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Paul Bourget,
fils du précédent, est un écrivain
né à Amiens le 2 septembre 1852, mort en
1935. Elève du lycée Louis-le-Grand,
il suivit ensuite les cours de l'École des Hautes-Études, et songea un
instant à se consacrer à la philologie grecque; mais il abandonna bientôt
la linguistique pour la critique littéraire, la poésie et le roman. Après
avoir collaboré à la Revue des Deux Mondes et à la Renaissance,
il fut, avec André Michel, l'un des directeurs littéraires du Parlement,
où il donna de nombreuses et remarquables études, ainsi qu'à la Nouvelle
Revue.
Dans ses premiers romans
(l'Irréparable; Deuxième Amour ; Cruelle
énigme, 1885; André Cornélis, 1886;
Mensonges, 1887), il se montre surtout psychologue habile
à débrouiller la complexité des psychologies féminines, et observateur
complaisant des moeurs mondaines. C'est, dans un cadre qui rappelle celui
des romans d'Octave Feuillet, la description
très précise et souvent subtile de certaines crises d'âme.
Paul Bourget y renouvelle le genre, en
France traditionnel, du roman d'analyse. On a justement reproché à ces
livres une nuance de sensibilité maladive et troublante. Mais, dès le
Disciple (1889), le philosophe apparaît auprès du psychologue; jusqu'alors
disciple passionné de Taine et de ses théories
déterministes, il commence à s'inquiéter
de leurs conséquences morales.
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Un philosophe
moderne
« Une légende qui
n'a pas été démentie veut que tous les bourgeois de la ville de Koenigsberg
aient deviné qu'un événement prodigieux bouleversait l'univers civilisé,
à voir simplement le philosophe Emmanuel Kant modifier la direction de
sa promenade quotidienne. Le célèbre auteur de la Critique de la raison
pure avait appris le jour même que la Révolution française venait
d'éclater. Quoique Paris soit peu propice à d'aussi naïfs étonnements,
plusieurs habitants de la rue Guy-de-la-Brosse éprouvèrent, par une après-midi
de janvier 1887, une stupeur presque pareille à constater la sortie, vers
une heure, d'un philosophe moins illustre que le vieux Kant, mais aussi
régulier, aussi maniaque dans ses faits et gestes, sans compter qu'il
est plus destructif encore dans son analyse, - M. Adrien Sixte, celui que
les Anglais appellent volontiers le Spencer français. Il convient d'ajouter
tout de suite que cette rue Guy-de-la-Brosse, qui va de la rue de Jussieu
à la rue Linné, fait partie d'une véritable petite province bornée
par le jardin des Plantes, l'hôpital de la Pitié, l'entrepôt des vins
et les premières rampes de la montagne Sainte-Geneviève. C'est dire qu'elle
permet ces familières inquisitions du coup d'oeil, impossibles dans les
grands quartiers de la ville où le va-et-vient de l'existence renouvelle
sans cesse le flot des voitures et des passants. Ici ne demeurent que de
petits rentiers, de modestes professeurs, des employés au Muséum, des
étudiants désireux d'étudier, de tout jeunes gens de lettres qui redoutent
autour de leur solitude les tentations du pays Latin. Les boutiques sont
achalandées par cette clientèle, fixe comme celle d'un faubourg. Le boulanger,
le boucher, l'épicier, la blanchisseuse, le pharmacien, - tous ces noms
sont prononcés au singulier par les domestiques qui vont aux emplettes.
Il n'y a guère place pour une concurrence dans ce carré de maisons que
dessert la ligne des omnibus de la Glacière et qu'orne une fontaine capricieusement
chargée d'images d'animaux, en l'honneur du jardin des Plantes. Les visiteurs
de ce jardin s'y rendent rarement par la porte qui fait face à l'hôpital;
aussi, même dans les belles journées de printemps et quand la foule abonde
sous les arbres reverdis de ce parc, asile favori des militaires et des
nourrices, la rue Linné demeure calme comme d'habitude, et à plus forte
raison les rues avoisinantes. S'il se produit dans ce coin isolé de Paris
une affluence inusitée, c'est que les portes de l'hospice de la Pitié
s'ouvrent aux visiteurs des malades, et alors se prolonge sur les trottoirs
un défilé de figures humbles et tristes. Ces pèlerins de misère arrivent
munis des friandises destinées au parent qui souffre derrière les vieux
murs grisâtres de l'hôpital, et les habitants des rez-de-chaussée, des
loges et des magasins ne s'y méprennent pas. Ils prennent à peine garde
à ces promeneurs de hasard, et toute leur attention se réserve pour les
passants qui apparaissent tous les jours sur les trottoirs et à la même
minute. Il y a ainsi, pour les boutiquiers et les concierges comme pour
le chasseur dans la campagne, des signes précis de l'heure et du temps
qu'il fera dans les promeneurs de ce quartier, où résonnent parfois les
appels sauvages poussés par quelque bête de la ménagerie voisine : un
ara qui crie, un éléphant qui barrit, un aigle qui trompette, un tigre
qui miaule. En voyant trottiner, sa vieille serviette en cuir verdi sous
le bras, le professeur libre qui grignote un croissant d'un sou acheté
en hâte, ces espions du trottoir savent que huit heures vont sonner. Quand
le garçon du pâtissier-restaurateur sort avec ses plats couverts, ils
savent qu'il est onze heures, et que le chef de bataillon retraité qui
loge tout seul au cinquième étage de telle maison va déjeûner et ainsi
de suite pour tous les instants du jour. Un changement dans la toilette
des femmes qui promènent ici leurs élégances plus ou moins coquettes
est noté, critiqué, interprété par vingt bouches bavardes et peu indulgentes.
