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Le Karnatic
(= Pays noir) est le nom que portait autrefois la vaste région côtière
et intérieure du sud-est de l'Inde ,
qui s'étend du fleuve Gundezama au nord jusqu'au cap Comorin au sud, sur
environ 1000 km de longueur et cinquante à 160 km de largeur. Il se divise
traditionnellement en trois ensembles : le Karnatic septentrional, du Pennar
au Gundezama, avec Ongole pour principale localité; le Karnatic central,
du Coleroon au Pennar, englobant Madras, Pondichéry, Arcot, Vellore et
Nellore; et le Karnatic méridional, au-delà du Coleroon, avec Tanjore,
Trichinopoly, Madura et Tinnevelly. Cette région fertile, arrosée par
la Kavery et la Krishna,
demeure pendant des siècles le coeur politique et culturel des dynasties
tamoules et telougoues.
Les premières mentions historiques du
Karnatic remontent à l'époque où il forme une partie du royaume Pandya,
avant de passer au milieu du XIe siècle
sous l'autorité des Ballalas, une famille rajput qui établit sa suprématie
sur le sud de l'Inde et dont la capitale, Bisnagar, deviendra plus tard
Vijayanagara. L'empire Vijayanagara, qui absorbe progressivement l'ancien
pays Chera et domine le Karnatic à son apogée, organise la région en
viceroyautés. Une inscription datée de 1341 mentionne un certain Bupati-rayer
Udiyar gouvernant selon les ordres du rayer, tandis que Vira-vijaya-rayer
exerce également son autorité sur ce district. Après la chute de Vallulé-rayen,
le pays se fragmente entre chefs locaux avant d'être soumis par Krishna-deva-rayer,
qui envoie une armée considérable commandée par Vaiyapa-nayaker et d'autres
généraux pour collecter les tributs dans le Karnatic oriental. Ces généraux
établissent leur quartier à Ginjee et administrent la région divisée
en trois viceroyautés, Crishnapa-nayaker gouvernant de Nellore à la Coleroon,
Vijaya Raghava à Tanjore, et Yencatapa-nayaker au sud de ce dernier.
L'effondrement de Vijayanagara après la
bataille de Talikota en 1565 laisse le Karnatic en proie aux convoitises
des sultanats du Deccan. Les Adil Shahi de Bijapur
s'emparent du pays Chera en 1640, tandis que les Qutb Shahi de Golconde
étendent leur influence sur les plaines côtières. Shivaji, le fondateur
de la puissance marathe, lance des expéditions dévastatrices dans le
Karnatic inférieur, s'emparant de Tanjore et imposant tribut à d'autres
places. Les chroniques de l'époque décrivent le pays ravagé par des
armées de cavalerie marathe "grouillant comme des fourmis ou des sauterelles",
tandis que les gouverneurs moghols ne disposent que de forces insuffisantes
pour maintenir l'ordre. Le siège de Gingee, place forte stratégique,
dure seize années et ne tombe qu'en 1700, après quoi la région d'Arcot
devient le centre administratif des provinces inférieures en 1716.
La véritable transformation du Karnatic
en entité politique cohérente intervient avec l'établissement de l'autorité
moghole.
En 1692, la région est déclarée subah de l'empire, théoriquement subordonnée
à la province voisine de Hyderabad. Zulfikar Khan gouverne les deux Karnatics
jusqu'à la mort d'Aurangzeb, mais leur condition demeure instable. En
1717, Nizam-ul-Mulk arrache le Karnatic à l'empire moghol et nomme Anwar-ud-Din
Khan Bahadur gouverneur de la région avec Arcot pour capitale. Anwar-ud-Din,
issu de la lignée des Navaiyats, ces élites dakhni de commerçants et
de serviteurs de l'État qui avaient occupé de hautes fonctions sous les
sultanats du Deccan, devient ainsi le premier Nawab de la dynastie Walajahi.
Sa nomination par le Nizam, lui-même wazir du Deccan nommé par l'empereur
de Delhi, n'est pas héréditaire selon les
termes du grant original, mais la coutume indienne favorise la transmission
héréditaire des offices, et les vice-royautés comme le Deccan, l'Oudh
et le Bengale acquièrent progressivement des droits héréditaires.
