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Le Pacte de famine
On a dĂ©signĂ© dans le public, vers la fin du règne de Louis XV, sous le nom de Pacte de famine les opĂ©rations du gouvernement relatives aux blĂ©s et farines, et, plus spĂ©cialement, surnom du traitĂ© Malisset, signĂ© en 1765 et rĂ©vĂ©lĂ© en 1767. 

Sous l'Ancien régime, l'on était persuadé, et cela bien à tort, que la moyenne des récoltes de grains était suffisante à la consommation nationale. L'exportation des blés et farines était en général interdite, afin qu'une année pût compenser l'autre. L'administration des blés du roi, bureau qui date du règne de Louis XIV, était chargée, à l'intérieur et à l'étranger, de faire des achats publics, soit pour constituer des réserves, soit pour approvisionner l'armée et la marine : c'est par l'intermédiaire et sur les renseignements des intendants de province qu'avaient lieu ces opérations. Le commerce intérieur était sujet à mille entraves (octrois, péages, douanes provinciales, difficulté des communications): or le gouvernement avait tout intérêt à ce que le paysan vendît bien son blé, car c'était avec le prix de cette vente que les impositions étaient payées. Mais, en cas de famine ou de disette réelles, l'opinion publique accusait toute chose, excepté le ciel. Sans doute les horribles misères de l'année 1709 furent encore accrues par le désordre des finances, par une guerre aussi longue que malheureuse, par la panique des uns et la cupidité des autres. Mais on croit rêver à lire ce passage de Saint-Simon

« Il est Ă©vident qu'il y avait pour deux annĂ©es entières de blĂ©s en France, indĂ©pendamment d'aucune moisson. Beaucoup de gens entrent que Messieurs des finances avaient saisi cette occasion de s'emparer des blĂ©s pour les vendre au prix qu'ils y voudraient mettre au profit du roi, sans oublier le leur [...]. Sans porter de jugement prĂ©cis sur qui l'inventa, on peut dire qu'il n'y a guère de siècle qui ait produit un ouvrage plus obscur, plus hardi, d'une oppression plus cruelle. Les sommes qu'il produisit furent immenses, et innombrable le peuple qui mourut de faim rĂ©elle, Ă  la lettre. » 
Accusations aussi graves que vagues, mais qui tombent principalement sur les intermĂ©diaires, sur les traitants : car ces mots « le profit du roi » ne peuvent se traduire autrement que par « le bĂ©nĂ©fice du TrĂ©sor ». 

C'est à partir de 1730 que le gouvernement commence à s'occuper avec suite des subsistances de Paris : à cet effet, le contrôleur général des finances Orry autorisa par bail une compagnie de capitalistes. S'agissait-il pour le roi de paraître paternel, d'exercer sa sollicitude à l'égard de ses peuples, de prévenir les augmentations du prix du pain dans la capitale? Etait-ce, avant l'invention du mot, une expérience de socialisme d'Etat? Ces explications ne sont pas opposées au caractère de la monarchie absolue, ni même à ce principe que les meilleurs esprits regardaient comme incontestable :

