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L'art des masques

L'art des masques est l'une des expressions culturelles, spirituelles et artistiques les plus universelles et les plus anciennes de l'humanité. Présents sur tous les continents et à toutes les époques, les masques transcendent les frontières géographiques pour toucher à l'essence même de la condition humaine. Dès ses origines, l'homme a façonné des visages artificiels pour interagir avec l'invisible. Le masque n'est pas simplement un objet qui dissimule; c'est un portail. En cachant le visage de celui qui le porte, il permet paradoxalement de révéler une vérité plus profonde, d'incarner une entité supérieure, un esprit, ou une facette cachée de l'âme.

Dans les sociétés traditionnelles et ancestrales, particulièrement en Afrique, en Océanie, en Sibérie et chez les peuples amérindiens, le masque revêt une dimension sacrée absolue. Il n'est pas une simple représentation esthétique, mais le réceptacle temporaire d'une force vitale. Lors des rituels, des cérémonies d'initiation, des funérailles, des rites agraires ou des quêtes de guérison, le danseur masqué cesse d'être lui-même pour devenir l'ancêtre, le dieu ou l'esprit de la nature qu'il incarne. Cette métamorphose est souvent accompagnée de musique, de transe et de mouvements chorégraphiés, créant un pont entre le monde des vivants et celui des invisibles. Le masque est alors un outil de cohésion sociale, rappelant les mythes fondateurs et perpétuant la mémoire collective.

Parallèlement à sa fonction rituelle, le masque a très tôt investi le domaine du spectacle et du théâtre. Dans la Grèce antique, les masques de tragédie et de comédie, souvent dotés de porte-voix, permettaient aux acteurs d'incarner des archétypes universels et de jouer plusieurs rôles sur une même journée. En Asie, des formes théâtrales codifiées comme le Nô au Japon ou l'Opéra de Pékin en Chine utilisent des masques ou des maquillages très stylisés pour exprimer les émotions et les destins des personnages avec une précision symbolique extrême. Plus tard, en Europe, la Commedia dell'arte a popularisé les demi-masques de cuir pour figer des types sociaux immuables (Arlequin, Pantalon, le Docteur, Zanni) offrant ainsi une critique joyeuse et satirique de la société.

La fabrication de ces objets relève d'un art à part entière, exigeant une maîtrise technique et une connaissance profonde des symboles. Les matériaux utilisés sont souvent issus de l'environnement immédiat de l'artisan et chargés de signification. Le bois, l'écorce, l'argile, le cuir, le papier mâché, les métaux, mais aussi les plumes, les coquillages, les poils d'animaux, les crânes ou les fibres végétales sont assemblés, sculptés et peints avec des pigments naturels. Chaque couleur, chaque exagération des traits (une bouche démesurée, des yeux exorbités, des cornes, des crinières) obéit à un code visuel précis destiné à frapper les esprits et à inspirer la crainte, le rire, la dévotion ou la moquerie.

Au-delà du sacré et de la scène, le masque joue un rôle social et festif majeur, notamment à travers les carnavals et les fêtes populaires. Lors de ces célébrations, le masque a un pouvoir subversif et libérateur : il abolit les hiérarchies, brouille les identités de genre et de classe, et autorise les transgressions. Le port du masque crée un espace de liberté où l'anonymat protège l'individu des conséquences de ses actes. Cette dimension se retrouve aujourd'hui dans les mouvements de contestation politique, où le masque devient un symbole de résistance collective, d'unité et de dénonciation face au pouvoir.

Au fond, l'art des masques est le reflet de notre désir perpétuel de dépasser nos propres limites. Qu'il soit vénéré dans un temple, porté sur les planches d'un théâtre, brandi lors d'une fête populaire, utilisé comme outil de contestation ou même comme protection médicale, le masque demeure une interface fascinante entre l'individu et le monde. Il nous rappelle que l'identité est multiple, que l'imaginaire est une force vitale, et que pour parfois mieux se connaître, l'être humain a toujours eu besoin de se cacher derrière un autre visage

La tradition européenne.
Le visage couvert, transformé ou annulé, l'art du masque en Europe déroule un fil continu depuis les temps les plus reculés, bien qu'il ait connu des mutations radicales de sens et de forme. Il serait faux d'imaginer une rupture nette entre un âge d'or sacré et un oubli moderne; l'histoire du masque européen est celle d'une tension permanente entre le rite, le jeu, la transgression et la mort. De la transe dionysiaque à la fête profane, du rite funèbre au carnaval politique, le masque européen est cette interface troublante où l'homme, en effaçant son propre visage, donne chair à ses peurs, à ses dieux et à ses démons.

