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La langue française
Le français est une langue italique, qui appartient au groupe des langues d'oïl, dans lequel on range aussi le picard et le wallon. Il a commencé à se dégager un peu nettement du latin au VIIIe siècle. Comme tous les idiomes de sa famille, il a formé ses mots de ceux du latin en conservant la syllabe sur laquelle se trouvait l'accent tonique; mais de plus il a supprimé ou rendu muettes toutes les syllabes venant après la tonique, et il a fait tomber les voyelles brèves précédant cette tonique. C'est de la sorte que de sanitatem il a fait santé et que de liberare il a fait livrer, etc. De plus, le français, dans l'intérieur des mots, a généralement supprimé les consonnes gutturales et dentales qui se trouvaient entre deux voyelles. Ainsi de crudelem, fodere, laudare, medulla, sudare, etc., il a formé respectivement cruel, fouir, louer, moelle, suer. Telles ont été les règles qui ont présidé à l'éclosion des mots francais pendant tout le temps que le sentiment de l'accent latin s'est conservé, et les mots ainsi formés sont essentiellement corrects. Mais, à coté de ces vocables, il en est d'autres qualifiés de mots savants qui ont été fabriqués sans tenir compte de la place primitive de l'accent, et que l'on a exactement calqués sur les mots latins. Ceux-là sont d'origine relativement récente. De ce nombre sont : fidèle, fragile, cumuler, venant de fidelem, fragilem, cumulare et faisant, en quelque sorte, double emploi avec les mots d'origine populaire féal, frêle, combler.

Le français se distingue encore des autres langues néo-latines en ce que, contrairement à ce qui se passa dans ces dernières, il a conservé longtemps une petite déclinaison, débris de la déclinaison latine, et réduite à deux cas, le nominatif et l'accusatif. Par exemple, dans l'ancien francais, aux mots latins latro, latronem, correspondaient les formes lerre, pour le nominatif, et larron, pour l'accusatif. Semblablement, le latin presbyter, presbyterum faisait prestre au nominatif et prouvaire à l'accusatif. Cette déclinaison disparut vers 1350 et alors le français, à de rares exceptions près, ne garda que ses anciens accusatifs qui remplirent toutes les fonctions dévolues aux différents cas de la déclinaison latine. 

Le français est une langue essentiellement analytique : il ne peut réunir plusieurs radicaux pour en former l'expression unique d'une idée complexe, et ne possède, par la même raison, qu'un petit nombre de diminutifs et d'augmentatifs. Il n'a que deux genres et deux nombres : il est dépourvu du genre neutre, qu'on trouve dans le grec, le latin et les langues germaniques, sauf Ie pronom il dans certaines phrases (il s'en faut, il suffit, il se peut que, etc.), et du nombre duel, usité en grec. Il possède un article défini, qu'il a tiré du pronom démonstratif des latin ille, dont il a pris la dernière syllabe (le), tandis que l'italien a pris la première (il). Sa conjugaison est riche en modifications de temps; le rôle des auxiliaires y est moindre qu'en allemand et en anglais. Les règles grammaticales ont été généralement empruntées au latin; mais la phrase est beaucoup moins transpositive, surtout en prose, parce que l'absence de désinences pour la distinction des cas est une gêne pour la construction. 

II n'y a que les pronoms régimes qui aient conservé un reste de déclinaison, et il n'y a guère que la forme interrogative qui permette l'inversion sans nuire à la clarté. La langue française, tantôt en supprimant ou rendant muettes les désinences latines, tantôt en conservant les terminaisons ajoutées aux mots latins, a obtenu une variété de prononciation que n'avait pas le latin lui-même, et que les langues méridionales modernes possèdent moins encore; mais il a beaucoup perdu quant à l'éclat : ainsi, les voyelles sonores latines a, o, i, ont été changées en voyelles sourdes e, eu, u. Du reste, la prononciation s'est plusieurs fois modifiée, comme le prouvent les vers des anciens poètes : par exemple, les deux lettres de la diphtongue oi se sont fait jadis entendre distinctement dans roine, qui est devenu reine; il en fut de même de ai, que nous prononçons maintenant comme une voyelle simple; les consonnes finales l, n, r, qu'on fait entendre aujourd'hui, ont été souvent muettes, et réciproquement (monsieur rimait avec meilleur, altier avec fier, etc.).

