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Nichée
sur une éminence rocheuse à un peu plus de cinq cents mètres à l'ouest
de l'Acropole, la Pnyx occupe
une place singulière dans l'histoire d'Athènes
et dans la mémoire de la démocratie. Il ne s'agit ni d'un temple, ni
d'un théâtre destiné aux concours dramatiques, mais d'un espace à ciel
ouvert voué à la parole politique, où se réunissait l'Ecclésia, l'assemblée
populaire des citoyens. Le site épouse une déclivité naturelle du relief,
entre la colline des Nymphes et celle des Muses,
et domine du regard l'Agora antique ainsi que
le rocher sacré de l'Acropole. Aujourd'hui encore, la terrasse en hémicycle,
bordée d'un puissant mur de soutènement, conserve l'empreinte d'une architecture
au service exclusif du débat public.
C'est à la fin du
VIe siècle ou au tout début du Ve
siècle avant notre ère, dans la dynamique des réformes clisthéniennes,
que la colline commence à être aménagée pour accueillir les citoyens.
La première phase d'occupation, sobrement appelée Pnyx I, utilisait simplement
la pente naturelle tournée vers le nord : les participants s'asseyaient
à même le sol ou sur des bancs de bois, le regard dirigé vers une tribune
taillée dans le roc au sud. Rapidement, la croissance du corps civique
et l'affermissement des institutions obligent les Athéniens à repenser
le lieu. Une deuxième campagne de travaux, vers la toute fin du Ve
siècle, bouleverse l'orientation primitive : un immense mur de soutènement
demi-circulaire est élevé au nord, retenant des milliers de tonnes de
remblais, et l'auditoire se trouve désormais tourné vers le sud. Cette
version, dite Pnyx II, offre une contenance élargie, pouvant accueillir
peut-être plus de dix mille personnes, mais son acoustique et sa configuration
ne donnent pas entière satisfaction. Une troisième et dernière métamorphose
intervient dans la seconde moitié du IVe
siècle, sous l'impulsion de l'homme d'État Lycurgue
: la Pnyx III, celle dont les vestiges demeurent visibles, inverse une
nouvelle fois l'orientation. Le public fait face au sud-ouest, abrité
par un vaste hémicycle étagé, tandis que l'orateur se tient sur le bêma
monumental, un podium taillé à même le rocher, adossé à la colline
et tourné vers le nord-est. De là , celui qui s'adresse à la foule embrasse
du regard l'assistance, et au-delà , la masse claire du Parthénon
et le bleu du ciel attique.
Le bêma de la Pnyx
III constitue le coeur symbolique du lieu. Escalier de pierre aux trois
degrés usés par les pas, il porte encore les marques de l'outil et les
traces d'un usage intense. C'est de cette tribune que Périclès
haranguait la foule, que Démosthène martelait
ses philippiques contre l'expansion macédonienne, que Thémistocle
puis Alcibiade firent pencher le destin de
la cité. À quelques mètres en contrebas se trouvent les vestiges de
la clepsydre, une horloge à eau qui bornait strictement le temps de parole
et matérialisait l'isonomie devant la délibération. Le site comprenait
également un autel dédié à Zeus Agoraios, protecteur
de la parole publique, transporté plus tard depuis l'Agora, et peut-être
un portique destiné à abriter les prytanes ou les archives. Les pierriers
qui ceignent l'hémicycle, les restes des escaliers d'accès et les traces
de gradins partiellement excavés racontent l'effort collectif consenti
pour donner une forme architecturale à la souveraineté populaire.
L'assemblée qui
se tenait sur la Pnyx possédait des pouvoirs étendus : elle votait les
lois, décidait de la guerre et de la paix, élisait les magistrats, accordait
ou retirait la citoyenneté. Le quorum requis pour certaines décisions,
notamment l'ostracisme, était de six
mille voix, mais les effectifs ordinaires semblent avoir oscillé entre
quatre mille et huit mille participants. Dès l'aurore, les citoyens gagnaient
les pentes, le plus souvent munis d'un coussin et de provisions, après
que les portes de la ville eurent été fermées et les barrières installées
autour de l'enceinte sacrée. Un sacrifice inaugural purifiait l'espace,
puis le héraut lançait la formule rituelle "Qui veut prendre la parole?",
ouvrant la voie à l'iségorie, ce droit égal à la parole reconnu Ã
chaque citoyen. Les débats pouvaient durer des heures, ponctués de cris,
d'applaudissements ou d'éclats de rire, dans une atmosphère à la fois
solennelle et passionnée. La configuration naturelle du terrain offrait
une acoustique remarquable : depuis le bêma, une voix puissante mais non
forcée pouvait porter jusqu'aux derniers rangs, rendant sensible l'unité
de l'assemblée.
Après le déclin
de la démocratie athénienne à l'époque hellénistique, la Pnyx perd
peu à peu sa fonction première. Les réunions de l'Ecclésia se déplacent
vers le théâtre de Dionysos, mieux adapté
à une vie civique devenue plus formelle. La colline est progressivement
abandonnée, puis recouverte par la végétation et l'oubli au fil des
siècles byzantins et ottomans. Les fouilles menées à partir du XIXe
siècle, notamment par la Société archéologique d'Athènes, remettent
au jour l'hémicycle, le bêma et la clepsydre, suscitant une vive émotion
chez les philhellènes et les historiens de l'Antiquité. Dès lors, la
Pnyx devient un lieu de mémoire et de pèlerinage pour tous ceux qui voient
dans l'expérience athénienne un moment fondateur de la pensée politique
occidentale. Les visiteurs d'aujourd'hui arpentent les mêmes dalles usées,
s'arrêtent devant la tribune muette et, tournés vers l'Acropole, mesurent
la distance qui sépare le vacarme des délibérations antiques du silence
minéral qui enveloppe désormais les lieux. Le site reste un espace public,
gratuit et ouvert, où l'on peut saisir d'un même regard la pierre démocratique
et le ciel constant de l'Attique, comme si
la parole des anciens Athéniens continuait de flotter, invisible, au-dessus
des gradins désertés. |
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