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Le tagalog
et le filipino
Le tagalog (ou langue tagale) est une langue austronĂ©sienne de la branche malayo-polynĂ©sienne, originaire des Philippines, parlĂ©e principalement, historiquement par les Tagales, dans la rĂ©gion de Manille et les provinces voisines de Luzon. C'est la langue de base du filipino, la langue nationale officielle du pays, reconnue aux cĂ´tĂ©s de l'anglais. 

Sur le plan historique, le tagalog s'est développé à partir des langues proto-austronésiennes, avec une forte influence des langues malayo-polynésiennes centrales. L'arrivée des Espagnols au XVIe siècle a marqué profondément son évolution : environ 20 à 30 % du vocabulaire tagalog provient de l'espagnol, notamment dans les domaines de la religion, de l'administration, de la cuisine et du quotidien. Plus tard, l'influence américaine a introduit un grand nombre d'emprunts à l'anglais, surtout dans le vocabulaire moderne, technologique et scientifique.

La structure du tagalog est typiquement agglutinante, à morphologie riche, où les relations grammaticales sont exprimées par des affixes et des particules plutôt que par l'ordre des mots. Elle fonctionne selon un système d'orientation verbale (ou voix focus) qui détermine la relation privilégiée entre le verbe et ses arguments, et non selon la distinction sujet-objet des langues indo-européennes.

Le système phonologique comprend cinq voyelles principales (a, e, i, o, u) et environ seize consonnes. La distinction entre voyelles brèves et longues est non phonémique mais prosodiquement significative. L'accent tonique est mobile et peut changer le sens : súlat (= écriture) vs sulát ( = écrire . La syllabe est généralement ouverte (CV), et les clusters consonantiques sont rares. L'écriture utilise l'alphabet latin, mais le tagalog possédait autrefois son propre système d'écriture syllabique, le baybayin, aujourd'hui redécouvert et parfois utilisé à des fins symboliques ou culturelles.

Le nom ne possède ni genre grammatical ni cas morphologique au sens traditionnel, mais la fonction syntaxique est marquée par des particules dites d'enclitique nominale. Le groupe nominal est introduit par des marqueurs définis ou indéfinis : ang marque le thème ou focus du verbe (équivalent du sujet grammatical dans les traductions); ng (ou nang) marque le complément direct ou un complément de verbe non focalisé; sa indique le lieu, le but, la direction ou un datif. Exemple : kumain ang bata ng mangga sa bahay ( = l'enfant a mangé une mangue à la maison). Ici, ang bata est le thème (l'enfant), ng mangga le complément (mangue), et sa bahay le lieu (maison).

Le pluriel des noms est marqué par le mot mga placé avant le nom : mga bata ( = des enfants). L'article défini ang devient ang mga au pluriel. Les démonstratifs distinguent trois degrés de proximité : ito (proche du locuteur), iyan (près de l'interlocuteur), iyon (loin des deux).

Les pronoms personnels se divisent en séries selon leur fonction : série ang (thématique) : ako ( = je), ikaw/ka ( = tu), siya ( = il/elle), kami ( = nous excl.), tayo ( = nous incl.), kayo ( = vous), sila ( = ils/elles); série ng ( complément direct ou génitif) : ko, mo, niya, namin, natin, ninyo, nila; série sa (datif, direction) : akin, iyo, kanya, amin, atin, inyo, kanila. Les pronoms se combinent avec les particules : para sa akin ( = pour moi), ang akin ( = le mien).

Le verbe tagalog est au centre de la phrase et porte la marque de la voix, de l'aspect, du mode et parfois du temps. Le système de voix distingue plusieurs types selon l'argument mis en valeur : voix acteur (ou focus agent) : marque le sujet comme agent de l'action; voix patient (ou focus objet) : met en avant l'objet ou le rĂ©sultat de l'action;  voix locative : met en avant le lieu de l'action; voix instrumentale : met en avant l'instrument; voix bĂ©nĂ©ficiaire : met en avant le bĂ©nĂ©ficiaire de l'action. Ces voix se marquent par des affixes distincts sur le radical verbal.

Les verbes se construisent à partir d'un radical auquel s'ajoutent des affixes : préfixes, infixes, suffixes, ou circonfixes. Le choix de l'affixe indique la voix, l'aspect et parfois le mode. En voix acteur, les marques les plus courantes sont mag- (présent/futur) et um- (accompli ou perfectif) : magluto ( = cuisiner), lumuto ( = a cuisiné ). En voix patient, les marqueurs sont -in ou i- : lutuin ( = cuisiner quelque chose). En voix locative, on trouve -an : lutuan ( =cuisiner dans/sur quelque chose). En voix instrumentale : ipang- (ipagluto = cuisiner avec/pour). L'aspect distingue l'accompli, l'inaccompli, et le futur. Ces valeurs se marquent par redoublement de la première syllabe du radical (CV-reduplication) combiné avec le choix de l'affixe.