Essentiellement héritier du latin, le français a aussi conservé quelques traces des autres langues parlées par les différents peuples qui ont occupé le sol de la France : ces idiomes, d'abord superposés, puis fondus ensemble, ont concouru à la former, mais dans des proportions fort inégales. Avant la conquête romaine, on parlait l'ibérien dans l'Aquitaine, et le celtique dans les autres parties de la Gaule. Aujourd'hui, l'ibérien ne subsiste plus que dans le basque, qui a fourni au français un très petit nombre d'éléments. On peut citer comme ayant cette origine : ennui (enojuo en basque, enojo en espagnol), aisé (aisa en basque), vague de la mer (baga).

La part du celtique dans la formation de la langue française a été, sans contredit, plus considérable, et on peut regarder comme lui appartenant les mots qui n'offrent pas la trace d'une dérivation certaine des langues étrangères avec lesquelles les invasions armées ou le mouvement de la civilisation ont mis le français en contact. Toutefois, il ne faut pas exagérer, comme l'ont fait Bullet et La Tour d 'Auvergne, l'importance des racines celtiques; car la langue et la civilisation des Romains pénétrèrent la Gaule avec trop de rapidité et trop de profondeur, pour que les idiomes antérieurs pussent exercer une grande influence. S'il est vrai qu'au Ve siècle de notre ère le celtique était encore en usage sur certains points, s'il s'est même conservé jusqu'à nos jours dans le dialecte bas-breton, il faut l'attribuer à la position géographique de l'Armorique, dont les communications avec les Romains furent plus tardives et plus rares que celles des autres parties de la Gaule. Parmi les traces que le celtique a laissées dans le français, on remarque les désinences des termes géographiques en dun (élévation de terre), dor (cours d'eau), et van ou ven (montagne). Les mots suivants ont peu ou pas changé en passant dans le français : banc, tas (taz), broc, parc, glas, quai (cai), corde (cord), cri, blanc (blan), aigreur (egri), dru (drud, héros), camus (cam, courbé, de travers), brusque (brysk, léger), truand (truan, misérable), bec (becco), trousseau (troos, vêtement), etc. Selon W. Edwards, la prononciation des langues celtiques s'est perpétuée en partie dans le français : il leur devrait notamment les voyelles nasales qu'il a, dans les dérivés du latin, substituées aux voyelles orales pures, suivies des articulations n ou m.

Les Phéniciens, qui fréquentèrent de bonne heure le littoral méditerranéen de la Gaule, et dont plusieurs monuments attestent encore le séjour, ne paraissent pas avoir agi sur la langue; les recherches de Bochart à ce sujet n'ont pas donné de résultats concluants. Il en est de même des Grecs de Marseille, à la langue desquels Henri Estienne s'est plu à attribuer un grand nombre d'étymologies françaises. Les mots dérivés du grec, qui se trouvent dans le français, sont venus par l'intermédiaire du latin; ou bien, on les doit aux écrivains de la Renaissance du XVIe siècle. Ceux qu'emploie la langue des sciences sont d'introduction moderne, et ils se retrouvent d'ailleurs, presque sous la même forme, dans les autres pays de l'Europe; où ils ont été admis simultanément.

Le latin, transporté en Gaule d'abord par les légionnaires de Domitius Ahenobarbus et de Licinius Crassus (121-118 av. J.-C), puis par ceux de César (58-51), constamment renforcé par l'afflux des soldats, des colons et des fonctionnaires, avait complètement triomphé de la langue gauloise au IVe siècle. Ce fut un latin qui avait beaucoup changé depuis l'époque classique, un latin populaire, qui évoluait vers la simplification, notamment par l'abandon de déclinaisons, qui fut ainsi parlé alors des Pyrénées au Rhin. Au Ve siècle, les Burgondes, les Wisigoths et les Francs apportèrent de la Germanie leurs idiomes, aussi étrangers au latin qu'au celtique; ces idiomes, qui avaient entre eux une grande affinité, ont été désignés, par facilité, sous le nom commun de tudesque. Autrement dit il s'agissait de langues germaniques. Celles-ci ont eu, en Gaule, des destins différents. Au Sud de la Loire, en pays wisigothique, si l'on veut, le latin a continué à être la langue de la population et a poursuivi son évolution pour devenir ce que l'on appellera plus tard la langue d'oc. Une dénomination empruntée aux mot par lequel on exprimait l'affirmation (oui). 

