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Kadidja
bint Khuwaylid,
souvent transcrit Khadīja ou Khadîjah, est la première
épouse du prophète Mahomet et sans doute l'une
des figures les plus respectées et influentes de l'histoire de l'islam,
non seulement en tant que compagne de Mahomet, mais aussi en tant que personnalité
indépendante, entrepreneure accomplie, et soutien inébranlable lors des
années les plus cruciales de la naissance de l'Islam. Née vers 555 ou
565 de l'ère commune à La Mecque, elle appartient
à la tribu des Quraysh, plus précisément au clan des Banū Zuhra, l'un
des plus prestigieux de la cité. Issue d'une famille aisée et respectée,
elle hérite, à la mort de son père Khuwaylid (marchand réputé,
tué lors de la fameuse bataille de Fujjār), d'une fortune considérable
et d'une activité commerciale florissante qu'elle développe avec intelligence
et rigueur. Veuve deux fois avant de rencontrer Mahomet, elle a déjà
eu des enfants de ses précédents mariages, dont une fille nommée Hind,
et jouit d'une réputation exemplaire : elle est surnommée al-Ṭāhirah,
« la Pure », ou al-Ṣādiqah, « la Véridique », témoignant
de l'estime générale qu'elle suscite dans la société mecquoise, tant
pour son intégrité que pour sa générosité envers les nécessiteux.
C'est dans ce contexte
qu'elle engage Mahomet, alors âgé d'une vingtaine d'années, comme agent
commercial pour gérer l'une de ses caravanes marchandes vers la Syrie.
Impressionnée par son honnêteté, sa discrétion et son sens des responsabilités,
Kadidja décide de lui proposer le mariage, par l'intermédiaire d'une
amie proche, Nafīsa bint Munya. Mahomet, orphelin et sans fortune, accepte,
et leur union est célébrée vers 595, alors qu'elle a environ quarante
ans, un âge avancé pour l'époque, et lui vingt-cinq. Leur mariage,
monogame et profondément harmonieux, dure vingt-cinq ans, jusqu'à la
mort de Kadidja, et constitue une exception notable dans la vie du prophète,
qui ne prendra d'autres épouses qu'après son décès.
De cette union naissent
plusieurs enfants, dont quatre filles, Zaynab, Ruqayya, Umm Kulthūm
et Fāṭima, qui atteindront l'âge adulte,
ainsi que deux garçons, Qāsim et ‘Abd Allāh, morts en bas âge. Seule
Fāṭima, la benjamine, survivra à son père et deviendra une figure
centrale dans l'islam, notamment pour les chiites,
comme épouse d'Ali ibn Abi Tālib et mère de Hasan et Husayn. Kadidja,
tout en assurant son rôle familial, continue d'exercer une activité économique
active, ce qui permet à Mahomet de se consacrer, surtout après la quarantaine,
à la méditation dans la grotte du mont Ḥirā'. C'est précisément
lors d'une de ces retraites, en 610, que survient selon la tradition
la première révélation : l'archange Gabriel apparaît à Mahomet et
lui ordonne de « Lire » (Iqra'). Terrifié, tremblant, le prophète
revient auprès de Kadidja, craignant d'être possédé ou atteint de folie.
C'est alors qu'elle joue un rôle décisif : loin de douter, elle le rassure
avec une conviction immédiate et profonde. Elle l'enveloppe dans un manteau,
lui fait boire une boisson chaude, et déclare sans hésitation :
« Par Dieu,
jamais Dieu ne te couvrira d'opprobre. Tu aimes tes parents, tu es bon
avec tes proches, tu soutiens les faibles, tu donnes aux pauvres, tu accueilles
les hôtes, tu aides ceux qui subissent l'injustice. »
Pour Mahomet, cette
réponse n'est pas seulement un réconfort affectif : elle est une première
forme de reconnaissance prophétique, une attestation humaine de la véracité
de l'expérience divine, et Kadidja devient ainsi la toute première personne
à croire en lui, la première musulmane.
