.
-

Cipango

Pour les Européens du Moyen Âge, l'île de Cipango représente avant tout une entité géographique lointaine et largement imaginaire, connue presque exclusivement par des récits indirects, mêlant observations authentiques, exagérations et constructions intellectuelles héritées de l'Antiquité et du monde islamique. Le nom même de Cipango provient d'une translittération européenne du terme chinois Rìběn ou de sa forme méridionale Jih-pun, transmis par les marchands et voyageurs d'Asie orientale et popularisé en Occident par le récit de Marco Polo à la fin du XIIIe siècle. Cipango désigne alors une grande île située à l'extrême Orient, au-delà de la Chine, isolée dans l'océan et difficilement accessible.

La principale source de connaissance européenne sur Cipango est le Devisement du monde de Marco Polo. Celui-ci n'a jamais visité l'île, mais il rapporte des informations recueillies en Chine, décrivant Cipango comme une terre riche, puissante et indépendante, célèbre pour l'abondance de l'or et des pierres précieuses. Marco Polo évoque des palais couverts d'or, des temples richement décorés et une société prospère, ce qui contribue à ancrer durablement dans l'imaginaire européen l'idée d'une île fabuleuse, presque mythique. Ces descriptions sont interprétées littéralement par nombre de lecteurs médiévaux, qui y voient la confirmation de l'existence de royaumes d'Orient surpassant en richesse ceux de l'Occident chrétien.

Les Européens médiévaux ne disposent d'aucune donnée précise sur la forme, la taille ou la position exacte de Cipango. Elle est généralement représentée comme une île unique, parfois très vaste, située à l'est de la Chine et séparée du continent par une large étendue maritime. Les cartes médiévales, notamment les mappemondes en T dans l'O ou les portulans tardifs, placent Cipango à la périphérie du monde connu, souvent de manière approximative. Elle apparaît parfois exagérément proche des côtes asiatiques, parfois au contraire rejetée très loin vers l'est, dans un océan encore largement indéterminé.

La conception médiévale de Cipango est profondément influencée par les schémas hérités de la géographie antique, en particulier ceux de Ptolémée, bien que celui-ci ne mentionne pas explicitement le Japon. Les Européens tendent à intégrer Cipango dans une vision globale du monde où l'Asie orientale est perçue comme l'extrémité ultime de la terre habitable. Cette île s'insère ainsi dans une zone où les frontières entre géographie réelle et géographie merveilleuse restent floues, aux côtés d'îles fabuleuses et de peuples étranges décrits dans la littérature médiévale.

Cipango est perçue comme une terre païenne, riche mais extérieure à la chrétienté, ce qui suscite à la fois fascination et espoir missionnaire. Certains auteurs médiévaux imaginent que ses habitants pratiquent des cultes idolâtres somptueux, en lien avec l'or et la richesse, tandis que d'autres envisagent la possibilité d'une conversion future, à l'image des récits concernant le prêtre Jean ou d'autres royaumes chrétiens supposés de l'Orient. Cette dimension religieuse renforce l'intérêt pour Cipango en tant qu'objectif potentiel d'évangélisation.

À la fin du Moyen Âge, la représentation de Cipango évolue progressivement avec l'essor des cartes dites modernes et la redécouverte de la Géographie de Ptolémée au XVe siècle. Les cartographes européens tentent de situer Cipango plus systématiquement dans l'océan Oriental. Malgré ces efforts, l'île demeure mal localisée et continue d'être associée à une extrême richesse matérielle.

Cette conception exerce une influence décisive sur les projets de navigation à la veille des grandes découvertes. Christophe Colomb, par exemple, est profondément marqué par les récits médiévaux sur Cipango et s'attend, lors de son voyage vers l'ouest, à atteindre ses côtes ou celles du Cathay. Il imagine Cipango comme une île relativement proche de l'Europe par l'océan Atlantique, ce qui montre à quel point la connaissance médiévale, fondée sur des sources indirectes et des calculs erronés, façonne les ambitions et les erreurs des explorateurs.

.


Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
[Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2007 - 2025. - Reproduction interdite.