La ligne de séparation entre ces deux dialectes partait de Blaye et passait aux environs de Ribérac, de Confolens, de Boussac, de Charolles, à l'Est de Dôle, près de Belfort, et suivait ensuite la ligne des Alpes.
Au Nord, en pays franc, où la colonisation germanique est plus importante, le latin, à partir de Clovis, est aussi adopté (en même temps que le christianisme romain) par la nouvelle classe dirigeante. Une forme de bilinguisme s'installe, et le latin se nourrit quelque peu de la langue des Francs. La part que la langue francique eut dans la formation de ce qui allait devenir la langue française est diversement appréciée, mais s'accorde à évaluer à environ 400 le nombre des racines germaniques qui se sont implantées dans le français. Et, surtout, la prononciation change notablement au contact du francique. Un langue nouvelle se forge, qui prendra le nom de langue d'oïl, nommée ainsi selon le même principe que celui qui a fait parler de langue d'oc. Les idiomes du Nord et du Sud, ainsi formés évolueront chacun selon son propre chemin en donnant naissance à divers dialectes que l'on qualifiera tout naturellement en langues d'oil et en langues d'oc. (Un troisième espace linguistique existant encore en France, situé entre les deux à l'Est formant le franco-provençal, fomé dans ce que l'on appelera pour faire court la zone burgonde). Parallèlement, le francique se retrempa à sa source première sous Charlemagne, qui avait choisi Aix-la-Chapelle pour résidence; tandis que la nécessité de réunifier les langues d'oïl dans un cadre commun se faisait jour. On décida de constituer une sorte de langue commune, en mêlant les différents dialectes autour de celui parlé en Ile-de-France, et que les auteurs de l'époque appellent la langue romaine rustique. 

Le plus ancien texte que l'on connaisse de cette langue romane est le texte du serment que Louis le Germanique, fils de Louis le Débonnaire, et son frère Charles le Chauve, se prêtèrent l'un à l'autre à Strasbourg en 842. On y remarque encore quelques-unes de ces terminaisons latines qui sont aujourd'hui fréquentes dans l'espagnol et l'italien; mais l'influence germanique est visible dans la brièveté des mots et le redoublement des consonnes. Au Xe siècle, les flexions casuelles auront disparu, pour faire place à des particules isolées, et l'on verra naître l'article, une des différences essentielles qui séparent la langue française de celle des Romains.

L'époque est aussi à une prise de conscience plus aiguë des évolutions divergentes qu'on prises les langues au Nord de la Loire et celles qu'on parle dans le Midi. Les rapports que les événements politiques et les alliances princières établirent entre la France méridionale, la Catalogue et l'Aragon, l'éclat des cours d'Arles et de Toulouse, donnèrent à la langue d'oc une forme remarquablement régulière depuis la Loire jusqu'à l'Ebre et la Méditerranée. Mais cette langue, polie par les Troubadours, reçut de la guerre des Albigeois, au commencement du XIIIe siècle, un coup dont elle ne devait pas se relever : un concile la proscrivit "comme suspecte d'hérésie," en même temps que les seigneuries féodales qui avait éclaté la guerre étaient absorbées dans le domaine des rois de France. Après avoir été une langue littéraire, elle se démembra et fut condamnée à devenir, à terme, une langue ou un ensemble de langues régionales. Cependant, après la réunion politique du nord et du midi de la France sous l'autorité des rois capétiens, la relégation des langues du Sud par celle du Nord ne fut pas si rapide, que, sous le roi Jean, la différence de langage ne motivât la tenue de deux assemblées distinctes d'États généraux.

