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Walter
Mignolo
est un philosophe et sémiologue
né le 1er mai 1941
à Corral de Bustos, dans la province de Córdoba, en Argentine.
Il obtient une licence de philosophie à l'Université nationale de Córdoba
en 1969. En 1969, après avoir décrit son expérience à Córdoba comme
un "paradis" avant le coup d'État militaire de 1966, il reçoit une bourse
pour partir étudier à Paris. Il y rencontre
l'écrivain cubain exilé Severo Sarduy, qui le présente à Roland
Barthes. Sous la direction de Barthes et de Gérard Genette, il obtient
son doctorat de troisième cycle à l'École des hautes études en sciences
sociales de Paris en 1974, dans le domaine de la sémiotique
et de la théorie littéraire.
Après
avoir enseigné aux universités de Toulouse,
d'Indiana et du Michigan, Mignolo rejoint l'Université Duke en janvier
1993, où il est titulaire de la chaire William H. Wannamaker de littérature
et d'études romanes, avec des nominations conjointes en anthropologie
culturelle et en études latino-américaines. Il dirige également le Centre
d'études globales et des sciences humaines au sein du John Hope Franklin
Center de Duke. Il est aussi chercheur permanent à l'Universidad Andina
Simón BolÃvar de Quito, en Équateur.
Sa
carrière intellectuelle connaît un tournant décisif avec la publication
en 1995 de The Darker Side of the Renaissance: Literacy, Territoriality
and Colonization, un ouvrage qui le fait connaître mondialement dans
le domaine des études postcoloniales et subalternes. Ce livre, qui reçoit
le prestigieux Katherine Singer Kovacs Prize de la Modern Language Association,
soutient la thèse que la Renaissance
européenne a eu "un autre côté" oublié et invisibilisé : la colonisation
des Amériques. Mignolo y montre comment les technologies de la connaissance,
telles que l'écriture alphabétique, le codex occidental, la carte ou
le dictionnaire, ont été des instruments essentiels du processus de colonisation
et d'extermination du Nouveau Monde. Il démontre également comment les
peuples autochtones ont adopté et transformé ces outils européens en
les imprégnant de leurs propres épistémologies
.
À
la fin des années 1990, Mignolo devient l'une des figures centrales du
groupe Modernité/Colonialité, une école de pensée critique latino-américaine
qu'il contribue à fonder aux côtés de penseurs comme AnÃbal
Quijano, Enrique Dussel, Arturo
Escobar, Santiago Castro-Gómez, Ramón
Grosfoguel et d'autres. Ce groupe cherche à théoriser la colonialité
et la colonialité du pouvoir, des concepts popularisés par Mignolo
mais initialement développés par le sociologue péruvien AnÃbal Quijano.
Pour Mignolo et le groupe M/C, la modernité et la colonialité sont consubstantielles
: il n'y a pas de modernité sans colonialité. Cette perspective vise
à décentrer le récit européen de la modernité en montrant que celle-ci
ne peut être comprise sans tenir compte de l'impact global de la colonisation
des Amériques.
Parmi
ses concepts clés figurent la différence coloniale, la colonialité
de l'être, la penséefrontalier (pensamiento fronterizo)
et la décolonialité comme option épistémique et politique. Mignolo
distingue nettement la colonialité du colonialisme historique : tandis
que le colonialisme désigne des relations politiques et économiques spécifiques
d'administration coloniale, la colonialité renvoie aux "schémas longs
de pouvoir qui ont émergé du colonialisme mais qui définissent la culture,
le travail, les relations intersubjectives et la production de connaissance
bien au-delà des limites strictes de l'administration coloniale". Il propose
ainsi une désobéissance épistémique et un détachement
(desprenderse) par rapport aux savoirs eurocentrés, afin de réactiver
les connaissances subalternisées par la colonialité. Il plaide pour la
pluriversalité comme alternative à l'universalisme
abstrait occidental.
Mignolo
a publié notamment : Local Histories/Global Designs: Coloniality,
Subaltern Knowledges and Border Thinking en 1999, puis The Idea
of Latin America en 2005, qui reçoit le Frantz Fanon Prize de la Caribbean
Philosophical Association. The Darker Side of Western Modernity: Global
Futures, Decolonial Options paraît en 2011. En 2018, il co-écrit
avec Catherine Walsh On Decoloniality: Concept, Analytics, Praxis. The
Politics of Decolonial Investigations est publié en 2021.
Ses
travaux, traduits dans de nombreuses langues, exercent une influence considérable
dans les sciences humaines et sociales, tout en suscitant des critiques,
notamment de la part de la sociologue aymara Silvia Rivera Cusicanqui qui
accuse les penseurs décoloniaux de pratiquer un "impérialisme intellectuel"
vis-à -vis des communautés autochtones. Certains critiques lui reprochent
également une tendance à essentialiser le non-occidental et à négliger
les dimensions matérielles et économiques de la domination coloniale
au profit d'une focalisation sur l'épistémique. |
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