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Les îles Arginuses

Les îles Arginuses sont un petit archipel situé dans la mer Égée orientale, au large de la côte d'Asie-Mineure, entre l'île de Lesbos et le continent, face à l'antique cité éolienne de Canaé, dans l'actuelle Turquie. Leur nom grec signifie "les îles blanchâtres", une appellation tirée de la couleur claire de leurs falaises crayeuses et calcaires. Désolées, arides et presque inhabitées, elles n'ont jamais eu de poids politique ou économique, mais leur disposition géographique en fit, à un moment crucial de l'histoire, un espace stratégique de première importance. Elles se composent principalement de trois îlots principaux et de quelques récifs plus petits, formant un mouillage naturel et un point de passage obligé sur la route maritime reliant l'Hellespont au reste de la Grèce.

Cet archipel serait sans doute demeuré dans l'obscurité la plus totale sans l'une des batailles navales les plus célèbres et les plus tragiques de l'Antiquité : la bataille des Arginuses, livrée en 406 av. JC, dans les derniers soubresauts de la longue et dévastatrice guerre du Péloponnèse. Le contexte était celui d'une Athènes exsangue, assiégée par le désastre de l'expédition de Sicile, mais tentant un sursaut désespéré. La flotte spartiate, commandée par le navarque Callicratidas, avait bloqué la flotte athénienne du stratège Conon dans le port de Mytilène, sur l'île de Lesbos. Isolé, Conon parvint à dépêcher un navire pour alerter Athènes. La cité, dans un effort prodigieux, fondit ses réserves d'or, arma jusqu'aux esclaves enrôlés comme rameurs avec la promesse de la citoyenneté, et équipa en un mois une flotte de secours de plus de cent cinquante trières.

Cette armada se dirigea vers Lesbos et affronta la flotte péloponnésienne, légèrement inférieure en nombre, dans le détroit qui sépare les îles Arginuses du continent. Les stratèges athéniens adoptèrent un dispositif tactique ingénieux : ils déployèrent leurs lignes en deux divisions pour empêcher les Spartiates de les prendre de flanc, exploitant la présence des îles pour protéger leurs arrières. La bataille fut un triomphe. Callicratidas fut tué au combat, et la flotte spartiate, vaincue, perdit plus de soixante-dix navires. La route maritime vers Athènes était rouverte, le blocus brisé. C'était la plus grande victoire navale athénienne de la guerre, une lueur d'espoir après des années de calamités.

Pourtant, ce qui se passa immédiatement après le combat transforma ce triomphe en une tragédie judiciaire et humaine qui hante la mémoire de la démocratie athénienne. Une violente tempête se leva soudainement, balayant le champ de bataille parsemé de cadavres et d'épaves. Les huit généraux vainqueurs prirent la décision fatidique de confier le sauvetage des naufragés et la récupération des morts à des triérarques subalternes, et de faire route vers Mytilène pour achever la destruction du reste de la flotte ennemie. Mais la tempête rendit toute opération de secours impossible. On estime que plusieurs milliers de marins athéniens, accrochés à des débris, périrent noyés ou de froid dans les eaux agitées de l'Égée, leurs corps ne pouvant être repêchés. La perte humaine, pour une Athènes déjà saignée, était immense, mais plus encore, l'impossibilité de rendre les honneurs funèbres aux morts constituait un sacrilège d'une gravité absolue dans la mentalité religieuse grecque.

La nouvelle de la victoire, puis celle de la noyade massive des équipages, provoqua à Athènes un déchaînement de fureur et de douleur mêlées. Dans un climat politique empoisonné par les rivalités, les accusations fusèrent contre les stratèges. Ils furent rappelés en hâte; deux d'entre eux, sentant le vent mortel, préférèrent l'exil. Les six autres rentrèrent, croyant pouvoir se justifier. Leur procès, instruit par l'Assemblée du peuple, fut un paroxysme de passion démagogique et de violation des règles juridiques les plus élémentaires. Socrate, qui était ce jour-là épistate (président) des prytanes, fut le seul à oser s'opposer à un vote collectif illégal qui privait les accusés de leur droit à un procès individuel. L'Assemblée, en proie à une colère irrationnelle, passa outre. Les six stratèges vainqueurs des Arginuses furent condamnés à mort en bloc, par un seul vote. Ils burent la ciguë. Athènes, dans un accès de folie collective, avait décapité son propre commandement militaire au moment même où elle en avait le plus désespérément besoin.

Ce crime judiciaire scella le destin d'Athènes. PrivĂ©e de ses meilleurs chefs, la citĂ© n'eut plus que des gĂ©nĂ©raux mĂ©diocres ou trop prudents pour faire face au retour offensif de Sparte, dĂ©sormais financĂ©e par l'or perse. Moins d'un an plus tard, la flotte athĂ©nienne fut surprise et anĂ©antie Ă  la bataille d'Aigos Potamos, par le rusĂ© Lysandre. Athènes, sans flotte, sans vivres, dut capituler en 404 av. JC. La bataille des Ă®les Arginuses, victoire militaire totale, s'est ainsi muĂ©e en catastrophe politique et en symbole Ă©ternel des dĂ©rives d'une dĂ©mocratie livrĂ©e aux passions dĂ©magogiques, capable de se dĂ©vorer elle-mĂŞme. 

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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