Anwar-ud-Din se distingue par sa fidélité
aux Anglais de la Compagnie des Indes
orientales. En 1746, lorsque les Français
s'emparent de Madras et de Cuddalore, il intervient
militairement pour reprendre les deux établissements et les restituer
aux Anglais, déclarant qu'il agit pour "maintenir l'honneur de notre administration,
établir la puissance de notre gouvernement, donner une leçon aux orgueilleux
et aux vains, et aider ceux qui tiennent fermement la poignée de la confiance
et de l'obéissance". Cette prise de position ouvre la voie à l'implication
directe du Karnatic dans les rivalités européennes.
La mort d'Anwar-ud-Din à la bataille d'Ambur
en 1749, alors qu'il combat les forces franco-indiennes de Chanda Sahib
et du marquis de Dupleix, précipite une guerre
de succession dont le Karnatic devient le théâtre principal. La rivalité
entre Chanda Sahib et Muhammad Ali pour le nawabship d'Arcot s'entremêle
avec l'affrontement entre les Compagnies française et anglaise, la première
soutenant Chanda Sahib, la seconde Muhammad Ali. Les Français capturent
Gingee et Pondichéry devient leur quartier
général, tandis que Dupleix nourrit le projet ambitieux d'un empire français
en Inde. La contre-offensive anglaise, marquée par la victoire décisive
de Wandewash en 1760, renverse la situation. Le traité
de Paris en 1763 reconnaît Muhammad Ali Khan Bahadur, fils d'Anwar-ud-Din,
comme souverain légitime du Karnatic, et en 1765 un firman impérial de
Delhi l'élève à la dignité de Nawab héréditaire avec le titre de
Walajah Amrul-Hind, le libérant complètement de son allégeance au wazir
du Deccan.
Muhammad Ali, premier souverain héréditaire
de la dynastie, règne de 1749 à 1795 en ami loyal et constant de la Compagnie
anglaise pendant près de quarante ans. Il concède successivement aux
Anglais des assignations de revenus sur son territoire pour financer leurs
dépenses militaires, notamment les revenus du temple de Tirupathi que
la Compagnie perçoit à sa place. Cette dépendance financière croissante
transforme progressivement le Karnatic en protectorat de fait. Muhammad
Ali doit faire face aux rébellions de ses propres frères : Mahfuz Khan,
qui administre les provinces méridionales, se révolte et donne du fil
à retordre aux troupes anglaises à Madura et Tinnevelly, tandis que Nazibulla,
gouverneur de Nellore, refuse de payer les subsides exigés. L'armée de
Mysore, sous Haidar Ali, ravage le Karnatic central, contraignant les Anglais
à intervenir pour défendre leur allié.
La fin du XVIIIe
siècle voit le Karnatic dévasté par les guerres successives entre les
Britanniques et Mysore. Haidar Ali et son fils Tipu Sultan mènent des
incursions dévastatrices dans la région, tandis que les Anglais utilisent
le territoire du Nawab comme base arrière pour leurs opérations contre
Seringapatam. En 1783, les Anglais reconquièrent le Karnatic central après
les ravages infligés par Haidar Ali. La défaite finale de Tipu Sultan
en 1799 permet aux Britanniques de consolider leur emprise sur tout le
sud de l'Inde. Le 31 juillet 1801, par traité, toutes les possessions
du Nawab du Karnatic sont transférées à la Compagnie anglaise, mettant
fin à l'existence politique de la dynastie Walajahi. Le dernier Nawab
meurt en 1853, et il est alors décidé de mettre un terme à la souveraineté
nominale, une allocation libérale étant prévue pour la famille.
Le Karnatic, qui avait été le théâtre
des premières grandes confrontations entre puissances européennes sur
le sol indien, disparaît ainsi comme entité politique pour être absorbé
dans la présidence de Madras. Son histoire illustre le processus par lequel
les États successeurs de l'empire moghol, affaiblis par les guerres intestines
et la dépendance financière et militaire envers les Compagnies européennes,
perdent progressivement leur autonomie avant d'être purement et simplement
annexés par la puissance coloniale britannique, qui établit ainsi les
fondations du Raj sur le sous-continent. |
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