La langue d'oïl, devenue la langue romane, a été plus grossière à sa naissance; les mots latins, revêtus de terminaisons tudesques portent à l'oreille un son dur : mais le grand nombre des mots composés jette déjà de la variété dans la prononciation. II faudra beaucoup de temps pour épurer et adoucir cette langue, pour lui donner de l'élégance; les Trouvères de la Picardie, de la Normandie, de la Bourgogne, de la Champagne et de la Flandre concourront à cette formation laborieuse. Le dialecte picard est généralement regardé comme le type du langage septentrional, dont le domaine s'étendit avec l'influence de la couronne, et qui est devenu le français. Si les progrès furent lents pendant le Moyen âge il faut l'attribuer à l'ignorance de la noblesse au règne la féodalité, qui avait détruit tout centre et toute autorité commune, aux malheurs de la guerre de Cent Ans, et à la prédominance, chez les classes instruites, de la langue latine, qui était toujours la langue de la religion catholique, du droit et de l'enseignement. Parmi les premiers essais de la prose française, il faut citer la traduction de quelques livres de la Bible, celle du Symbole attribuée à Saint Athanase, les sermons de Saint Bernard en langue vulgaire, et la chronique de Villehardouin.

Le français du XIIIe siècle tel qu'on le trouve dans les Établissements de Louis IX, et dans les vers de Marie de France, de Rutebeuf, de Thibaut IV, comte de Champagne, commence à se dépouiller de la barbarie; il est déjà clair, simple, facile, et la fondation d'un Empire latin à Constantinople en faveur d'un prince français l'enrichit d'un plus grand nombre de radicaux grecs que ne pouvait le faire l'étude des oeuvres d'Aristote dans les écoles de la scolastique. Un certain nombre d'expressions arabes y ont pénétré, soit par les rapports que le midi de la France avait eus avec les musulmans de l'Espagne, soit par l'étude des ouvrages de leurs écrivains, soit surtout par l'effet des Croisades; par exemple: alambic, alcool, algèbre, almanach, amiral, avanie, azur, câble, cafard, café, chiffre, jarre, magasin, mesquin, tambour, truchement, zénith, etc. 

Les philologues ont signalé, dans les auteurs du XIIIe siècle, plusieurs faits grammaticaux intéressants : ainsi, la langue a conservé encore quelques traces de cas dans les noms, ce qui lui donne une place intermédiaire entre les langues qui ont la déclinaison et celles qui ne l'ont pas; c'est sous la forme qu'ils avaient primitivement à l'état de régime que beaucoup de mots ont passé dans le français moderne; la lettre s, employée comme désinence grammaticale dans les substantifs, marque le sujet de la phrase si le substantif est au singulier, et le régime s'il est au pluriel; la conjugaison se régularise; la construction se plie à l'ordre logique des idées, et devient définitivement directe. Quant à l'orthographe, elle n'a pas existé, à proprement parler, pendant tout le Moyen âge on trouve le même mot écrit de vingt manières différentes, soit que ces formes diverses représentent les nuances qui existaient dans les prononciations provinciales, soit qu'elles aient été les signes multiples et incertains d'une prononciation unique, le même mot étant souvent orthographié de façons variées dans un même manuscrit.

Aux XIVe et XVe siècles, pendant les guerres contre l'Angleterre (la Guerre de Cent ans) et au milieu des discordes civiles, Charles d'Orléans et Villon en poésie, Froissart et Comines dans la prose, surpassèrent leurs devanciers. Mais, outre que l'unité du langage littéraire n'existera qu'après la constitution de l'unité territoriale et politique, au moins dans la partie la plus éclairée de la population, les changements étaient si brusques, les formes du style vieillissaient si vite, que les écrits avaient besoin d'être commentés et même traduits, pour devenir intelligibles aux générations suivantes. Ainsi, au temps de François Ier, on ne lisait plus Joinville que dans une traduction, et Clément Marot, en rééditant les oeuvres de Villon, qui était né 60 ans seulement avant lui, jugeait nécessaire d'en expliquer parfois le texte par des notes marginales. 