L'ordre des mots est flexible, mais le schéma neutre est verbe-sujet-objet (VSO), le verbe étant initial. Cependant, l'ordre peut changer selon la focalisation : kumain ang bata ng mangga ( = l'enfant a mangé la mangue) et kinain ng bata ang mangga ( = la mangue a été mangée par l'enfant) sont grammaticalement distincts, car la voix change le focus thématique.

La nĂ©gation se forme Ă  l'aide de hindi (pour les verbes et adjectifs) et wala (pour l'absence ou l'existence) : hindi ako kumain ( =  je n'ai pas mangĂ©), wala siyang pera ( =  il n'a pas d'argent =). Pour l'impĂ©ratif, la nĂ©gation est huwag : huwag kang umalis ( = ne pars pas).

Les adjectifs prĂ©cèdent gĂ©nĂ©ralement le nom et se marquent souvent par le prĂ©fixe ma- : maganda ( = beau), mabuti ( = bon), malaki ( = grand). Le comparatif s'exprime avec mas ( =  plus) et le superlatif avec pinaka- : mas maganda ( = plus beau), pinakamaganda ( = le plus beau).

Les prépositions sont simples et précèdent le nom : sa ( = à, dans), ng ( = de), para sa ( = pour), mula sa ( = depuis), tungkol sa ( = à propos de). Elles gouvernent des groupes nominaux marqués par les particules casuelles.

Le système de particules est riche et joue un rôle pragmatique et discursif. Les particules enclitiques comme na ( = déjà), pa ( = encore), ba (interrogatif), nga (atténuative), din/rin ( = aussi), modulent le ton, l'attitude ou l'enchaînement du discours. Elles s'insèrent généralement après le premier mot ou le premier groupe accentué : Kumain ka na? ( = As-tu déjà mangé?).

Le subordonnant principal est na ou ng pour les relatives : ang taong kumakain ( = la personne qui mange). Les complĂ©tives utilisent na ou upang ( =  afin que).

Le lexique tagalog est d'origine austronésienne, mais intègre de nombreux emprunts à l'espagnol (environ 20 % du vocabulaire courant), ainsi qu'à l'anglais et au malais. Les emprunts sont phonologiquement adaptés : mesa ( = table), silya ( = chaise), kutsara ( = cuillère), trak ( = camion).

La syntaxe repose sur le système d'alignement ergatif-accusatif symétrique : la fonction centrale dans la phrase n'est pas le sujet grammatical mais le thème, défini par la voix verbale. Ce thème reçoit la marque ang et correspond à l'argument mis en valeur par l'affixe verbal. Les autres participants sont marqués par ng ou sa.

Le tagalog joue un rĂ´le identitaire majeur aux Philippines : il est la langue de la littĂ©rature, du cinĂ©ma, de la musique populaire et de nombreux mĂ©dias. Si d'autres langues rĂ©gionales comme le cĂ©buan, l'ilocan ou le hiligaynon restent largement parlĂ©es, le tagalog, repensĂ© au travers du filipino, s'est imposĂ© comme langue vĂ©hiculaire et instrument d'unification nationale. 

Le filipino.
Le filipino ( = philippin) est la langue nationale des Philippines, telle qu'elle est dĂ©finie par la Constitution philippine de 1987. Cette langue est Ă  la fois un produit historique et un instrument d'unitĂ© nationale, visant Ă  crĂ©er un moyen de communication commun pour l'ensemble des diverses communautĂ©s linguistiques du pays, qui compte plus de 170 langues et dialectes. 

Lorsque le tagalog a été choisi comme fondement du filipino, il a été enrichi et adapté pour incorporer des mots et expressions issus d'autres langues philippines ainsi que de langues étrangères telles que l'espagnol, l'anglais, le chinois et l'arabe, reflétant ainsi la diversité culturelle et historique du pays.

Le filipino se distingue ainsi du tagalog par son objectif de servir de langue nationale standardisée. Alors que le tagalog conserve ses variations régionales et ses usages traditionnels, le filipino cherche à normaliser l'orthographe, le vocabulaire et la grammaire pour être compris et utilisé par tous les Philippins, quelle que soit leur région. Cette normalisation comprend également l'intégration progressive de termes provenant des autres langues locales, dans le but de créer une langue vivante et inclusive qui représente l'identité philippine dans son ensemble.

La littérature philippine.
La période précoloniale, avant 1565, était fondée sur une forte tradition orale. Les sociétés philippines possédaient déjà une littérature sophistiquée, transmise de génération en génération. Cette production comprenait des épopées narratives, comme le Hudhud des Ifugao ou le Biag ni Lam-ang ilocano, qui racontaient les exploits d'ancêtres héroïques. La poésie lyrique était également très présente, avec des formes comme le tanaga, un poème bref et rimé, et le kundiman, une chanson d'amour traditionnelle. Les proverbes (salawikain) et les énigmes (bugtong) résumaient la sagesse et l'humour populaires. Les supports d'écriture, comme les feuilles de bambou ou de palmier, étaient utilisés, mais l'oralité restait dominante.