L'empreinte la plus ancienne nous vient des grottes paléolithiques. Sur les parois des Trois-Frères en Ariège, un être composite danse, mi-homme mi-bête, portant une ramure de cerf sur un corps humain. Ce n'est pas un masque-objet que l'on tient ou que l'on porte, mais la représentation même de la métamorphose chamanique. Le masque naît dans ce désir d'abolir la frontière entre l'homme et l'animal, de convoquer des forces qui dépassent la condition humaine. Dans l'Europe néolithique et les âges des métaux, des visages schématiques en terre cuite ou en pierre, trouvés de la Thessalie aux Balkans, suggèrent des cultes agraires ou funéraires dont le sens profond nous échappe, mais où le masque servait sans doute à donner un visage à l'invisible.

L'Antiquité méditerranéenne.
Le monde mĂ©diterranĂ©en antique donne au masque une fonction radicalement nouvelle qui marquera toute la tradition occidentale. Dans les nĂ©cropoles d'Égypte et dans les tombeaux de Mycènes, c'est une simple feuille d'or, dont on a moulĂ© le visage du mort pour conserver ses traits. Dans la Grèce dionysiaque, le masque (prosopon) n'est ni un dĂ©guisement honteux ni un simple accessoire. Il est l'instrument d'une Ă©piphanie. Lors des grandes fĂŞtes en l'honneur de Dionysos, le porteur du masque n'interprète pas le dieu : il le devient, le temps d'une possession sacrĂ©e. 

De cette matrice rituelle naĂ®t la tragĂ©die. Sur les gradins du théâtre de Dionysos Ă  Athènes, le masque de théâtre en lin stuquĂ© ou en bois peint, bouche bĂ©ante en porte-voix, permet Ă  l'acteur d'incarner tour Ă  tour le roi Oedipe, le messager ou la dĂ©esse, au mĂ©pris de son individualitĂ©. Selon Suidas, le masque de théâtre  aurait Ă©tĂ© inventĂ© par les premiers poètes comiques, contemporains de Thespis; suivant Horace, il aurait Ă©tĂ© imaginĂ© par Eschyle. Il est très vraisemblable en effet que le masque, comme tout l'appareil scĂ©nique, est sorti des divertissements sĂ©rieux ou bouffons des Dionysiaques
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Masque de tragédie. Masque de comédie.
Masque de tragédie
Masque de comédie.

On avait commencĂ© par dĂ©guiser ses traits en se barbouillant de lie de vin. Ensuite, on fabriqua des masques en Ă©corce, puis en cuir, finalement en toile avec, un enduit de cire. Cet usage avait une double raison d'ĂŞtre. D'abord, les reprĂ©sentations dramatiques ayant un caractère religieux, il fallait figurer exactement aux yeux du public le type traditionnel des hĂ©ros ou des dieux.  Le masque théâtral antique n'est pas fait pour exprimer la psychologie nuancĂ©e d'un personnage, mais pour incarner des types essentiels, des passions archĂ©typales, dans une codification oĂą le spectateur reconnaĂ®t immĂ©diatement la terreur, la ruse ou le deuil. 

Puis, le spectacle ayant lieu en plein air devant une foule nombreuse, il Ă©tait indispensable de renforcer la voix des acteurs. Aussi avait-on soin de disposer des bandes de mĂ©tal autour de la bouche; et parfois le masque en Ă©tait partout garni intĂ©rieurement.  Garni de cheveux, toujours peint, soigneusement modelĂ© et parfois sculptĂ©, le masque enfermait toute la tète de l'acteur, ne laissant d'ouvertures que pour les yeux et la bouche. ExĂ©cutĂ© par d'habiles ouvriers Ă  demi artistes, il produisait vĂ©ritablement l'illusion scĂ©nique, d'autant mieux que l'acteur en changeait plusieurs fois au cours d'une reprĂ©sentation, suivant la situation et les sentiments des personnages. Il existait chez les Grecs une infinie variĂ©tĂ© de masques; les uns pour la tragĂ©die, d'autres pour la comĂ©die, d'autres encore pour le drame satyrique.-

Masque antique sur bas-relief.
Bas-relief antique offrant un masque de théâtre.