Jusqu'au XVIe siècle, le français avait été repoussé par la religion, la politique et la science : à partir de Louis XII, il triompha de ces dédains. Ce prince l'introduisit dans les tribunaux à la place du latin, et, en 1539, François Ier prescrivit de l'employer exclusivement pour les jugements et les actes publics (Ordonnance dite de Villers-Cotterêts). Cette décision contribua puissamment aux progrès de la langue : du rôle nouveau qu'on lui assignait résulta l'obligation de la soumettre à une marche régulière, de lui donner plus de pureté et de correction, de régulariser sa syntaxe, et les études de grammaire auxquelles on se livra depuis cette époque furent considérablement aidées par les travaux des érudits de la Renaissance sur les ouvrages de l'Antiquité grecque et latine.
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Ordonnance de Villers-Cotterêts.
L'article 111 de l'Ordonnance de Villers-Cotterêts imposant l'usage
du français pour les actes publics.

Le grec et le latin donnèrent au français un réel secours pour former un grand nombre de mots nouveaux, rendus nécessaires par le progrès des idées comme par celui des sciences et des arts. Clément Marot perfectionna la langue sans en changer le caractère dominant; elle resta naïve, et manqua de noblesse et d'énergie : mais Ronsard et son école eurent des prétentions plus ambitieuses. Ils dénaturèrent la langue en voulant la réformer : au lieu de l'énergie, ils introduisirent l'enflure, la bizarrerie et l'obscurité. Une érudition sans goût surchargea le français de mots maladroitement composés et de tournures contraires à son génie; elle en fit une langue pédantesque et tourmentée. Plus heureuse fut l'influence d'Amyot par sa traduction des oeuvres de Plutarque, et surtout celle de Montaigne, dont la diction vive, brusque, précise, a créé une foule de mots heureux, de tournures claires et rapides. 

La Réforme religieuse eut aussi des effets salutaires : non seulement Calvin, pour répandre plus sûrement ses doctrines, s'étudia à écrire avec pureté et mérita d'être cité par Pasquier et Patru comme un des pères de la langue, mais les catholiques reconnurent la nécessité de combattre sur ce terrain les protestants, et d'abandonner le latin pour lutter, avec l'idiome vulgaire, contre les idées nouvelles. L'italien fit à son tour irruption dans le français à la suite des guerres d'Italie et pendant les Guerres de religion, et en modifia principalement la prononciation : c'est dans l'entourage de Catherine de Médicis qu'on donna le son de l'è ouvert à la diphthongue oi de la conjugaison. Henri Estienne reprochait à ses contemporains d'emprunter à l'Italie, entre autres expressions, tous leurs termes de guerre. A l'influence de l'italien succèda celle du castillan, et, à la cour de Louis XIII, il fut quelque temps de mode d'entremêler la conversation de mots espagnols.

Cependant, au milieu de ces causes diverses de désordre, on sentait le besoin de règles uniformes. Dès 1576, Blaise de Vigenère se plaignait de la licence qui était si funeste, aux progrès de la langue. Malherbe commença l'oeuvre de la fixation du français. L'Académie française fut instituée en 1635, "pour connaître de l'ornement, embellissement et augmentation de la langue française." Guez de Balzac montra que la prose française était capable d'une certaine pompe, et Descartes, qu'elle comportait la précision la gravité, la noblesse dans les matières les plus élevées et les plus abstraites. Voiture lui donna de la souplesse, de la variété, et quelquefois de la grâce. Mais notre premier grand monument littéraire en prose devait être les Provinciales de Pascal (1656). La cour eut aussi sa part d'influence sur le langage Henri Estienne disait déjà, au XVIe siècle :