« l'État doit Ă  tous les citoyens une subsistance assurĂ©e » (Esprit des lois, XXIII, 29). 
Quelles qu'aient Ă©tĂ© les intentions, les rĂ©sultats furent mauvais. Le public parut perdre aux opĂ©rations du gouvernement, et fut persuadĂ© que le gouvernement y gagnait. Le frère d'un ministre de Louis XV note dans son journal : 
« 27 aoĂ»t 1752. Le bruit se rĂ©pand beaucoup que le roi se mĂŞle aujourd'hui du commerce des blĂ©s, et, comme le prix en augmente chaque jour malgrĂ© l'abondance de la rĂ©colte, cela fait un effet dangereux. On prĂ©tend qu'il se fait de grands enlèvements. Je le croirais bien : car cette compagnie des vivres du royaume dont m'a parlĂ© dernièrement M. H... songe sans doute Ă  acheter ou arrher des blĂ©s au plus tĂ´t, pressĂ©e par des ordres supĂ©rieurs ou par son intĂ©rĂŞt. Comptant de clerc Ă  maĂ®tre, le prix d'achat ou d'arrhe ne lui coĂ»te rien Le gouvernement veut se rendre maĂ®tre du prix des vivres. Je commence Ă  croire ce que j'ai vu le plus tard possible, que M. de Machault prĂ©tend faire ressource au roi d'un gros bĂ©nĂ©fice sur les grains. PoussĂ© Ă  cela par les financiers qui l'entourent, par Bourret et par les amis de la marquise de Pompadour, on lui dĂ©guise le monopole en bien public. Qu'il y soit de bonne foi ou non, ces gens-lĂ  voudront gagner beaucoup. On les laissera faire et on y participera... » 
Un peu plus loin on lit :
« 3 octobre 1752. On est très mécontent de M. de Courteille, intendant des finances, qui a le département de l'abondance et du commerce des blés, et qui n'a pu empêcher que la disette ne fût plus grande que jamais dans une année de bonne récolte. Les soins que l'on se donne favorisent le monopole et alarment le peuple. On dit que, dans les marchés, les subdélégués [des intendants] ne paraissent qu'accompagnés de satellites. On défend aux gens du lieu d'acheter des blés. On veut faire foisonner les marchés et il n'en vient plus. Le bruit est à Paris que le roi gagne sur les blés. Enfin cela ne saurait aller plus mal.-» (Journal du marquis d'Argenson, aux dates).
C'est effectivement sur les conseils de Machault que Louis XV avait confié aux entrepreneurs des étapes militaires le soin de créer autour de Paris douze dépôts de blés et de farines. Il y eut alors une Caisse des grains, tenue successivement par Mirlavaud, jusqu'en 1774, puis par Roland, de 1774 à 1780, enfin par Rouillé de l'Etang-: cette caisse ressortissait au ministère des finances.

Cependant depuis ces prĂ©cautions prises, d'excellentes rĂ©coltes s'Ă©taient succĂ©dĂ©. L'Ă©conomiste Quesnay rĂ©pĂ©tait Ă  Louis XV son adage : 

« Laissez faire, laissez passer. »
En juillet 1764, l'exportation des grains fut autorisée afin de permettre à la culture de vendre. Mais tout aussitôt le contrôleur général l'Averdy exprima des craintes pour l'approvisionnement de Paris. Alors se présenta un ancien boulanger fort entendu en affaires, et qui s'était déjà distingué en propageant la mouture économique; il se nommait Malisset. Il proposait au ministre le concours d'une société de financiers qui achèteraient des blés et farines pour le roi et compteraient avec lui de clerc à maître. L'opération n'était pas nouvelle. L'acte fut signé le 28 août 1765. L'article 11 semble en effet engager personnellement Louis XV dans les affaires de la compagnie :
« Toutes les opérations relatives à l'entretien et à l'approvisionnement des magasins du roi seront faites au nom de Sa Majesté, et il lui sera accordé [à Malisset] toute protection à cet égard. »
Le PrĂ©vĂ´t, dit de Beaumont, ne connut pas ce traitĂ©, mais un acte notariĂ© passĂ© le 31 mars 1767 entre Malisset et ses cautions et qui en disait assez long sur l'affaire. La compagnie s'engageait Ă  faire des approvisionnements avec l'argent du roi, afin, en cas de disette, de les jeter sur le marchĂ© de Paris, et de faire baisser par lĂ  le prix des farines et du pain. Il n'est donc pas impossible que l'on ait eu en vue l'intĂ©rĂŞt du consommateur. Mais Ă  quelles gens le confiait-on? A des vendeurs de farines qui prĂ©cisĂ©ment avaient tout intĂ©rèt Ă  spĂ©culer sur la hausse des prix, Ă  la provoquer artificiellement. A supposer qu'ils vendissent Ă  perte, c'Ă©tait encore les contribuables qui soldaient la diffĂ©rence. Le commerce libre Ă©tait Ă©cartĂ©. Quel spĂ©culateur en grains eĂ»t voulu entrer en concurrence avec le roi, ou, si l'on prĂ©fère, avec l'Etat ? Le roi, l'Etat, pouvaient perdre, tandis que le droit, le devoir mĂŞme du commerçant est de gagner. Le traitĂ© Malisset fut d'ailleurs de courte durĂ©e il fut rĂ©siliĂ© le 31 octobre 1768. Le roi loua 120,000 livres un Ă©tablissement que Malisset avait créé Ă  Corbeil, et il le mit Ă  la disposition de Le Ray de Chaumont : les marchands ne manquèrent pas de spĂ©culer sur les besoins que le gouvernement affichait. 

