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María Lugones

María Lugones est une philosophe née en 1944 à Buenos Aires en Argentine, dans un contexte marqué par les tensions politiques et les héritages coloniaux qui façonnent durablement sa sensibilité intellectuelle. Elle quitte l'Amérique du Sud dans les années 1960 pour poursuivre ses études aux États-Unis, où elle s'inscrit en philosophie à l'Université de Chicago. Elle y soutient en 1976 une thèse qui pose déjà les jalons d'une réflexion critique sur le pouvoir, le langage et les structures normatives, mais c'est au contact des mouvements féministes, antiracistes et décoloniaux émergents que son parcours prend sa véritable orientation. Elle intègre le corps professoral de la State University of New York à Binghamton, où elle enseigne pendant des décennies dans les départements de philosophie et d'études féministes, tout en tissant des liens étroits avec des collectifs militants, des artistes et des intellectuel·les du Sud global.

Sa pensée se construit en opposition frontale aux cadres universalistes de la philosophie occidentale et du féminisme blanc dominant. Elle démonte la catégorie même de genre comme invention moderne-coloniale, chargée d'imposer une binarité hétéronormative, racialisée et capitalistique sur des cosmovisions indigènes et afro-diasporiques qui reconnaissent auparavant des relations plus fluides et plurielles. Dans ses essais majeurs, elle introduit la notion de colonialité du genre pour montrer que le patriarcat ne précède pas le colonialisme, mais qu'il en constitue l'un des dispositifs centraux, permettant de classer, de hiérarchiser et d'exploiter les corps selon des lignes de la couleur de la peau, de la classe sociale et de la sexualité. Cette analyse s'enracine dans une épistémologie du Sud, nourrie par les savoirs subalternes, les pratiques de résistance et les expériences vécues des femmes renvoyées à la couleur de leur peau, queer et marginalisées.

Elle développe parallèlement le concept de viajar-mundos (world travelling), qu'elle conçoit comme une pratique éthique et politique de déplacement entre des mondes sociaux distincts. Voyager d'un monde à l'autre implique pour elle une capacité à percevoir les règles implicites, les blessures structurelles et les ressources cachées de chaque contexte, tout en refusant l'assimilation ou le tourisme intellectuel. Cette mobilité consciente devient un outil de coalition : elle permet de nouer des alliances non fondées sur l'identité fixe, mais sur la reconnaissance des différences irréductibles et la volonté de lutter ensemble contre les matrices d'oppression entrelacées. Elle articule cette démarche à l'idée de caillage (curdling), métaphore empruntée à la transformation du lait, qui désigne un processus de regroupement politique où les éléments ne se fondent pas dans l'homogénéité, mais se lient tout en conservant leur singularité.

Ses publications, notamment Pilgrimages/Peregrinajes et ses articles fondateurs sur le système de genre colonial-moderniste, circulent largement dans les milieux académiques et militants, où ils inspirent des révisions profondes de la pensée décoloniale, des études de genre et de la théorie queer. Elle participe activement à des réseaux transnationaux, collabore avec des collectifs féministes latino-américains, afro-descendants et autochtones, et intervient dans des espaces où la théorie et la pratique se croisent. Son enseignement se caractérise par une exigence conceptuelle rigoureuse alliée à une attention constante aux réalités matérielles et affectives des luttes; elle forme des générations de chercheur·ses et d'activistes qui prolongent ses intuitions dans des contextes variés, de l'Amérique latine à l'Europe et au-delà.

Elle s'éteint le 14 juillet 2020 à Syracuse (Etat de New-York), mais son oeuvre ne connaît pas d'arrêt. Elle continue de nourrir les débats sur la décolonisation des savoirs, la justice reproductrice, les politiques de coalition et les épistémologies du Sud. Ses concepts, souvent repris, discutés et retravaillés, offrent des grilles de lecture essentielles pour penser les intersections entre colonialité, genre, couleur de la peau et désir, tout en refusant les impasses du multiculturalisme superficiel ou de l'intersectionnalité désincarnée. Son héritage persiste aussi dans les pratiques pédagogiques alternatives, les ateliers communautaires, les publications collectives et les mouvements qui réclament des mondes où la vie ne se mesure plus à l'aune de la productivité coloniale, mais à celle de la réciprocité, du soin et de la pluralité. 

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