"La cour est la forge des mots nouveaux, le palais leur donne la trempe." 
Au XVIIe s., Vaugelas, voulant définir le bon  usage sur lequel il faisait reposer la pureté de la langue, s'exprimait ainsi : 
"C'est la façon de parler de la partie la plus saine de la cour [...]. II est certain que la cour est comme un magasin d'où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que l'éloquence de la chaire ni du barreau n'aurait pas les grâces qu'elle demande, si elle ne les empruntait presque toutes à la cour."
En prenant la rigoureuse symétrie des règles modernes, le français devint une langue véritablement nationale. Il abandonna les allures libres, franches, hardies du vieux langage, dans lequel Fénelon trouvait "je ne sais quoi de court, de naïf, de vif et de passionné," pour revêtir une correction élégante, digne, mais un peu froide. II se fit, comme on l'a remarqué ", sage jusqu'à la pruderie, économe jusqu'à la parcimonie," au point que La Fontaine n'osait avouer ces vieilleries gauloises où il puisait souvent le fond et la forme de ses poésies. Toutefois, la langue du XVIIe siècle est notre langue classique.
"Elle fut, dit Ch. Nodier, tout ce que peut être une langue, parvenue à son apogée, tout ce qu'une langue n'est jamais deux fois, pleine de simplicité dans sa force et dans sa grandeur, de modération dans ses conquêtes, et de prudence dans son audace. Pascal donna au français de son siècle une exactitude lumineuse et une élégante précision; Corneille, la majesté sévère des langues antiques; Racine, leur grâce, leur mollesse et leur harmonie; Molière y consacra le gallicisme énergique du peuple, La Bruyère celui de la ville, Mme de Sévigné celui de la cour; Bossuet lui fit parler la langue pompeuse des prophètes, La Fontaine et Perrault la langue naïve des enfants; et tous ces admirables écrivains restèrent également fidèles au naturel, sans lequel il n'y a point de beautés parfaites. L'expression la plus hardie en apparence était alors la saillie d'un instinct et non pas la combinaison d'un artifice. L'effet des mots résultait de leur appropriation à la pensée, et non pas de la contexture mécanique d'une phrase industrieuse. "
Au XVIIIe siècle, la connaissance des littératures anglaise et allemande, l'imitation des mesure anglaises, la conformité des tendances politiques, firent pénétrer en France non seulement des radicaux nouveaux, mais des tournures et même des manières de penser nouvelles. On a signalé comme une particularité curieuse de cette adoption des mots étrangers, le sens ironique ou défavorable que le français leur a souvent donné : ainsi, de l'allemand buch ou de l'anglais book ( = livre), il a fait bouquin; de herr ( = seigneur), pauvre hère; de land ( = terre), lande; de ross ( = coursier), rosse, etc., de même que de l'espagnol hablar ( = parler) il a fait hableur. Au reste, le français, sans jamais se laisser corrompre par les idiomes voisins, s'est approprié ce qu'il a cru devoir leur emprunter: il n'est ni sifflant comme l'anglais, ni guttural comme l'allemand, ni chanté comme l'italien; il est véritablement parlé.

Depuis la Révolution de 1789, les débats parlementaires, les discussions quotidiennes de la presse, les progrès inouïs des sciences, ont introduit dans la langue française un grand nombre de néologismes; mais, dans cette invasion d'expressions nouvelles, le bon sens public fait disparaître les créations inutiles ou vicieuses, pour ne conserver que celles qui sont nécessaires. Bien que la langue ait beaucoup changé depuis le XIIIe siècle, 

