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Albuquerque

Alphonse, Alfonso d' -, ou mieux Affonso de Albuquerque, surnommé le Grand, célèbre conquérant portugais, né en 1453 à Villa d'Alhandra, près de Lisbonne, était fils de Gonçalo de Albuquerque, seigneur de Villaverde, par lequel il descendait du roi Diniz, et de Leonor de Menezes. Élevé à la cour des rois Alphonse V, l'Africain, et Jean II, le Prince parfait, dont il fut grand écuyer, il avait reçu une éducation extrêmement soignée. Son premier voyage aux Indes Orientales est de 1503, avec son cousin Francisco de Albuquerque, et il revint en Portugal trois années plus tard sans avoir accompli d'action remarquable.

Le 6 avril 1506, Tristan da Cunha fut envoyé avec une flotte de 16 navires et 1300 hommes pour consolider la puissance portugaise en Afrique et en Asie, et répandre le Christianisme dans les pays lointains. C'est au cours de cette expédition que furent découvertes les trois îles qui portent le nom de ce navigateur. Albuquerque faisait partie de l'expédition. Après avoir exploré les côtes de Madagascar (île Saint-Laurent), sous prétexte que les chrétiens étaient persécutés dans l'île de Socotora, les Portugais s'en emparèrent et y construisirent une forteresse. Tristan da Cunha, après cet exploit, prit la route des Indes, puis revint au Portugal, laissant à Albuquerque, avec le commandement de sa flotte, le soin de courir le long de la côte d'Arabie et de continuer son oeuvre.
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Albuquerque
Albuquerque.

Ormuz, construit dans une île, à l'embouchure du golfe Persique, centre d'un commerce extrêmement important, excita la convoitise d'Albuquerque. En conséquence, le 20 août 1507, il fit voile de Socotora avec 470 soldats, commandés, par 6 de ses meilleurs officiers. Après un combat naval heureux, le souverain d'Ormuz fut obligé de se reconnaître tributaire du roi du Portugal et de permettre à Albuquerque de construire une forteresse sur son territoire. La défection de quelques capitaines portugais permit cependant au roi d'Ormuz de secouer la joug et Albuquerque, obligé de renoncer à son entreprise contre cette île, reprit la route des Indes où il arriva le 3 novembre 1508. A cette époque, Francisco de Almeida, vice-roi des Indes, reçut des lettres par lesquelles le roi de Portugal le rappelait, avec ordre de laisser son commandement à Albuquerque. Almeida se refusa à reconnaître Albuquerque comme gouverneur des Indes, le fit même jeter en prison à Cananor; puis enfin, dégoûté, reprit la route de l'Europe qu'il ne devait pas revoir, car ce grand capitaine périt misérablement dans un combat, dans la base de Saldanha, près du cap de Bonne-Espérance. 

Libre de tout rival, Albuquerque (1509) allait pouvoir réaliser ses projets grandioses qui avaient pour but de substituer l'influence portugaiseà celle des musulmans dans tout l'océan Indien. La découverte de la route du cap de Bonne-Espérance avait causé une révolution profonde dans le mouvement commercial du monde. Les marchands musulmans, maîtres du commerce asiatique et africain, en transportaient les produits en Égypte et dans le Levant, d'où les Génois, les Catalans et principalement les Vénitiens, intermédiaires entre l'Europe et les autres parties du monde, conduisaient à destination les marchandises qui, leur venaient des Arabes et des Persans. Quatre villes de l'océan Indien : Aden, Ormuz, Calicut et Malacca, étaient les grands centres commerciaux des musulmans dans l'Asie. En 1509, une flotte de 17 navires avec 3000 hommes de troupes, sous le commandement de F. Coutinho, fut envoyée, par le roi Emmanuel pour se mettre à la disposition du gouverneur des Indes. Elle rejoignit une autre flotte de 13 navires sous les ordres d'Aguiar. Ces forces combinées attaquèrent Calicut; mais après un assaut sanglant les Portugais furent repoussés et Coutinho tué. 