Dans chacun de ces genres on distinguait une foule de types diffĂ©rents : dieux ou hĂ©ros, vieillards, jeunes gens, femmes esclaves. Et chacun de ces types comprenait plusieurs catĂ©gories, oĂą s'accusaient le caractère,  la condition sociale ou le sentiment. Il y avait des masques orchestriques pour les choeurs de danse, des masques de profession (marchands, soldats, cuisiniers, pĂ©dagogues, etc.), mĂŞme des physionomies historiques consacrĂ©es par la tradition (Socrate, etc.). La plupart de ces types sont bien connue aujourd'hui, grâce aux nombreux masques qui sont reprĂ©sentĂ©s sur les monuments figurĂ©s, bas-reliefs ou terres cuites, peintures de vases, fresques de PompĂ©i, miniatures des manuscrits. 
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Masque de philosophe (Socrate).
Masque de "Socrate".

A Rome, pendant longtemps, les acteurs ne se grimèrent qu'Ă  l'aide d'une Ă©norme coiffure; pourtant le Masque y Ă©tait connu très anciennement, puisqu'on l'employait dans certaines fĂŞtes religieuses, dans les triomphes et les cortèges des funĂ©railles. Au théâtre, le masque grec ne s'introduisit qu'au temps de TĂ©rence, mais il y resta jusqu'Ă  la fin de l'Empire. C'Ă©tait comme une sorte de porte-voix; d'oĂą le nom qu'il prit Ă  Rome (persona : qui retentit). Le mot persona, qui dĂ©signe d'abord le masque de théâtre en terre cuite avant de signifier le rĂ´le social, puis la personne juridique, opère peu Ă  peu un glissement dĂ©cisif. Le masque n'est plus seulement l'outil de la transe ou du spectacle sacrĂ©; il devient la mĂ©taphore mĂŞme de la vie sociale, cette comĂ©die humaine oĂą chacun joue un rĂ´le. 

Le masque au Moyen âge.
Avec la lente dissolution de l'Empire romain et l'avènement du christianisme, le masque rituel paĂŻen devient objet de suspicion, voire de condamnation. Les Pères de l'Église y voient une oeuvre du dĂ©mon, un mensonge infligĂ© Ă  la face divine de l'homme, créé Ă  l'image de Dieu. Pourtant, le masque ne disparaĂ®t pas. Il migre, se folklorise, survit dans les marges.  Il se conserve dans les pantomimes italiennes, dans certaines fĂŞtes religieuses comme la fĂŞte des Fous, dans les tribunaux de l'Inquisition ou au conseil des Dix. Les calendes de janvier, avec leurs cortèges d'hommes dĂ©guisĂ©s en bĂŞtes ou en femmes, sont sans cesse pourchassĂ©es par les autoritĂ©s ecclĂ©siastiques, preuve de leur vitalitĂ© tenace. 

Le masque s'enfouit dans les cycles carnavalesques qui rythment l'Europe médiévale. Le masque de Carnaval, en bois grossier, en cuir ou en étoffe, souvent terrifiant, hérité des croquemitaines des vieux folklores, permet l'inversion des hiérarchies, la satire du clergé et des puissants, la gloutonnerie et la licence sexuelle. C'est la grande soupape d'une société d'ordres, un monde à l'envers qui, pour un temps limité, dévore le monde à l'endroit avant de s'effacer au son des cloches du Mercredi des Cendres. Dans un registre tout autre, les mystères et les drames liturgiques médiévaux voient ressurgir un usage sacré, quoique contrôlé, du masque. Diables cornus et grimaçants, anges au visage doré, tête de mort allégorique : le masque médiéval est un outil pédagogique de la terreur sacrée et de l'édification morale, qui matérialise le combat des vices et des vertus pour l'âme du chrétien.