"ses innombrables modifications, selon la remarque de Fallot, n'ont guère porté que sur des points de détail, sur la forme et l'orthographe des mots. Quant à tout ce qui est fondamental et essentiel dans le langage, quant à l'esprit et à l'ensemble de la grammaire, quant à la syntaxe, quant aux formes des phrases, aux constructions, à la logique et, comme on dit, au génie de la langue, l'identité est complète."
Les circonstances historiques ont fait adopter très tôt le français par les classes dirigeantes des autres pays. Au XIe, siècle, le roi anglo-saxon Édouard le Confesseur envoyait son neveu sur le continent, pour y perdre, au contact du français, la barbarie supposée de sa langue maternelle : porté en Angleterre par Guillaume le Conquérant, le français y devint la langue officielle, la langue de la cour, des lois et des tribunaux, et même, en 1120, Vital de Savigny s'en servit pour prêcher dans les églises de Londres. Le français fut parlé aussi à la cour d'Écosse; c'est lui qui est employé dans les pièces relatives aux débats de John Balliol et de Robert Bruce. Quand Édouard III, dans la seconde moitié du XIVe siècle, eut rendu à la langue anglaise son caractère public, elle conserva encore, surtout dans la jurisprudence, une foule de termes français, simplement déguisés sous la prononciation locale. Le premier acte de la Chambre des communes entièrement écrit en anglais ne date que du 1425. Ce furent aussi les Normands qui introduisirent le français en Sicile et dans le midi de l'Italie. Les Croisades le propagèrent à Chypre et  en Palestine; on s'en servit pour rédiger le code de lois connu sous le nom d'Assises de Jérusalem. Pendant le règne des empereurs latins à Constantinople, il fut seul en usage à la cour. En 1260, Brunetto Latini, précepteur de Dante en exil, composa en français à Paris son Petit Trésor, "parce que, dit-il, la parleure françoise est  plus délitable langage et plus commun que moult d'autres." Au siècle suivant, l'Italien Martino da Canale mettait aussi en français une partie de l'histoire de Venise, "parce que la langue françoise cort parmi le monde et est la plus delitable à lire et à oir que nulle autre."

C'est surtout depuis le XVIIe siècle que la langue française a été étudiée par tous les esprits cultivés de l'Europe, et parlée  dans toutes les cours : à partir du traité de Nimègue en 1678, elle a été employée pour rédiger tous les traités dans lesquels la France fut une des parties contractantes. On l'adopta même quand il s'agissait d'autres intérêts, par exemple, à Hubertsbourg : en 1763, et à Teschen en 1779, et l'on peut dire qu'elle est restée longtemps, entre nations différentes la langue diplomatique. Des hommes éminents de tous les pays l'ont choisie pour être l'interprête de leurs idées. Elle a été la langue de la haute société dans plusieurs Etats de l'Europe. L'expansion coloniale de la France, d'abord en Amérique, puis, au XIXe siècle, en Afrique et en Indochine, a également favorisé la propagation du français. Le domaine du français, comme langue vulgaire, maternelle ou dominante, a ainsi compris au moment de sa plus grande extension non seulement la France et les pays qui étaient alors ses colonies, mais une grande partie de la Belgique et de la Flandre orientale, du Limbourg et du Luxembourg, les cantons suisses de Genève, de Vaud et de Neuchâtel, une partie de ceux de Berne, de Fribourg et du Valais, les îles anglo-normandes de Jersey et Guernesey dans la Manche, certaines îles de l'Océan indien (les Mascareignes, les Seychelles, Maurice, Rodrigue), plusieurs des Antilles que la France posséda autrefois (Tobago, Sainte-Lucie, la Grenade, la Dominique, Haïti), un partie du Canada, et enfin les États de Louisiane, du Mississippi et de l'Illinois dans l'Amérique septentrionale. La seconde moitié du XXe siècle a cependant vu le déclin rapide de cette langue, d'une part à cause de la fin de l'empire colonial français qui a fait perdre à la France son rang de grande puissance, et surtout avec la montée en puissance des Etats-Unis, qui donne aujourd'hui à l'anglais qu'aucune autre langue ne peut plus lui disputer. (R.).


Henriette Walter, L'aventure des mots français venus d'ailleurs, Le Livre de Poche, 2007. - Si la langue française dérive principalement du latin, elle s'est enrichie, au cours de son histoire, de milliers de mots venus de tous les horizons. Tantôt évidents, ces emprunts sont parfois insoupçonnables : qui devinerait que "jupe" vient de l'arabe, "épinard" du persan, "jardin" du germanique, "violon" de l'italien et "braguette" du gaulois? Henriette Walter, en linguiste érudite mais aussi en écrivain amoureux des mots, éclaire les raisons historiques de ces immigrations lexicales. Un index de plusieurs centaines de mots permet également d'utiliser ce livre comme un dictionnaire. (couv.)
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