Pour regagner son prestige affaibli, Albuquerque se tourna immédiatement vers Goa, dont la position excellente sur la côte de Malabar lui permettait de surveiller les princes hindous. Goa se rendit le 17 février 1510. Peu de temps après, la ville fut reprise par les musulmans, puis de nouveau reconquise, le 22 novembre. Goa devait être désormais la capitale de l'Asie portugaise. De là, Albuquerque dirigea ses efforts vers Malacca. En 1508, Diego Lopes de Sequeira, après avoir visité Madagascar et Sumatra, s'était rendu, sur l'ordre du roi Emmanuel, à Malacca. Malgré un accord conclu avec le souverain du pays et l'établissement d'une factorerie portugaise dans la vile, Sequeira faillit être assassiné par trahison et dut quitter Malacca. Le prétexte était excellent pour faire la conquête de ce royaume qui s'était rendu indépendant du Siam.

Malacca était à cette époque le plus grand entrepôt de l'extrême Orient; les marchands de Inde, de la Birmanie, de Sumatra, de Bornéo, voire de la Chine, y affluaient pour prendre part à un commerce dont les principaux articles étaient les épices, le bois de santal, le camphre, etc. On n'estimait pas à moins de 25000 le nombre de ses maisons. Après deux attaques successives pendant lesquelles la ville fut en partie brûlée, le roi, qui combattait sur un éléphant, blessé grièvement et mis en fuite, Albuquerque entra dans Malacca dont le pillage donna un butin considérable (24 juillet 1511). On ne trouva pas moins de sept éléphants de guerre et deux mille canons de bronze. Immédiatement après Albuquerque fit construire, avec les pierres provenant de la démolition des mosquées, un fort considérable dont les murailles n'avaient pas moins de quinze pieds d'épaisseur, à l'embouchure de la rivière de Malacca. Les marchands étrangers, rassurés par le général portugais, ne tardèrent pas à venir s'établir près de la nouvelle citadelle et jurèrent obéissance au roi Emmanuel

La chute de Malacca eut. un retentissement énorme dans l'extrême Orient. Les rois de Java, de Sumatra, de Pégou et du Siam envoyèrent des ambassadeurs avec des présents au conquérant pour l'assurer de leur amitié. Quelques princes même offrirent de devenir vassaux du Portugal. Le roi du Siam, en échange des présents que lui envoya Albuquerque, donna une magnifique coupe d'or avec une escarboucle et une épée incrustée d'or. Dans une lettre datée de Lisbonne, du 6 juin 1513, le roi Emmanuel écrit au pape qu'il croit convenable de lui faire part, comme chef de la chrétienté, des victoires remportées par les Portugais dans les Indes. Le roi rapporte les succès d'Albuquerque, la prise de Malacca, les relations avec le Siam, la délivrance de Goa, l'ambassade du Prêtre Jean, le voyage des envoyés portugais en Abyssinie, la soumission du roi d'Ormuz, etc. La lettre très caractéristique se termine de la manière suivante et montre bien quels étaient les projets des Portugais sur la mer Rouge : 

« On peut donc espérer que la faveur de Dieu accompagnera Albuquerque dans ses entreprises contre la mer Rouge pour la fermer au commerce des musulmans. Il fera alliance avec le Prêtre-Jean, et, levant l'étendard de la Croix, il frappera un coup aux mahométans. » (Col. of State Papers, Col. ser., East Indies, 1513-1516, pp. 1-2.) 
Cependant Albuquerque ne put s'attarder longtemps dans sa nouvelle conquête. Pendant son absence les musulmans avaient recommencé les hostilités. Ils mirent le siège devant Goa avec des forces considérables; l'île fut prise, le gouverneur tué, soixante-dix Portugais apostasièrent et la ville se trouva réduite à toute extrémité. Cette conquête, qui avait coûté tant de peines et de sang aux Portugais, allait leur échapper. Heureusement pour eux, quelques officiers portugais venus d'Ormuz, de Calicut, de Lisbonne ravitaillèrent la place et y jetèrent quelques renforts. Albuquerque, averti, se hâta de régler les affaires de Malacca et, laissant trois cents Portugais dans cette ville, fit voile pour Goa avec 200 de ses compagnons, des soldats indiens et quelques Malais restés fidèles à ses armes. Grâce à la résistance de la garnison de Goa, augmentée de nouveaux renforts expédiés par Albuquerque (février 1512), le général put arriver à temps pour dégager la place et chasser les musulmans. 