Le masque moderne.
La Renaissance italienne opère une rĂ©surrection spectaculaire de la comĂ©die latine et, avec elle, du masque. En France ont trouve aussi le masque Ă  la cour de Charles VI, puis Ă  celle des derniers Valois, comme au théâtre de la Foire ou dans les sociĂ©tĂ©s secrètes. Mais son invention la plus durable et la plus ambiguĂ« est Ă  Venise, oĂą le masque devient un fait de civilisation. Le larva blanc, le volto intĂ©gral, le bec menaçant du medico della peste, la moretta ovale et muette que les femmes tiennent par un bouton entre les dents, sont bien plus que de simples accessoires de Carnaval. 

Dès le XVIe siècle, et de manière croissante au XVIIIe, les Vénitiens portent le masque une grande partie de l'année, dans les salles de jeu, les théâtres, les cafés et les négoces politiques. Le masque vénitien est une machine à produire de l'anonymat. Il abolit l'identité sociale, le rang, l'âge, permettant une sociabilité égalitaire et libertine où le patricien croise le courtisan, l'espion et la nonne infidèle. C'est l'outil d'une cité qui théâtralise sa propre décadence, faisant de l'existence entière un spectacle où l'on voit sans être vu. Parallèlement, la commedia dell'arte fixe des types masqués inoubliables : Arlequin au demi-masque noir et aux losanges bigarrés, Pantalone au nez crochu, le Docteur bolonais au masque couvrant le nez et les joues. Ces demi-masques en cuir, qui libèrent la bouche pour le jeu verbal, sont les instruments d'une performance corporelle totale, un théâtre d'acteurs qui, de l'Italie à la France, inonde l'Europe.
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Venise : masques de carnaval.
Masques vĂ©nitiens. © Photo : Serge Jodra, 2012.

Le siècle des Lumières puis le XIXe siècle bourgeois sonnent le glas de cette omniprésence. Le masque, associé à la superstition populaire, à la licence aristocratique et à la tromperie, est refoulé aux marges de la vie sociale. Il se confine aux bals costumés et à l'opéra, se fige en objet de collection pour antiquaires, ou devient un trophée décoratif accroché au mur. Cette mort apparente n'est qu'une métamorphose. Le romantisme, fasciné par le double et le cauchemar, charge le masque d'une noirceur nouvelle, comme en témoignent les eaux-fortes de Goya ou les contes d'Hoffmann. Le masque devient l'emblème d'une fissure de l'âme, le signe d'une vérité cachée et effrayante sous la civilité. À la fin du siècle, James Ensor, dans sa maison d'Ostende peuplée de masques et de coquillages, fait de la face grimaçante du Carnaval le sujet central d'une peinture visionnaire. Chez lui, la foule masquée n'est plus joyeuse, elle est un peuple de squelettes et de travestis menaçants, une satire cinglante de la société hypocrite où le masque n'est plus ce qui cache, mais ce qui révèle la hideur réelle. Cette même angoisse se lit dans la littérature, de la nouvelle d'Edgar Allan Poe au Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux, où le masque de tissu porté par Erik est à la fois la cache d'une monstrueuse difformité et l'instrument d'une séduction perverse.

L'art des masques depuis 1900.
Au XXe siècle, le masque connaît un retour paradoxal et puissant par la voie des avant-gardes. La découverte des arts d'Afrique et d'Océanie agit comme un choc esthétique et anthropologique radical. Picasso, Braque ou Derain ne collectionnent pas ces objets par simple exotisme. Ils y perçoivent une puissance de rupture, une capacité à déconstruire le visage humain pour en faire un signe plastique magique. Les Demoiselles d'Avignon sont le manifeste de cette rencontre brutale où les visages des prostituées deviennent des masques nègres et ibériques, regardant le spectateur avec une intensité qui n'est plus imitative mais talismanique. Le masque devient une arme contre la beauté classique, un outil pour désosser la figure et en libérer la force pure. Quelques décennies plus tard, les masques à gaz de la Première Guerre mondiale inscrivent dans le réel la plus terrifiante des prémonitions : l'homme du XXe siècle est celui dont le visage, menacé par la chimie, doit être protégé par un faciès impersonnel et inquiétant, uniformisant et déshumanisant le soldat.