Son soutien ne s'arrête
pas là. Durant les années difficiles qui suivent la proclamation publique
du message coranique (marquées par l'hostilité croissante des notables
mecquois, le boycott économique imposé aux Banū Hāshim (le clan de
Mahomet), l'isolement social et la persécution des premiers convertis)
Kadidja déploie toute sa fortune, son influence et sa protection morale
pour aider son époux et la jeune communauté. Elle finance l'hégire
(l'émigration) de certains croyants vers l'Abyssinie,
soutient financièrement les pauvres parmi les musulmans, et maintient,
autant que possible, le lien avec les membres de la tribu encore bienveillants.
Son rôle est d'autant plus remarquable qu'il s'exerce dans un contexte
patriarcal où l'autorité féminine publique est limitée; or, Kadidja
n'exerce pas une influence indirecte ou discrète, mais une autorité morale
reconnue par tous, y compris par Mahomet lui-même, qui continuera, longtemps
après sa mort, à évoquer son souvenir avec une émotion intense, affirmant
qu'elle a cru en lui alors que tous le traitaient de menteur, qu'elle l'a
soutenu alors que tous l'abandonnaient, et qu'elle l'a consolé alors que
tous le rejetaient.
Elle meurt vers 619,
probablement à La Mecque, peu avant ou peu après la mort d'Abū Ṭālib,
l'oncle protecteur de Mahomet, une période si douloureuse qu'elle est
appelée ‘Ām al-Ḥuzn, « l'année de la tristesse ». Son décès
marque un tournant dans la vie du prophète : c'est après cette perte
qu'il entreprend le voyage nocturne à Jérusalem
et l'ascension céleste (Isrā'
wa Mi‘rāj), et qu'il commence à envisager sérieusement l'émigration
vers Yathrib (future Médine). Mahomet gardera
toute sa vie une dévotion particulière à sa mémoire : il continuera
à envoyer des présents à ses amies proches, comme Sawda bint Zam‘a
(qui deviendra sa deuxième épouse) ou Ḥalima, sa nourrice, en l'honneur
de Kadidja; lorsqu'Aïcha, sa jeune épouse médinoise, lui demandera s'il
l'aime davantage qu'elle, il répondra :
« Elle
croyait en moi quand personne ne le faisait; elle m'a accordé sa confiance
quand tous me reniaient; elle m'a soutenu par sa fortune alors que j'étais
pauvre. Dieu m'a donné des enfants par elle, et ne me les a pas donnés
par toi. »
Une telle réponse,
rapportée dans plusieurs sources hadithiques, souligne combien Kadidja
occupe une place singulière, non seulement affective mais religieuse et
historique.
Dans la tradition
islamique, sunnite comme chiite, Kadidja est
unanimement vénérée. Elle est souvent placée en tête des « Quatre
Femmes parfaites » (avec Fāṭima, Marie (Maryam),
et Asiya, l'épouse pieuse de Pharaon) selon un hadith rapporté
par Ibn Ḥanbal et al-Ṭabarānī. Les chiites, en particulier, la tiennent
en haute estime comme la mère de Fāṭima, leur première femme sainte,
et insistent sur la pureté (‘iṣma) de sa lignée. Son tombeau,
situé au cimetière de al-Ma‘la à La Mecque, fut, comme beaucoup de
sites vénérés, détruit ou nivelé à plusieurs reprises, notamment
par les Wahhabites au XVIIIe
puis au XXe siècle, pour éviter tout
risque de culte des saints contraire à la stricte unicité divine (tawḥīd).
Néanmoins, sa mémoire demeure vivante dans les sermons, les récits édifiants,
les manuels scolaires musulmans, et les dévotions populaires. Dans le
monde chiite où des prières spécifiques lui sont dédiées. |
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