transition
sémitique. Les multiples listes lexicales bilingues sumérien-éblaïte
trouvées à Ebla ont joué un rôle essentiel dans la compréhension de
sa structure linguistique. Les textes étudiés proviennent d'un contexte
politique et administratif très riche : contrats, lettres, traités, listes
économiques, ainsi que des textes religieux décrivant un panthéon mêlant
des divinités locales et sumériennes. Ils témoignent d'un système administratif
avancé et d'un réseau diplomatique étendu, dans lequel l'éblaïte servait
de langue de chancellerie. Sa disparition est liée à la destruction de
la cité et au déclin de sa culture écrite, ce qui fait de l'éblaïte
un corpus linguistique clos, sans descendance directe connue.
La langue de Mari.
Plus tardive, la
langue de Mari désigne le dialecte sémitique attesté dans les archives
du palais de Mari, sur l'Euphrate moyen, principalement au début du IIe
millénaire av. JC. Bien que rédigés en cunéiforme akkadien, les textes
de Mari reflètent fréquemment un substrat linguistique distinct de l'akkadien
standard. Une partie importante des anthroponymes, expressions idiomatiques
et particularités syntaxiques révèle une proximité avec les langues
amorrites, généralement considérées comme une branche occidentale du
sémitique ancien. Le dialecte de Mari représente une variété régionale
qui incorpore de nombreux éléments non standard, notamment dans la morphologie
verbale où apparaissent des formes divergentes de celles de l'akkadien
littéraire, ainsi que des constructions syntaxiques influencées par la
langue parlée. Les textes de Mari sont essentiellement des lettres diplomatiques,
rapports militaires, listes administratives et documents juridiques, offrant
une documentation exceptionnelle sur la vie politique des royaumes amorrites.
Ils permettent d'observer un usage pragmatique et vivant de la langue,
moins formalisé que celui des scribes babyloniens contemporains. La langue
de Mari constitue ainsi un témoin précieux du multilinguisme du Proche-Orient
ancien, montrant comment un dialecte local pouvait coexister avec la langue
administrative akkadienne tout en conservant des traits identitaires fortement
marqués.
D'autres langues
sémitiques orientales?
Outre l'akkadien
sous toutes ses formes, l'éblaïte et la langue de Mari, le groupe des
langues sémitiques orientales connues est extrêmement restreint, car
presque toute la documentation conservée provient de la Mésopotamie et
des régions qui lui sont étroitement liées. On mentionne parfois le
tiginien ou tighinien, un nom hypothétique attribué à certains textes
très fragmentaires trouvés en Haute-Mésopotamie et dont la classification
demeure débattue faute de corpus suffisant. Certains chercheurs ont également
suggéré qu'il existait, au cours du IIIe
millénaire, d'autres parlers sémitiques orientaux très peu attestés,
notamment dans certaines régions du Diyala ou du Khabur, détectables
seulement par des indices indirects comme des anthroponymes ou des gloses,
mais aucune de ces langues ne peut être identifiée avec certitude ni
décrite de façon autonome. |
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