Le 23 dĂ©cembre 1770, dĂ©fense d'exporter les blĂ©s : durant tout le ministère Terray fonctionna, sous la direction de Doumerc, la RĂ©gie des blĂ©s du roi, qui prĂ©tendait supplĂ©er au commerce et qui le dĂ©truisait parce qu'elle pouvait perdre, et que cependant les agents douteux qu'elle employait pouvaient faire par l'agiotage sur les subsistances les bĂ©nĂ©fices les plus scandaleux. L'Almanach royal de 1774 plaça au rang des officiers de finances le sieur Mirlavaud, « trĂ©sorier des grains au compte de Sa MajestĂ© ». On essaya vainement d'arrĂŞter l'Ă©dition, lorsque l'on se rendit compte de l'indignation publique que cette mention officielle avait excitĂ©e. 

Turgot rendit libre la circulation des blĂ©s dans le royaume, et, malgrĂ© la guerre des Farines, la libertĂ© fut maintenue. Mais la police des grains de Paris fut provisoirement conservĂ©e. Avant d'Ă©tendre Ă  la capitale le droit commun, le ministre conclut avec les frères Leleu, pour six ans, un traitĂ© dont l'exĂ©cution devait commencer le 1er janvier 1776. Ceux-ci devaient moyennant 25,000 livres par an et la jouissance gratuite des moulins et entrepĂ´ts de Corbeil, fournir Ă  la première rĂ©quisition, pour la halle de Paris, 25,000 sacs de farine au prix courant. Progressivement furent triplĂ©s et le nombre des sacs et le prix de ce service public, favorisĂ© par de bonnes rĂ©coltes. 

En 1782, Leleu et son associĂ© Montessuy reçurent des lettres de noblesse. L'exportation des blĂ©s fut souvent autorisĂ©e et ordinairement tolĂ©rĂ©e : la dĂ©claration du 17 juin 1787, entre autres, permit la vente au dehors de 1,100,000 setiers de grains. Mais l'annĂ©e 1788 fut mauvaise; les difficultĂ©s politiques et financières, la rĂ©sistance des privilĂ©giĂ©s Ă  l'impĂ´t, les violences populaires, la panique entretenue et par les agitateurs et par les agioteurs, les enquĂŞtes et les rĂ©clamations des parlements rappelĂ©s, toutes ces causes, plus encore peut-ĂŞtre qu'une disette rĂ©elle, amenèrent le dernier ministre de l'Ancien rĂ©gime, Necker, d'abord Ă  interdire l'exportation, puis Ă  exagĂ©rer trop publiquement (Arthur Young le lui reproche durement) les prĂ©cautions prises pour assurer les subsistances Ă  Paris. 