L'arrivée des Espagnols en 1565 et leur colonisation qui a duré plus de trois siècles ont provoqué une transformation radicale. La destruction de nombreuses traces écrites de la culture précoloniale a été un choc immense. L'évangélisation catholique est devenue le moteur principal de la production littéraire. Les premiers livres imprimés, comme la Doctrina Christiana de 1593, étaient des catéchismes bilingues (tagalog et espagnol). Les religieux ont étudié et codifié les langues locales pour mieux convertir les populations, donnant naissance à des grammaires et des dictionnaires. C'est aussi à cette époque qu'est apparue la pasyon, un récit chanté de la vie et de la passion du Christ, qui est devenu un genre littéraire et performatif central de la culture populaire. Au XIXe siècle, une littérature séculière a émergé, avec la naissance de la métrique romancée, des récits en vers sur l'amour, la chevalerie et l'aventure. Le plus célèbre est Florante at Laura de Francisco Balagtas (1788-1862), une oeuvre maîtresse qui, sous couvert d'une histoire se déroulant en Albanie, dépeignait allégoriquement la situation des Philippines sous le joug espagnol et qui a élevé le tagalog au rang de langue littéraire.

La fin du XIXe siècle a vu l'émergence du mouvement de propagande puis de la révolution. Des intellectuels comme José Rizal, qui écrivait en espagnol, ont inspiré le sentiment national. Son roman Noli Me Tangere fut un catalyseur. Bien que n'étant pas en tagalog, son influence sur les écrivains philippins fut profonde. Pendant la brève révolution contre l'Espagne et l'occupation américaine qui a suivi à partir de 1898, une presse nationaliste vigoureuse s'est développée en tagalog, avec des figures comme Severino Reyes, père du théâtre comique zarzuela tagalog (Walang Sugat), et Lope K. Santos, dont le roman Banaag at Sikat a popularisé les idées socialistes.

La période américaine (1898-1946) a introduit l'anglais comme nouvelle langue d'enseignement et de pouvoir. Ce fut le début d'un trilinguisme littéraire (langues régionales, espagnol, anglais) qui a fragmenté le lectorat. La littérature en tagalog s'est néanmoins épanouie dans les magazines populaires comme Liwayway. Le roman sentimental (pamatambou) et le roman social se sont développés. La poésie tagalog a été modernisée par des poètes comme Jose Corazon de Jesus. Pendant l'entre-deux-guerres, le mouvement Panitikan para sa Kalayaan ( = Littérature pour la Liberté) a affirmé une forte conscience sociale.

L'après-Seconde Guerre mondiale et l'indĂ©pendance (1946) ont Ă©tĂ© une pĂ©riode de questionnement. La domination de l'anglais dans l'Ă©dition "lĂ©gitime" a marginalisĂ© les Ă©crits en tagalog et autres langues philippines. Cependant, une rĂ©sistance s'est organisĂ©e. Les Ă©crivains en tagalog se sont battus pour la reconnaissance de leur langue. Le rĂ©alisme social est devenu un courant majeur, avec des auteurs comme Amado V. Hernandez, dont le roman Luha ng Buwaya dĂ©nonçait l'exploitation des paysans et des ouvriers.  Sous la loi martiale de Ferdinand Marcos (1972-1986), la littĂ©rature est devenue un espace de rĂ©sistance. Une littĂ©rature de protestation, le Panitikan ng Paglaban, a fleuri, utilisant l'allĂ©gorie et le symbolisme pour critiquer le rĂ©gime. Le théâtre militant et la poĂ©sie engagĂ©e Ă©taient très actifs.

La période contemporaine, après la révolution de 1986, est marquée par une diversification et une vitalité remarquables. La nomination du tagalog comme base de la langue nationale filipino lui a donné un statut officiel, sans pour autant éliminer les tensions avec les autres langues régionales. Mais la littérature en filipino domine désormais le marché grand public, avec des best-sellers romantiques, des polars et des oeuvres fantastiques. En parallèle, une littérature d'auteur exigeante traite des traumatismes de l'histoire, des questions de genre et des défis de la modernité. Des écrivains comme Lualhati Bautista, Virgilio S. Almario et Ricky Lee ont porté la langue à de nouveaux sommets. Un mouvement important aujourd'hui est celui de Literatura ng mga Rehiyon ( = Littérature des Régions), qui revendique la valeur et la visibilité des oeuvres écrites dans les langues autres que le tagalog, comme le cébuan, l'ilocan, l'hiligaynon et bien d'autres, reconnaissant enfin la nature archipélagique et multiculturelle de la littérature philippine.

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