Le 18 février 1513, Affonso de Albuquerque remettait à la voile avec une flotte de 20 navires pour la mer Rouge. Il désirait s'emparer d'Aden, clef de cette mer, Aden rocher stérile, mais position militaire de premier ordre. Il échoua dans son entreprise et, après un bombardement de quinze jours, il remonta la mer Rouge, pour la première fois visitée par une flotte portugaise. (Les imprimeurs d'Anvers ont publié, en 1543, neuf grandes planches in-folio de 38 centimètres de large sur 28 de haut, avec neuf lignes de texte, représentant ce siège d'Aden. Cette publication est d'ailleurs extrêmement rare). En 1514, Albuquerque rentrait en possession d'Ormuz, ayant alors presque complètement terminé sa tâche. Cependant, il était desservi par des envieux à la cour du roi de Portugal : ceux-ci prétendaient que celui qui avait donné l'océan Indien au Portugal, cherchait, grâce à ses amis et aux princes qu'il avait assujettis, à se rendre complètement indépendant. Emmanuel, trop faible, consentit au rappel d'Albuquerque et nomma à sa place un de ses ennemis personnels, Lopez Soarez. Ce fut un coup mortel pour Albuquerque. 

« Mon Dieu! mon Dieu! s'écriait-il, quand pourrai-je me dépêtrer de ces fâcheries qui m'environnent! Si j'obéis au roi j'encours la haine des hommes, et si je m'accommode aux désirs de ceux-là mon prince ne sera pas content. Ah! pauvre vieillard! il faut, il faut aller à Dieu. » 
Sentant sa fin proche, il écrivit au roi Emmanuel :
 « Seigneur, je n'écris pas à Votre Altesse de ma propre main, parce que, lorsque je le veux faire; je sens un grand tremblement, signe que je vais mourir. Seigneur, je laisse là-bas un fils qui transmettra ma mémoire, auquel je lègue tout mon bien; ce qui est assez peu de chose; mais je lui laisse l'obligation qu'imposent mes services, et qui est bien grande. En ce qui concerne les choses de l'Inde, elles parleront pour moi et pour lui. Je laisse l'Inde, les principales têtes subjuguées, en votre pouvoir, sans qu'il y ait d'autre obligation que de bien fermer la porte du détroit. Cela, c'est ce que Votre Altesse m'a recommandé. Moi, Seigneur, je vous ai donné comme conseil, et pour assurer le pouvoir des Indes, de vous, tirer des dépenses. Je demande à Votre Altesse, pour récompense, qu'elle se souvienne de tout cela, et qu'elle fasse mon fils grand, lui donnant satisfaction de mes services. Toutes mes espérances je les ai mises entre vos mains et celles de la reine. Je me recommande à tous les deux, pour qu'ils fassent grand ce qui vient de moi, puisque je finis en des choses qui concernent votre service, et elles me doivent mériter cela de vous, et qu'il en soit même à l'égard de mes pensions, que j'ai acquises la plus grande partie comme le sait Votre Altesse. Je baise vos mains, posez-les sur mon fils. Écrit en mer, le sixième jour de décembre 1515. »
« Feytura e servydor do vosa alteza,
   Afonso Dalboquerque.
   A EIl Rey noso senhor.  »


