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Pierre
Eugène
Drieu la Rochelle est un écrivain
né le 3 janvier 1893 dans le 10e arrondissement
de Paris, au sein d'une famille bourgeoise
déchirée par les problèmes conjugaux et financiers. Son père, Emmanuel
Drieu la Rochelle, avocat issu d'une vieille famille normande, dilapide
la dot de sa mère et retourne vivre chez sa maîtresse, laissant le jeune
Pierre sans véritable refuge affectif, si ce n'est son grand-père maternel.
Cette enfance marquée par les querelles et la tristesse forge très tôt
en lui un sentiment de culpabilité et une fascination pour la mort volontaire;
à l'âge de sept ans, il fait déjà sa première tentative de suicide.
Nourri de lectures de Stendhal et Barrès, il
entre à l'École libre des sciences politiques pour embrasser une carrière
diplomatique, mais son échec à l'examen final en 1910 le plonge dans
un profond désarroi et ravive ses idées suicidaires.
La Première
Guerre mondiale constitue un tournant décisif dans sa vie. Mobilisé
dès 1913, il vit l'épreuve du feu sur un mode nietzschéen, emportant
Ainsi
parlait Zarathoustra dans son paquetage. Blessé à trois reprises,
il vit l'expérience de Charleroi comme
un moment de révélation virile et de communion avec un idéal de force,
dont il tirera plus tard La Comédie de Charleroi (1934). Démobilisé
en 1919, il en ressort néanmoins désillusionné, comme toute une génération,
et commence une quête éperdue pour donner un sens à sa vie. En octobre
1917, il épouse Colette Jéramec, la soeur d'un camarade tué au front,
une jeune femme issue d'une riche famille juive. Ce mariage, qui durera
jusqu'en 1921, est important à plus d'un titre : Colette est sa première
lectrice et subventionne souvent ses publications, et c'est par elle qu'il
rencontre au printemps 1917 Louis Aragon,
avec qui il se lie d'une forte amitié.
Les années 1920
le voient fréquenter les cercles littéraires d'avant-garde. Il se mêle
au groupe Dada et aux surréalistes,
assistant à leurs manifestations, comme le fameux "procès" de Maurice
Barrès en 1921, et collaborant à leur revue Littérature. André
Breton, intrigué par ce dandy "somnambule", lui dédicacera son livre
avec cette question : "Mais où est Pierre Drieu la Rochelle ?". Malgré
ces fréquentations, Drieu reste en marge du groupe, trop individualiste
pour se plier à une discipline collective. Il mène une vie mondaine intense,
multipliant les conquêtes féminines sans jamais trouver le plaisir, ce
mal-être étant associé à un sentiment d'impuissance. Son premier roman,
L'Homme
couvert de femmes (1925), reflète déjà cette misère sexuelle et
cette incapacité à coïncider avec lui-même. Il divorce de Colette,
puis se remarie en 1927 avec Olesia Sienkiewicz, une Polonaise dont il
se sépare deux ans plus tard. Son oeuvre majeure de cette période,
Le
Feu follet (1931), raconte les dernières heures d'un jeune désespéré
et toxicomane qui se suicide, annonçant de manière prémonitoire sa propre
fin.
L'année 1934 est
celle de sa conversion définitive au fascisme, qu'il perçoit comme un
"remède magique" à ses propres contradictions et à la décadence de
l'époque. Il publie Socialisme fasciste, ouvrage dans lequel il
tente de définir une doctrine à la française, mêlant des idées d'Europe
unie à un culte de la force. Il adhère en 1936 au Parti populaire français
de Jacques Doriot et collabore à son journal. Cet engagement politique
se reflète dans son oeuvre romanesque, notamment dans Gilles (1939),
son livre le plus abouti, où le protagoniste traverse les errances intellectuelles
et sentimentales de sa génération pour se jeter dans les bras du fascisme
.
Sous l'Occupation
allemande, Drieu franchit un pas supplémentaire. En 1940, il devient le
directeur de la prestigieuse Nouvelle Revue Française (NRF), acceptant
de la faire reparaître sous la houlette des occupants. Il use alors de
sa position de manière ambiguë, publiant des textes collaborationsistes
mais aussi aidant à la libération de prisonniers, comme son ex-femme
Colette et ses deux fils, qu'il fait sortir du camp de Drancy en 1943,
ou encore Jean-Paul Sartre. À partir de 1943,
il commence à prendre ses distances avec le régime nazi, déçu par la
réalité de la collaboration, et exprime ce désenchantement dans son
roman Les Chiens de paille (1944), qui décrit l'ambiance de guerre
civile.
À la Libération
de Paris en août 1944, refusant l'exil et conscient du sort qui l'attend,
il tente de se suicider au Luminal. Sauvé in extremis par Colette, il
est caché par elle et quelques amis dans divers lieux à Paris et en banlieue.
C'est dans la clandestinité qu'il écrit ses dernières oeuvres, dont
son Journal et les Mémoires de Dirk Raspe. Le 15 mars 1945,
apprenant par les journaux qu'un mandat d'arrêt a été lancé contre
lui, il renouvelle sa tentative. Il laisse deux messages, l'un pour sa
gouvernante ("Gabrielle, laissez-moi dormir cette fois.") et l'autre pour
Colette ("Colette, ma chère, vous savez ce que vous avez à faire, mettez
mes manuscrits à l'abri."). Il meurt le 16 mars 1945, à l'âge de 52
ans, mettant fin à une vie qu'il avait toujours considérée comme un
échec et un "sous-homme". Il est inhumé au cimetière ancien de Neuilly-sur-Seine.
Longtemps controversée, son oeuvre a été consacrée par son entrée
dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade en 2012, preuve de sa
reconnaissance comme écrivain majeur du XXe
siècle, malgré les ombres de son engagement. |
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