Aujourd'hui, la tradition du masque en Europe ne pulse nulle part aussi fort que dans les carnavals qui ont su rĂ©sister Ă  l'uniformisation culturelle. Les masques en bois sculptĂ© du Tyrol, de Bavière ou de Suisse, hĂ©ritĂ©s des Perchten paĂŻennes, sont des visages de dĂ©mons cornus, de sorcières grimaçantes, portant des cloches assourdissantes pour chasser l'hiver. Les Kukeri bulgares, gigantesques crĂ©atures emplumĂ©es, hirsutes et tintinnabulantes, dansent encore chaque annĂ©e un rite de fertilitĂ© et de terreur d'une beautĂ© foudroyante. En Sardaigne, les Mamuthones d'Isili avancent d'un pas lourd et enchaĂ®nĂ©, visage de bois noir figĂ© dans une expression insondable, chargĂ©s du poids d'une mĂ©moire archaĂŻque oĂą le masque redevient ce qu'il n'a jamais cessĂ© d'ĂŞtre dans ses formes les plus profondes : le lieu d'une absence et d'une prĂ©sence plus forte que soi. 

L'art des masques hors de l'Europe.
Les masques, avant d'être des objets d'art exposés dans des musées, ont d'abord été des instruments rituels, des vecteurs de transformation et des liens entre les vivants, les ancêtres et les esprits. Hors d'Europe, le masque reste un dispositif vivant, activé par la danse, le son et la croyance, dont la valeur esthétique occidentale n'a été reconnue que tardivement, notamment à partir du début du XXe siècle lorsque des artistes comme Picasso ou Vlaminck découvrent les collections de masques africains et océaniens dans les musées ethnographiques parisiens, bouleversant durablement l'histoire de l'art moderne.

Afrique subsaharienne.
En Afrique subsaharienne, le masque occupe une place centrale dans la vie sociale et religieuse depuis des siècles, bien avant tout contact avec l'Occident. 

• Chez les Dogon du Mali, les masques Kanaga et Sirige interviennent lors des cĂ©rĂ©monies funĂ©raires du Dama, censĂ©es accompagner l'âme du dĂ©funt vers le monde des ancĂŞtres. 

• Chez les SĂ©noufo de CĂ´te d'Ivoire, les masques Kponyugu, hybrides d'animaux redoutĂ©s, protègent la communautĂ© contre les forces malĂ©fiques lors des rites d'initiation du Poro. 

• Les BaoulĂ©, Ă©galement ivoiriens, produisent des masques au visage lisse et serein, incarnant des figures d'ancĂŞtres ou des doubles spirituels. 

• Chez les Fang du Gabon, les masques blancs Ngil servaient à faire régner la justice au sein d'une société secrète masculine.

• Les Chokwe d'Angola sculptaient le masque Mwana Pwo, reprĂ©sentation idĂ©alisĂ©e de la fĂ©minitĂ© et de la fĂ©conditĂ©, portĂ© par des hommes lors de rites de passage. 

• Dans la rĂ©gion de la Cross River au Nigeria et au Cameroun, certaines populations recouvraient les masques de peau animale tendue pour obtenir un rĂ©alisme saisissant. 

Chaque masque africain n'existe pas isolément : il est indissociable d'un costume complet, d'une danse, d'une musique et d'un contexte cérémoniel précis, ce qui le distingue radicalement d'une simple sculpture destinée à être contemplée.

Asie.
En Asie, la tradition du masque se dĂ©veloppe très tĂ´t dans le théâtre et la danse rituelle. 

• Au Japon, les masques de Gigaku, importĂ©s de Chine et de CorĂ©e dès le VIIe siècle, servaient Ă  des pantomimes bouddhiques exĂ©cutĂ©es dans les temples. Ils furent progressivement supplantĂ©s par les masques du théâtre NĂ´, codifiĂ©s au XIVe siècle par Kan'ami et Zeami : sculptĂ©s dans le cyprès hinoki, ces masques aux expressions subtiles, comme le cĂ©lèbre Hannya reprĂ©sentant une femme rongĂ©e par la jalousie transformĂ©e en dĂ©mon, changent d'apparence selon l'angle sous lequel l'acteur les incline. 

• En Chine, l'opĂ©ra de Sichuan est rĂ©putĂ© pour l'art du bianlian, le "changement de visage", oĂą l'acteur substitue en une fraction de seconde des masques de soie peinte les uns aux autres, tandis que les danses rituelles Nuo, destinĂ©es Ă  chasser les esprits malĂ©fiques, se pratiquent depuis plus de deux mille ans dans les campagnes chinoises. 