Cette lettre a été exhumée en 1842, dans les Archives nationales de la Torre do Tombo (Gav. 15, Mac. 17, n° 33),  par J.-M. da Fonseca, puis réimprimée en 1884, pp. 380-381 des Cartas de A. de Albuquerque.  Ferdinand Denis, en a donné pour la première fois traduction française (Nouv Biog., vol. I). Quelques jours plus tard, le 16 décembre, Albuquerque mourait en rade de Goa. Le succès avait répondu presque toujours à son courage, et à sa mort il laissait le Portugal à l'apogée de sa puissance coloniale. On peut  reprocher tout de même, et ce n'est pas peu, de s'être parfois complu dans les cruautés. Ainsi, dans la seconde guerre contre Ormuz, un de ses historiens, Osorio, raconte qu'il fit couper les oreilles, les narines et les mains à tous les bateliers qui portaient des vivres et à tous les archers; quant aux autres captifs, outre les oreilles et les narines, il leur fit fendre à chacun un pied par le milieu. 

Au moins, ses projet pour la puissance politique du Portugal étaient-ils extraordinaires. En 1508, il avait envoyé en Abyssine, gouvernée, alors, pendant la minorité du roi David, par Hélène, des envoyés avec des lettres et un fragment supposé du bois de la vraie croix pour obtenir que les Abyssins détournassent le cours du Nil, afin que les eaux du fleuve se déversassent dans la mer Rouge, pour ruiner l'Égypte et surtout le port de Suez, dont l'importance faisait une, concurrence redoutable au commerce portugais. Cette ambassade porta d'ailleurs ses fruits, car le roi d'Abyssine expédia comme envoyé à la cour de Portugal un Arménien nommé Mathieu, qui fut fort bien reçu par Emmanuel en février 1514. Albuquerque, qui n'avait jamais été marié, ne laissa qu'un fils naturel (ci-dessous) qui a publié sous le nom de Commentaires les Mémoires de son père. En 1884, la section des sciences morales et politiques et des belles-lettres, de l'Académie royale des sciences de Lisbonne a fait éditer, sous la direction de  R. A. de Bulhão Pato, le premier volume des lettres (Cartas) d'Albuquerque. Ce volume forme le tome X de la Collection des Monuments inclus pour l'histoire des conquêtes des Portugais en Afrique et en Amérique. (Henri Cordier).

Albuquerque (Affonso de), fils naturel du précédent, né à Villa d'Alhandra, mort à Lisbonne en 1580, âgé de quatre-vingts ans. Il s'était d'abord appelé Braz de Albuquerque et il prit le nom d'Alphonse à la demande du roi Emmanuel. Marié à Maria de Noronha, fille du comte de Linhares, qui lui apporta une fortune considérable, Braz servit dans la marine, puis devint inspecteur des finances de Jean III. En 1569, il se distingua par les services qu'il rendit pendant la peste qui désola Lisbonne.

Il a publié les mémoires de son illustre père sous le titre de : Commentarios de Afonso Dalboquerque capitião geral e gobernador da India, colligidos... das proprias cartas que elle escreuia ao muyto poderoso Reg do Manuel, o primeyro deste nome... éd. à Lisbonne, par João de Barreira, 1557, in-fol. Une seconde édition en fut faite par le même éditeur en 1576, in-fol. : Commentarios do Grande Afonso Dalboquerque, Capitan Geral que foy dos Indias orientaes. Em tempo de muite poderoso Rey dom Manuel, o primeiro deste nome. Nouamente emendados e acrescentados.

Ces commentaires ont été publiés pour la troisième fois à Lisbonne, Na Reg Off. Typ., 1774, 4 vol in-8. Meusel et Graesse citent une traduction française de ces Commentaires : Paris,  J. Marnef, 1579, in-fol., mais dont l'existence, fait remarquer Brunet, n'est pas bien constatée.

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