Le devoir du ministre, d'ailleurs, Ă©tait complexe : il lui fallait aussi penser journellement Ă  la pĂ©nurie du trĂ©sor royal. Il spĂ©cula sur les blĂ©s quand il le put sans danger immĂ©diat; il ne spĂ©cula pas pour lui, mais pour l'Etat, pour soutenir le crĂ©dit des billets de la Caisse d'escompte. Un bĂ©nĂ©fice de douze millions fut rĂ©alisĂ©, bien vite dĂ©vorĂ© par les besoins publics. Les primes accordĂ©es Ă  l'importation (23 novembre 1788, 11 janvier 1789), l'arrĂŞt du 23 avril 1789 permettant aux intendants et aux officiers de police de contraindre les dĂ©tenteurs de grains Ă  les porter aux marchĂ©s, les achats directs et multipliĂ©s en Hollande, Ă  Dantzig, en Italie, et surtout Ă  Londres, ne remĂ©dièrent qu'imparfaitement Ă  une terrible situation. 

Soixante-dix millions y passèrent; le commerce libre, soupçonné et inquiété, s'arrêta jusqu'à ne fournir à Paris que 500 ou 600 sacs par jour au lieu des 1500 qui étaient indispensables. Chaque localité prétendait garder et retenir son blé. Et cependant, affirme Arthur Young, la récolte n'était pas très au-dessous de la moyenne. Ce fut en vain, tout d'abord, que la Constituante décréta la confiance, permit la circulation des grains à l'intérieur (29 août 1789) : Necker fit ajourner la promulgation de ce décret, renouvelé avec insistance le 19 septembre. A cette occasion, Dupont de Nemours fit valoir tous les arguments des économistes contre l'ingérence de l'Etat dans les questions d'achat et de vente, et donna une remarquable analyse historique de la législation des grains depuis 1692. Déjà, dans le Cahier de Chevannes, l'ami de Turgot avait blâmé « les lois imprudentes et les ordres alarmants » qui rendent odieux le libre trafic et qui ne peuvent le suppléer; déjà il avait critiqué ces

« approvisionnements mesquins, tardifs et mal entendus, exécutés par des compagnies, dont l'intérêt est diamétralement opposé à la fonction même qu'on leur confie, à l'intérêt du roi, à celui du peuple ».
L'arrĂŞt du conseil du 21 septembre donna enfin satisfaction aux voeux des partisans de la libertĂ© et sanctionna l'arrĂŞt de la Constituante. Mais il Ă©tait trop tard, et les journĂ©es d'octobre n'en eurent pas moins lieu. La loi des 12-19 septembre 1790 ordonna la vente Ă  bref dĂ©lai des grains tenus en rĂ©serve par l'Etat. Necker, qui ne pouvait se rĂ©signer Ă  se conformer aux principes de Turgot, donna sa dĂ©mission un mois après. Mais les idĂ©es de libertĂ© ne firent pas leur chemin toutes seules : les prĂ©jugĂ©s, les nĂ©cessitĂ©s publiques subsistaient. En ce qui concernait l'approvisionnement de Paris, les fournisseurs privilĂ©giĂ©s placĂ©s autrefois sous la surveillance du lieutenant gĂ©nĂ©ral de police et du contrĂ´leur gĂ©nĂ©ral des finances, eurent Ă  l'avenir Ă  exĂ©cuter les ordres de la municipalitĂ©. 

L'article 30 de la loi du 19 juillet 1791 maintint la taxe du pain « Ă  titre provisoire». En octobre 1791, le conseil gĂ©nĂ©ral de la municipalitĂ© de Paris ouvrit un concours sur « les meilleurs moyens d'approvisionner la capitale ». Le district des Cordeliers demanda mĂŞme un approvisionnateur gĂ©nĂ©ral. Bref, la libertĂ© lĂ©gale du commerce ne suffisait pas en elle-mĂŞme : il fallait en prendre l'habitude. Pour se dĂ©gager des errements que stigmatise le nom de Pacte de famine, elle avait encore Ă  traverser la crise des assignats, celle du maximum, celle du blocus continental, et le système de l'Ă©chelle mobile elle avait surtout Ă  s'appuyer sur l'immense dĂ©veloppement du commerce international.  (H. Monin).

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