• En CorĂ©e, les masques talchum en bois ou en papier mâchĂ©, souvent grotesques et satiriques, servaient Ă  tourner en dĂ©rision les moines corrompus et l'aristocratie yangban lors de danses populaires. 

En Asie du Sud-Est, le théâtre topeng balinais met en scène des masques incarnant rois, démons et bouffons dans des récits historiques, tandis que le khon thaïlandais, réservé à l'origine à la cour royale, utilise des masques dorés et ornés pour représenter les personnages du Ramakien, version thaïe du Ramayana

• En Inde, la danse Chhau, originaire de l'est du pays, associe combats martiaux et masques colorés représentant dieux, démons et animaux mythologiques.

Amériques.
Sur le continent amĂ©ricain, les civilisations prĂ©colombiennes ont portĂ© l'art du masque Ă  un très haut degrĂ© de raffinement matĂ©riel. 
• Les Olmèques, dès le premier millĂ©naire avant notre ère, sculptaient dĂ©jĂ  des visages de jade aux traits fĂ©lins. 

• Les Mayas confectionnaient des masques funĂ©raires en mosaĂŻque de jade destinĂ©s Ă  couvrir le visage des souverains dĂ©funts, le plus cĂ©lèbre Ă©tant celui du roi Pakal de Palenque, retrouvĂ© dans sa tombe au cĹ“ur de la pyramide des Inscriptions. 

• Les Aztèques rĂ©alisaient des masques en mosaĂŻque de turquoise, de jade, de coquillage et d'obsidienne, certains associĂ©s au dieu Xiuhtecuhtli ou Ă  Tezcatlipoca. 

• Cette tradition ne s'est jamais interrompue : au Mexique contemporain, les masques de bois peints portĂ©s lors de la fĂŞte des morts ou de la Danse des Voladores perpĂ©tuent cet hĂ©ritage. 

Venise : masques indiens.
Masques indiens, au Guatemala. Source : The World Factbook.
• En AmĂ©rique du Nord, les peuples de la cĂ´te nord-ouest pacifique, Kwakwaka'wakw, Tlingit ou Haida, ont dĂ©veloppĂ© l'art spectaculaire des masques transformateurs, qui s'ouvrent en public pour rĂ©vĂ©ler un second visage dissimulĂ© Ă  l'intĂ©rieur, souvent lors des cĂ©rĂ©monies du potlatch. 

• Chez les Iroquois, la SociĂ©tĂ© de la Fausse Face sculptait, Ă  mĂŞme l'arbre vivant, des masques de bois grimaçants destinĂ©s Ă  la guĂ©rison. 

• En Amazonie, de nombreux peuples fabriquent des masques en écorce battue, en plumes ou en fibres végétales pour incarner des esprits animaux lors de rituels chamaniques.

• En Bolivie, les masques spectaculaires de la Diablada d'Oruro, syncrétisme entre croyances andines et catholicisme, mettent en scène diables et anges lors du carnaval.

Océanie.
En OcĂ©anie enfin, les masques atteignent une diversitĂ© formelle exceptionnelle. 
• Le long du fleuve Sepik en Papouasie-Nouvelle-GuinĂ©e, les masques allongĂ©s et surmontĂ©s de cimiers spectaculaires accompagnent les cultes des maisons cĂ©rĂ©monielles masculines. 

• En Nouvelle-Irlande, les sculptures malanggan, extraordinairement complexes et polychromes, sont créées pour des cĂ©rĂ©monies funĂ©raires prĂ©cises puis rituellement dĂ©truites ou abandonnĂ©es après usage. 

• Au Vanuatu, les masques de fougère arborescente et les grandes effigies rov associĂ©es aux sociĂ©tĂ©s de grade masculines soulignent le lien Ă©troit entre masque, pouvoir social et ascension hiĂ©rarchique. 

• En Nouvelle-Bretagne, les masques du rituel Baining, immenses constructions d'écorce battue peintes de motifs géométriques, sont dansés de nuit autour du feu.



Paul-André Sagel, Nicolas Raccah, Le théâtre du monde : une histoire des masques, Belles lettres, 2009.
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Dictionnaire Architecture, arts plastiques et arts divers
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