Enfin, pour employer une formule très pittoresque du centre de la France,
les moindres allées et venues des habitués de ces quatre ou cinq rues
sont « dans les langues », et les allées et venues de M. Adrien Sixte
plus encore que celles de beaucoup d'autres, on va comprendre pourquoi,
par une simple esquisse du personnage. D'ailleurs les détails de la vie
menée par cet homme fourniront aux curieux de nature humaine un document
authentique sur une espèce sociale assez rare, celle des philosophes de
profession. Quelques échantillons nous ont été donnés de cette espèce
par les anciens et plus récemment par Colerus à propos de Spinoza, par
Darwin et Stuart Mill à propos d'eux-mêmes. Mais Spinoza était un Hollandais
du XVIIe siècle, Darwin et Mill grandirent
dans l'opulente et active bourgeoisie anglaise, au lieu que M. Sixte vivait
sa vie philosophique en plein Paris de la fin du XIXe
siècle. J'ai connu dans ma jeunesse, et quand les études de cet ordre
m'intéressaient, plusieurs individus aussi emprisonnés que lui dans l'atmosphère
des spéculations abstraites. Je n'en ai pas rencontré qui m'ait fait
mieux comprendre l'existence d'un Descartes dans son poêle au fond des
Pays-Bas, ou celle du penseur de l'Ethique, lequel n'avait, comme on le
sait, d'autres distractions à ses rêveries que de fumer parfois une pipe
de tabac et de faire battre des araignées.
Il y avait juste
quatorze ans que M. Sixte, au lendemain de la guerre, était venu s'établir
dans une des maisons de la rue Guy-de-la-Brosse, dont tous les indigènes
le connaissaient aujourd'hui. C'était à cette époque déjà lointaine
un homme de trente-quatre ans, chez lequel toute physionomie de jeunesse
était comme détruite par une si visible absorption de l'esprit dans les
idées que ce visage rasé n'avait plus ni âge ni profession. Des médecins,
des prêtres, des policiers et des acteurs offrent au regard, pour des
raisons très diverses, de ces faces froides, glabres, à la fois tendues
et inexpressives. Un front haut et fuyant, une bouche avancée et volontaire
avec des lèvres minces, un teint bilieux, des yeux malades d'avoir trop
lu, et cachés sous des lunettes noires, un corps grêle avec de gros os,
uniformément vêtu d'une longue redingote en drap pelucheux l'hiver, en
drap mince l'été, des souliers noués de cordons, des cheveux trop longs
prématurément presque tout blancs et très fins sous un de ces chapeaux
dits gibus qui se plient par une mécanique et se déforment tout de suite,
- voilà sous quelles apparences se présentait ce savant, dont toutes
les actions furent dès le premier mois aussi méticuleusement réglées
que celles d'un ecclésiastique. Il occupait un appartement de sept cents
francs de loyer, situé au quatrième et composé d'une chambre à coucher,
d'un salon de travail, d'une salle à manger grande comme une cabine de
bateau, d'une, cuisine, d'une chambre de bonne, le tout donnant sur le
plus large horizon. Le philosophe voyait de ses fenêtres toute l'étendue
du jardin des Plantes, la colline du Père-La-Chaise très au loin, dans
le fond, à gauche, par delà une espèce de creux qui marquait la place
de la Seine. La gare d'Orléans et le dôme de la Salpêtrière se dressaient
en face de lui, et à droite la masse du cèdre noircissait sur le fouillis
vert ou dépouillé, suivant la saison, les arbres du Labyrinthe. Des fumées
d'usines se tordaient, sur le ciel gris ou clair, Ã tous les coins de
ce vaste paysage d'où s'échappait une rumeur d'océan lointain, coupée
par des sifflements de locomotives ou de bateaux. Sans doute, en choisissant
cette thébaïde, M. Sixte avait cédé à une loi générale quoique inexpliquée
de la nature méditative. Presque tous les cloîtres ne sont-ils pas bâtis
dans des endroits qui permettent d'embrasser du regard une grande quantité
d'espace? Peur-être ces vues démesurées et confuses favorisent-elles
'les concentrations de la pensée que distrairait un détail trop voisin,
trop circonstancié? Peut-être les solitaires trouvent-ils une volupté
de contraste entre leur inaction songeuse et l'ampleur du champ où se
développe l'activité des autres hommes? Quoi qu'il en soit de ce petit
problème qui se rattache à cet autre, trop peu étudié, la sensibilité
animale des hommes d'intelligence, il est certain que ce paysage mélancolique
était depuis quinze ans le compagnon avec qui le silencieux travailleur
causait le plus. Son ménage était tenu par une de ces domestiques comme
en rêvent tous les vieux garçons, sans se douter que la perfection de
certains services suppose chez le maître une régularité correspondante
d'existence. Dès son arrivée, le philosophe avait demandé simplement
au concierge une femme de charge pour ranger son appartement et un restaurant
d'où il fit venir ses repas. Cette demande risquait d'aboutir aux pires
contre-temps d'un service fait à la diable et d'une nourriture de hasard.
Elle eut ce résultat inattendu d'introduire dans l'intérieur d'Adrien
Sixte précisément la personne que rêvaient ses vieux les plus chimériques,
si toutefois un abstracteur de quintessences, comme Rabelais appelle cette
sorte de songeurs, garde le loisir de former des voeux. »
(P.
Bourget, Le Disciple).
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A partir de l'Étape
(1903), Paul Bourget relie de plus en plus étroitement l'étude
psychologique à celle des conceptions morales et sociales qui, en dernière
analyse, dirigent la vie intérieure; invisibles dans les circonstances
ordinaires; ces idées se dévoilent à l'occasion des drames suscités
par l'amour; l'ambition, la cupidité, bref pur toutes les passions génératrices
de désordre. Paul Bourget se place désormais résolument au point de
vue de l'intérêt social social auquel l'individu
doit se subordonner.
C'est à définir ces grandes lois supposées
de conservation sociale; leur bienfaisatnce et leur nécessité, que Paul
Bourget a consacré les romans de cette nouvelle manière : Un Divorce,
1904; le Démon de Midi, 1914; Némésis
(1918), Un drame dans le monde (1921), Coeur pensif ne sait où
il va (1924), etc.. On y admire, autant que la pénétration
de l'analyse, la rigueur de la composition, et le pathétique de certaines
scènes où se nouant et se résolvent les crises morales.
A ces romans, il
faut encore ajouter plusieurs recueils de nouvelles, parmi lesquels :
Profils perdus (1884) Un homme d'affaires
(1900), l'Eau profonde (1903), les Détours du coeur (1908),
l'Envers du décor (1911), etc.
Paul Bourget n'a pas appliqué avec moins
de bonheur ses rares facultés d'analyse à quelques-uns des principaux
penseurs ou écrivains de son siècle dans ses Essais de psychologie
contemporaine (1883, in-12), suivis de Nouveaux-Essais (1885)
et Etudes et Portraits (1888, 2 vol. in-8).
Citons à part quatre volumes de vers :
la Vie inquiète (1875, in-18); Edel, poème (1878, in-18);
les Aveux (1882, in-18); Poésies, 1872-1876; Au bord
de la mer, la Vie inquiète, Petits poèmes (1885, in-16). Il a également
écrit un certain nombre de préfaces, entre autres celle d'une édition
du Roman comique
de Scarron (1881) et des Memoranda de
Barbey d'Aurevilly
(1883, in-12). (Maurice Tourneux).
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En
librairie - On peut trouver de lui
: Le Disciple, La Table Ronde, 1994. - Essais de psychologie
contemporaine, études littéraires (prés. A. Guyaux), Gallimard,
coll. Tel, 1993.
Sophie
Basch, Paris-Venise, 1887-1932, la folie vénitienne dans le roman français
de Paul Bourget à Maurice Dekobra, Honoré
Champion, 2000. - M. Mansuy, Prélude et suite de "Cosmopolis" sur un
manuscrit de Paul Bourget, Presses universitaires de Franche-Comté,
1989. - Du même, Un moderne, Paul Bourget, de l'enfance du Disciple,
Presses univesitaires de Franche-Conté, 1989.
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